Chroniques littéraires

      Le crépuscule des hommes 

      Alfred de Montesquiou 

      Editions Robert Laffont, 2025, 243 p. 

       

      Au tribunal de l’Histoire

       

      Dans « Le crépuscule des hommes », l’écrivain et journaliste Alfred de Montesquiou plonge le lecteur dans l’un des moments les plus décisifs du XX siècle : le procès de Nuremberg, ouvert en 1945 à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. À travers un récit à la fois historique et narratif, il restitue l’atmosphère lourde de cette justice naissante, chargée de juger les crimes du nazisme et de poser les bases d’un droit international.

       

      L’auteur s’appuie sur une documentation rigoureuse — archives, témoignages, comptes rendus judiciaires — pour reconstituer les rouages du procès. Mais loin de livrer un simple exposé factuel, il donne chair aux événements en mettant en lumière les figures de procureurs, juges, accusés et témoins, tous confrontés à l’ampleur inédite des crimes jugés.

       

      Ce qui frappe dans l’ouvrage, c’est la tension constante entre justice et histoire. Montesquiou montre combien il était difficile de juger l’innommable avec les outils du droit existant. Le procès apparaît alors comme un moment fondateur, imparfait mais nécessaire, où l’humanité tente de répondre à sa propre barbarie.

       

      Le titre, « Le Crépuscule des hommes », revêt une forte portée symbolique. Il évoque à la fois la chute morale des dignitaires nazis, la fin d’un monde ravagé par la guerre, mais aussi un passage vers une nouvelle ère juridique et éthique. Ce « crépuscule » n’est pas seulement une fin : il annonce une reconstruction, fragile, de la conscience humaine.

       

      La force du livre réside également dans son écriture : sobre, précise, mais profondément habitée. Montesquiou parvient à rendre accessibles des débats juridiques complexes tout en maintenant une intensité dramatique. Le lecteur est ainsi amené à réfléchir sur la mémoire, la responsabilité individuelle et collective, ainsi que sur la capacité du droit à prévenir de futurs crimes contre l’humanité.

       

      J’ai trouvé cette œuvre particulièrement marquante par sa puissance documentaire et sa portée réflexive. Elle rappelle l’importance du devoir de mémoire et interroge notre rapport contemporain à la justice internationale. Je recommande ce roman à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire, à la géopolitique et aux grandes questions morales, car il éclaire avec profondeur un procès qui continue de façonner notre monde actuel.

       

      Nouralhuda Hadi Hanoon

      Département de français

      Faculté des Langues

      Université de BagdadLe crépuscule des hommes 

      Alfred de Montesquiou 

      Editions Robert Laffont, 2025, 243 p. 

       

      Au tribunal de l’Histoire

       

      Dans « Le crépuscule des hommes », l’écrivain et journaliste Alfred de Montesquiou plonge le lecteur dans l’un des moments les plus décisifs du XX siècle : le procès de Nuremberg, ouvert en 1945 à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. À travers un récit à la fois historique et narratif, il restitue l’atmosphère lourde de cette justice naissante, chargée de juger les crimes du nazisme et de poser les bases d’un droit international.

       

      L’auteur s’appuie sur une documentation rigoureuse — archives, témoignages, comptes rendus judiciaires — pour reconstituer les rouages du procès. Mais loin de livrer un simple exposé factuel, il donne chair aux événements en mettant en lumière les figures de procureurs, juges, accusés et témoins, tous confrontés à l’ampleur inédite des crimes jugés.

       

      Ce qui frappe dans l’ouvrage, c’est la tension constante entre justice et histoire. Montesquiou montre combien il était difficile de juger l’innommable avec les outils du droit existant. Le procès apparaît alors comme un moment fondateur, imparfait mais nécessaire, où l’humanité tente de répondre à sa propre barbarie.

       

      Le titre, « Le Crépuscule des hommes », revêt une forte portée symbolique. Il évoque à la fois la chute morale des dignitaires nazis, la fin d’un monde ravagé par la guerre, mais aussi un passage vers une nouvelle ère juridique et éthique. Ce « crépuscule » n’est pas seulement une fin : il annonce une reconstruction, fragile, de la conscience humaine.

       

      La force du livre réside également dans son écriture : sobre, précise, mais profondément habitée. Montesquiou parvient à rendre accessibles des débats juridiques complexes tout en maintenant une intensité dramatique. Le lecteur est ainsi amené à réfléchir sur la mémoire, la responsabilité individuelle et collective, ainsi que sur la capacité du droit à prévenir de futurs crimes contre l’humanité.

       

      J’ai trouvé cette œuvre particulièrement marquante par sa puissance documentaire et sa portée réflexive. Elle rappelle l’importance du devoir de mémoire et interroge notre rapport contemporain à la justice internationale. Je recommande ce roman à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire, à la géopolitique et aux grandes questions morales, car il éclaire avec profondeur un procès qui continue de façonner notre monde actuel.

       

      Nouralhuda Hadi Hanoon

      Département de français

      Faculté des Langues

      Université de Bagdad

      Le bel obscur

      Caroline Lamarche

      Éditions du Seuil, 2025, 240 p.

       

      L’absence comme miroir de l’âme

       

      Le Bel Obscur est un roman de l'auteure belge Caroline Lamarche. Si on regarde l'histoire dans laquelle se déroule ce roman, on se rend compte que ce n'est pas une simple histoire d'amour traditionnelle, mais plutôt un voyage introspectif d'une femme qui s'adresse à un homme absent et tente de comprendre ses sentiments et ses souvenirs.

      En fait, ce roman s'articule autour d’une femme qui écrit sur la vie d’un homme qu'elle a aimé et perdu. A travers ce récit, elle se remémore leur vie commune, révélant la douleur, le désir et les moments de partage. Un autre personnage apparaît dans la quête de la narratrice qui va éclairer le récit, un membre de la famille qui a été rayé de la généalogie officielle.

      De mon point de vue, il me semble que l'écrivaine présente ce roman comme un dialogue intérieur avec l'absence, où les mots reflètent la réflexion et la confrontation avec soi-même.

      Dans son roman, Caroline Lamarche adopte un style très sensible, comme dans ce passage :

      « Quelques gouttes de pluie me touchaient le visage. J’avais hâte d’arriver, je souhaitais qu’aucun incident climatique ne trouble l’ordonnance de mes cheveux brossés jusqu’à en devenir électriques. Soudain Brian nous a désigné une porte. Il s’est engouffré dans l’antre, nous, dans son sillage. Noir. Musique assourdissante. Air raréfié ».

      Cet extrait du roman illustre le style d’écriture de l'auteure où le quotidien et le sensuel se mêlent à l'intime et à l'émotionnel, transformant ainsi les lieux et les événements en miroirs de l'âme humaine. On sent que chaque mouvement, chaque son, chaque sensation contribue à construire le monde intérieur de la narratrice, et c'est ce qui confère au roman sa force poétique

       

      Sarah Jawad Fadhil

      Université de Mossoul

       Faculté des lettres

       Département de français

      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      Deux destins parallèles

       

      Récit bouleversant, « La Collision » parle de la fragilité de la vie et des fractures de la société française. Paul Gasnier nous présente, au début, une famille heureuse. La mère est une architecte qui vient de réaliser son rêve en ouvrant son propre centre de yoga à Lyon. Il n’y a pas plus formidable que cela ! Or, cette famille a vécu une crise brutale : un après-midi de juin, la mère est terriblement percutée par un jeune homme à moto cross. Cet accident inattendu a fait basculer la vie des personnages pour toujours. Le fils Paul, âgé de 21 ans, voit son monde s’effondrer en un instant. Cette catastrophe l’a mené à une quête de vérité, dix ans après l’accident, pour connaître l’auteur de cet acte tragique.

      À travers cette enquête, on trouve la douleur omniprésente et parfois invisible. L’auteur la révèle par les silences, les gestes et les pensées des personnages plutôt que par la parole. L’intrigue de ce livre réside dans la rencontre entre deux mondes. Après avoir perdu sa mère, l’auteur ne s’est pas contenté de la colère même si elle était très forte. Il a cherché à connaître le jeune motard (Saïd), non pour un acte de vengeance mais pour comprendre comment leurs voies se sont croisées. Malgré son deuil, l’auteur découvre la souffrance de l’autre camp : Hafsia, sœur de Saïd, a, elle aussi, perdu son deuxième frère (Abdel) assassiné avant la collision. Toutefois, « Les morts n’ont plus que les vivants pour ressource » dit Paul Gasnier. Cela veut dire qu’il existe des sentiments qui sont profonds comme la volonté de pardonner pour vivre en paix. Ainsi la littérature, dans ce roman, devient le lieu où Paul Gasnier transforme un événement catastrophique en une leçon d’humanité et où les mots dépassent la haine pour tenter de comprendre le destin de celui qui a brisé sa vie.

      Pour conclure, ce livre, si alarmant qu’il soit, nous montre comment un seul instant peut tout briser, ce qui nous oblige à réfléchir sur la fragilité de notre propre existence. Ce n’est pas seulement un chagrin personnel, c’est l’histoire de deux couches sociales qui s’ignorent. Gasnier nous invite à regarder l’autre en laissant tomber les stéréotypes. C’est un beau travail de mémoire et d’humanité que je vous recommande de lire.

       

      Ali Raad Khazal

      Département de Français

      Faculté des Langues

      Université de Bagdad


      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      Quand un accident brise des vies !

       

      Un bruit sec, une moto lancée trop vite, et tout bascule. La Collision de Paul Gasnier s’ouvre sur un accident dramatique à Lyon, mais très vite, le roman dépasse le simple fait divers pour interroger la culpabilité, le deuil et la possibilité du pardon dans une société tendue.

      Le récit met en scène Saïd, un jeune homme qui provoque un accident mortel, et le narrateur, fils de la victime, qui a perdu sa mère. Autour de cet événement, le roman explore les conséquences humaines de la collision : une famille détruite, une autre marquée par la honte, et des individus qui tentent malgré tout de continuer à vivre. La cour des Voraces, lieu central du roman, devient un espace symbolique où se croisent mémoire, violence sociale et coexistence fragile.

      Paul Gasnier adopte une narration sobre et sensible. L’écriture est marquée par une grande attention aux lieux, aux silences et aux gestes du quotidien. Le roman ne cherche pas à juger, mais à comprendre. Cette démarche se retrouve dans la figure de Hafsia, la sœur de Saïd, personnage fort et discret, qui incarne la stabilité, la responsabilité et l’espoir d’une reconstruction possible.

      Un autre axe essentiel du roman est la présence de la mère du narrateur, à travers ses écrits sur le yoga, le temps et la paix intérieure. Ces textes apportent une dimension philosophique à l’œuvre et proposent une autre manière de répondre à la violence : ralentir, accepter, chercher l’équilibre intérieur. Le yoga devient ainsi une métaphore centrale du roman, opposée à la vitesse mortelle de la moto.

       

      Parmi les points forts du roman, on peut souligner la profondeur psychologique des personnages et la justesse avec laquelle l’auteur décrit le deuil et la colère. La confrontation indirecte entre la victime et le responsable de l’accident est traitée avec finesse, sans manichéisme. Le roman pose des questions importantes sur la responsabilité individuelle, la haine collective et la difficulté de vivre ensemble.

      Cependant, certains passages peuvent sembler exigeants pour le lecteur. Le rythme est parfois lent, et les longues réflexions intérieures peuvent donner une impression de répétition. De plus, l’absence d’une action très dynamique peut dérouter les lecteurs qui attendent un récit plus classique. Ces choix restent néanmoins cohérents avec le projet du roman, centré sur l’introspection plutôt que sur l’action.

      La Collision est un roman nécessaire, profondément humain, qui invite à réfléchir plutôt qu’à condamner. Il montre que la colère ne répare rien, et que comprendre l’autre, même dans la douleur, peut être une forme de libération. Ce livre s’adresse à celles et ceux qui acceptent de regarder la complexité du réel et de reconnaître que, parfois, avancer signifie apprendre à vivre avec l’irréparable.

       

      Lina Othman Alqudah

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman


      Passagères de nuit 

      Yanick Lahens 

      Éditions Sabine Wespieser, 2025, 121 p.  

       

      Une mémoire féminine refusant de disparaître

       

      L’Histoire est généralement perçue comme le récit des puissants et des conflits armés. Pourtant, l'écrivaine haïtienne Yanick Lahens crée une nouvelle perspective. Dans « Passagères de nuit », publié en 2025 aux éditions Sabine Wespieser, l’autrice permet à celles qui ont vécu dans l’ombre de s’exprimer. Lauréate autrefois du prix Femina, l’autrice propose un roman historique et social qui explore les enjeux postcoloniaux. Ce récit intime, qui s’adresse à un public adulte et jeune adulte, puise dans l’histoire familiale de l’écrivaine et se déploie comme un chant universel de liberté autour de l’identité et du rôle des femmes.

       

      Le récit traverse les époques pour faire résonner deux voix marquées par la violence masculine et les hiérarchies raciales. D'abord, en 1818 à La Nouvelle-Orléans, nous rencontrons Élizabeth Dubreuil, une jeune femme métisse éduquée. Harcelée par un homme cynique, elle refuse de se soumettre et prend la décision de partir en Haïti pour protéger sa dignité. Plus tard, dans la seconde moitié du siècle à Port-au-Prince, nous découvrons Régina Jean-Baptiste, placée comme enfant domestique « restavec ». Face à la faim et aux humiliations, elle décidera de fuir lors d’un Carnaval pour recommencer sa vie. Deux pays, deux époques, deux classes sociales différentes… mais les destins de ces femmes rebelles s’entrelacent à travers la figure du général Léonard Corvaseau. La façon dont ce lien se tisse demeure le cœur du suspense.

       

      Cette œuvre m’a profondément touchée par sa puissance. Ce qui impressionne, c’est que Yanick Lahens rejette à la fois le misérabilisme et l’idéalisation : ses personnages ne sont pas des héroïnes extraordinaires, mais des femmes fortes parce qu’elles continuent malgré la peur et la fatigue. J'ai particulièrement adoré la puissante métaphore du « mouchoir-ciel ». Pour résister aux maltraitances, Régina s’entoure d’un vaste ciel imaginaire, bâtissant une forteresse intérieure qui incarne la résilience.

       

      De plus, l’autrice, par son style majestueux, manie le contraste avec une grande maîtrise. Son style, à la fois riche et poétique, oscille entre brutalité de l’esclavage et la beauté des traditions locales. L’intégration fine du créole haïtien et de la spiritualité vaudou agit comme une mémoire collective, donnant au texte une sonorité fascinante. Même si la narration fragmentée et le rythme parfois lent paraissent exigeants, ils reflètent fidèlement les détours complexes de la mémoire. Grâce à la première personne, nous sommes projetés dans la réalité de ces femmes, et leurs récits deviennent des hymnes de survie.

       

      « Passagères de nuit » va bien au-delà du roman historique : il s’agit d’une œuvre de mémoire, à la fois nécessaire et lumineuse. Yanick Lahens parvient avec talent à donner voix à des vies silencieuses, en les transformant en une parole littéraire forte et digne. Je conseille vivement cette lecture passionnante. C’est un ouvrage exigeant, mais il marque durablement l’esprit et interroge notre force face aux injustices actuelles.

       

       

      Mariam Haitham

      Département de Langue et de Littérature française

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte


      Le nom des rois 

      Charif Majdalani 

      Éditions Stock, 2025, 113 p.  

       

      Quand les rêves défient le réel

       

      C’est la réflexion que propose Charif Majdalani dans son roman « Le nom des rois ». À travers l’histoire d’un jeune narrateur à Beyrouth entre les années 1960 et 1970, l’auteur explore les thèmes de l’identité et de la mémoire. Ce garçon vit dans un monde de rêves où il collectionne les noms de rois et de guerriers anciens afin d’échapper à la simplicité de son quotidien. Alors, comment l’imaginaire d’un enfant peut-il survivre à l’effondrement d’un monde réel ?

      Pour lui, la mémoire et la transmission familiale deviennent des trésors intérieurs qu’il préserve grâce à la force de son imagination.

      Cependant, l’évolution des personnages montre rapidement que la réalité est plus complexe. Le narrateur passe d’un enfant rêveur à un jeune homme confronté à l’exil et à la perte. C’est par sa rencontre avec son camarade de classe Walid Abdessalam, fils d’un roi déchu, que l’auteur aborde le thème de l’exil et de la chute des illusions. Le titre « Le nom des rois » peut ainsi symboliser une noblesse intérieure que chacun tente de préserver malgré les épreuves et les bouleversements de l’existence.

      Par ailleurs, le roman met en lumière le lien étroit entre histoire individuelle et histoire collective afin de raconter l’Histoire libanaise. Pour décrire une société libanaise marquée par la douceur de vivre mais frappée par les tensions et les conflits, Majdalani adopte un style fluide et élégant. C’est pour cela que le lecteur ressent une émotion particulière : on voit une époque magnifique qui s’effondre alors que le narrateur essaie de se construire et de forger son identité au cœur d’un monde en bouleversement.

      Enfin, une grande émotion s’exprime personnellement devant cette fin de l’innocence. Dès lors, on comprend que le narrateur restera marqué par ses racines, même en quittant son pays. Ce récit montre qu’il est impossible d’oublier totalement le “nom des rois” qui a enchanté et a formé notre enfance. Le nom des rois reste le monde personnel que chacun a créé pendant son enfance.

      C’est pourquoi je recommande cette lecture aux passionnés d’histoire et aux amateurs de récits de formation touchants. Ce livre permet de saisir comment la mémoire familiale nous construit. En guise de conclusion, l’écriture de Majdalani est une véritable leçon d’humanité : elle prouve que la dignité de nos origines est notre plus bel héritage, même lorsque notre monde s’écroule.

       

       

      Mariam Mahmoud

      Département de Langue et Littérature françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte


      Le crépuscule des hommes 

      Alfred de Montesquiou 

      Editions Robert Laffont, 2025, 243 p. 

       

      Nuremburg : les témoins du chaos

       

      Alfred de Montesquiou est un écrivain et journaliste français contemporain. Il s’est formé dans le domaine des sciences humaines et du journalisme, ce qui marque profondément son écriture. Grand reporter, il a travaillé sur des terrains de crise, couvrant des conflits armés, des bouleversements politiques et des catastrophes humaines majeures. 

       

      Le Crépuscule des Hommes, paru en 2025 aux éditions Robert Laffont, s'est imposé comme un ouvrage incontournable de la rentrée littéraire. Ce roman-reportage a suscité un vif intérêt grâce à son approche inédite d'un événement historique capital : le procès de Nuremberg. Cet ouvrage s’ouvre le 9 novembre 1945, dans une Allemagne en ruines, onze jours avant l’ouverture du procès de Nuremberg, souvent qualifié de « procès du siècle ». Alfred de Montesquiou choisit de ne pas raconter le procès du point de vue des juges ou des accusés, mais à travers le regard de ceux qui l’observent : journalistes, photographes et interprètes venus couvrir un événement appelé à redéfinir la notion même de crime contre l’humanité. 

       

      Le livre ne suit ni une intrigue classique ni un fil narratif linéaire. Il procède par fragments donnant à voir des situations humaines souvent extrêmes. Alfred de Montesquiou adopte la subjectivité des journalistes présents au procès, parmi lesquels figurent Joseph Kessel, Elsa Triolet ou John Dos Passos. Également, il interroge la responsabilité de chacun dans l’effondrement moral du monde. L’homme n’est ni entièrement coupable ni totalement innocent : il est présenté comme un être pris dans des systèmes qui le dépassent, mais auxquels il participe. 

       

      Le style est sobre et simple. L’auteur reste fidèle aux faits. Il rapporte les événements essentiels du procès, mais toujours à travers le regard des journalistes. 

       

      Tous les protagonistes évoqués ont réellement existé et l’auteur s’attache à une rigueur historique absolue. Les dates, les faits et le déroulement du procès sont scrupuleusement respectés. Pourtant, Le Crépuscule des hommes ne relève pas du roman historique au sens classique. Il s’inscrit plutôt dans ce que l’on pourrait appeler un « roman vrai ». 

       

      Pour conclure Le Crépuscule des Hommes est un appel puissant à la vigilance, à la compréhension de l'Histoire et à la reconnaissance de ceux qui, par leurs plumes ou leurs objectifs, ont forgé notre conscience collective.  

       

      Jaylène AbouKleila 

      Département de langue et de littérature françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte


      Le bel obscur 

      Caroline Lamarche 

      Éditions du Seuil, 2025, 240 p.

       

      La rive obscure

       

      « Le corps du bel obscur hors du drap des paroles » Francis Ponge.

       

      Dans les ténèbres des lieux clos, réside un corps opaque, qui s’est voué aux abris des cercueils avant que son heure soit venue. Pour lui, mieux vaut s’ensevelir que de vivre avec le poids d’une lourde vérité inhumée au fond de son âme. À l’improviste, ce corps se rebelle, et s’exhume de la sépulture de la narration commune qui l’a longtemps étouffée. Ainsi, il montre ses vraies couleurs. Certains jugent qu’il est beau, mais, de toute façon, sa vérité restera une énigme sibylline, à peine résolue, et c’est pour cela que ce corps est nommé « le bel obscur ».

       

      Sous la plume de Caroline Lamarache, le lecteur s’invite dans l’intimité d’une sphère familiale déformée par un « bel obscur ». Cette famille qui paraîtrait morphologiquement normale à un inconnu, composée d’une épouse, d’un mari et de deux petites filles, est loin d’être ordinaire. Puisqu’elle cache, dans son foyer, un secret morbide et sombre qui se dévoile au lecteur au fil des pages.

       

      Le secret consiste en la nature singulière et discrète du foyer familial qui change continuellement de résidents. De sorte que le père, Vincent, après avoir avoué son inclinaison envers les hommes à sa femme et, symboliquement, à ses deux filles, devient un hôte qui invite ses multiples amoureux mâles dans sa maison devenue une auberge de ses liaisons passagères. Cette série enchainée d’amants successifs déracine l’arbre généalogique de ses fondements en ébranlant sa stabilité. La maison est ainsi devenue une « maison qui vole ».

       

      En effet, l’épouse, contrainte d’accepter la réalité de son mari, commence à s’engager dans ce mode de vie polygame. Et le premier membre qui s’ajoute au duo conjugal est Brian, le guide salvateur, dépeint comme étant une figure prophétique qui ouvre les yeux de la narratrice sur le monde secret de son époux en annonçant l’arrivée de ses successeurs.

       

      Cependant, l’épouse reste égarée et confuse à la vue de cette image familiale fracassée. Alors, en étant délaissée dans un lit qui devrait être partagé à deux, elle décide que « le récit remplace le lit ». Elle se jette à corps perdu dans une rédaction cathartique qui lui est salvatrice et qui semble être le seul havre de ses soupirs ignorés.

       

      Cependant, au cœur de ce chaos conjugal, « Lomdelo » fait irruption dans la vie de l’épouse délaissée et lui procure une forme de soulagement. Bien qu’il ne s’agisse que d’un amour bref, son jaillissement dans la vie de la protagoniste rafraichit son âme comme le fait l’eau d’un baptême et l’incite à prendre son destin en main après avoir été passive face à sa situation maritale depuis longtemps.

       

      Pourtant, le véritable pilier qui sauve la narratrice de cet océan conjugal houleux fut son ancien ancêtre Edmond dont elle s’acharne à repérer la trace. Cet ancêtre, qui a vécu pendant le dix-neuvième siècle et qui a été décoré par la ville de Liège pour avoir sauvé un couple de la noyade, a été, malgré sa bravoure, mystérieusement banni de son arbre généalogique. Intriguée par ce fait, la narratrice s’adonne à une quête afin de savoir la raison pour laquelle cet ancêtre exemplaire a été exclu voire condamné à la damnatio memoriae.

       

      Cette quête plonge la narratrice dans un univers onirique puisqu’afin de résoudre l’énigme de son ancêtre elle se renseigne auprès des astrologues et des voyants.

      En rassemblant des fragments d’incertitude sur la vérité de son aïeul, une toile vraisemblable se peint malgré l’invraisemblance de ses teints, qui désigne la route vers la découverte personnelle de la narratrice. Ainsi, l’amorce d’un voyage suscite le commencement d’un autre : la découverte du passé du défunt ancêtre engendre, en corrélation, celle de la découverte de soi qui est censée ramener la narratrice à sa délivrance voire à la vérité existentielle.

       

      Dans « Le bel obscur », un personnage sourd erre sur un paysage occulte d’une noirceur charbonneuse. Il est sourd parce qu’il ferme ses oreilles aux vrais noms des choses. Ainsi, sous prétexte que « le trois sauvait le deux », des mots comme « rupture », « oppression », « infidélité » et « aberration » sont passés en sourdine. Les lieux obscurs sont propices à la commission de l’illicite parce que c’est là où le coupable juge son acte comme beau, sans en être jugé. Pourtant, ce jugement nous parait erroné pour une raison bien simple : la véritable beauté resplendit, sans honte, en pleine clarté et ne rougit pas de s’abandonner à l’éclat des lumières.

       

      Salma Rostom

      Département de langue et de littérature françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte



      La nuit au cœur 

      Nathacha Appanah 

      Éditions Gallimard, 2025, 288 p.  

       

      Trois voix et une même voie

       

       « Pourquoi on tue sa femme ou son ex-femme ? Pourquoi certains hommes ne supportent pas d’êtres quittés ? Être tuée par la personne qui dit vous aimer. » (P.134)

      Raconter « un terrorisme intime » ou « l’angle mort » d’une vie est une tâche fort ardue.

       

      C’est, en grande partie, le défi relevé par la romancière et journaliste Natacha Appanah au fil de son nouveau roman intitulé « La nuit au cœur ». Ce dernier a remporté plusieurs prix prestigieux comme le prix Femina 2025. C’est un récit hybride, à la croisée de l’autobiographie, de l’enquête journalistique et de la fiction, plongeant le lecteur dans l’enfer des violences conjugales à travers trois voix féminines.

       

      Nathacha Appanah, romancière mauricienne installée en France, commence « La nuit au cœur » en mêlant un drame réel à une expérience personnelle de l’emprise. C’est ce mélange entre l’intime et le social qui confère au roman toute sa force et son authenticité. Et ce qui frappe encore le lecteur, c’est la manière avec laquelle Appanah articule le symbolique et le psychologique dans son récit. En fait, cette idée-là a été montrée dès l’ouverture du roman avec les voix masculines enfermées dans « une pièce imaginaire ». C’est une sorte de théâtre inversé, qui prépare le lecteur à écouter autrement les protagonistes. Tout aussi bien, Appanah montre comment le traumatisme ne se limite pas à l’acte lui-même, mais se prolonge dans le silence, les regards des autres et la difficulté à se reconstruire. Voilà pourquoi, la nuit, dans le roman, n’est pas seulement un cadre temporel bien figé, mais aussi une métaphore de l’obscurité intérieure, de l’isolement et de la perte de repères.

       

      Le style d’Appanah est simple et direct. Les phrases sont courtes mais percutantes, comme des respirations brisées traduisant la puissance émotionnelle du texte. Le roman amène également à réfléchir sur plusieurs questions importantes à savoir l’invisibilité de la violence dans le quotidien, la responsabilité collective face à ces situations, le rôle de la littérature dans la compréhension et la transmission de telles réalités. Il s’agit vraiment d’une œuvre engagée.

       

      La nuit au cœur de Nathacha Appanah est bien plus qu’un simple roman : c’est une œuvre qui secoue et éclaire. La fin du roman fait écho au proverbe « l’espoir fait vivre ». Autrement dit, la clôture est porteuse d’une lueur d’espoir, malgré l’obscurité qui traverse tout le récit. Le roman se termine sur une note positive qui rappelle que la vie, même après l’horreur, peut continuer, non pas en niant ou en oubliant la souffrance, mais en la traversant. La romancière montre que l’écriture peut être une forme de salut, ou une manière de transformer la souffrance en force. En somme, Appanah ne clôt pas seulement une intrigue, mais ouvre aussi une réflexion sur la possibilité de se reconstruire après la violence. Bref, elle donne à son roman une résonance particulière, qui touche autant le cœur que la conscience.

       

      Mariam Qasim et Alaa Ahmed

      Département de Langue et de Littérature Françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Égypte



      La Maison vide

      Laurent MAUVIGNIER

      Éditions de Minuit, 2025, 752 pages

       

      Mémoire d’une génération rangée

       

       Très vite dans ma vie il a été trop tard.

       - Marguerite Duras

      De plus en plus, la mort lui apparaissait

      comme un sacre dont seuls les plus purs sont

      dignes : beaucoup d’hommes se défont, peu

      d’hommes meurent.

       - Marguerite Yourcenar

       

      Souvent, on entend répéter la tournure hyperbolique “ce livre m’a sauvé” ; mais, elle sonne rarement aussi vraisemblable qu’en sortant de la bouche de Laurent Mauvignier.

      Affrontant un cancer, celui-ci s’est réfugié dans le souvenir d’un univers lointain qui remonte à l’enfance de son arrière-grand-mère. Le résultat fut à la fois une distraction de la douleur de la maladie, mais aussi un chef-d’œuvre qui a décerné à son auteur le prestigieux prix Goncourt.

      La Maison vide est un roman multigénérationnel qui retrace presque 150 années de l’Histoire contemporaine de la France sous l’angle de la famille de son auteur en se focalisant sur trois générations de femmes, Jeanne-Marie – longtemps connue sous le nom de « la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser » – Marie-Ernestine, et Marguerite.

      Le roman se déclenche avec l’entrée de l’auteur dans une supposée maison familiale cherchant la légion d’honneur de son arrière-grand-père, Jules. L’attention du lecteur est captée par le biais de deux révélations : d’un côté, celle du suicide du père du narrateur ; d’un autre, celle du grattage du visage de sa grand-mère Marguerite de toutes les photos familiales, un acte délibéré qui laisse le lecteur avec cette question : Qui a voulu effacer le souvenir de cette femme et pourquoi ?

      Par la suite, le lecteur reste entre les mains de l’auteur, ébloui devant cette histoire qui remplit 752 pages, divisées en cinq parties et dont l’action se déroule sous la Troisième République, les deux guerres mondiales, l’Occupation et la Quatrième République.

      Au cœur de l’intrigue se dressent deux portraits : celui d’une mère, Marie- Ernestine, et celui de sa fille, Marguerite, qui mèneront deux vies aussi paradoxales que parallèles, chacune secrètement hantée par la crainte d’avoir raté sa vie avant même de la commencer.

      Le roman jette également la lumière sur l’injustice et la cruauté de la guerre, s’engageant pour ceux qui perdent leur vie, littéralement et symboliquement, pour cette affaire infernale.

      Deux cas sont illustrés, celui de Jules mythifié comme un héros, et Florentin, une « gueule cassée » cicatrisée et aliénée de la société dans laquelle il s’épanouissait autrefois.

      Mais ce qui touche le plus dans ce roman, c’est que les personnages sont vivants sur la page ; et, leur vivacité n’a aucun rapport avec le fait qu’ils ont réellement existé. Elle provient plutôt du regard aussi empathique que critique avec lequel Mauvignier les traite. Ce sont des personnages multi-dimensionnels, imparfaits et cependant on comprend la motivation de leurs actions. En un mot, l’on pourrait dire que ce roman est une étude sociologique traitant les questions du déterminisme, de l’étiquetage social, de l’arrivisme, de la déviance, de la stigmatisation, du délaissement, du syndrome de l’imposteur, etc.

      Pour ce qui est du récit, il est raconté sous forme de flux de conscience. On assiste à des répétitions, des interruptions de la narration mais aussi à des paroles qui incisent le récit, placées à la ligne, soulignant donc leur rareté dans cette histoire où domine le mutisme. C’est d’ailleurs ce mutisme qui incite Mauvignier à recourir à la fiction et aux suppositions afin de combler les silences auxquels sont réduits les personnages. Ainsi, a-t-il souvent recours au conditionnel, aux questions rhétoriques, et à la répétition des syntagmes "on peut imaginer" et "peut-être".

      Quant à l’harmonie entre le style de l’auteur et l’époque de la narration, elle rend la lecture plus fraîche. La première partie du roman, où l’action prend place vers la fin du XIXe siècle, rappelle les tendances littéraires de l’époque ; notamment par le portrait des personnages qui peuvent facilement trouver leur place dans un Balzac ou un Zola. De plus, plus le récit avance vers le XXe siècle, plus on retrouve une écriture moderne, où la familiarité du langage fait écho au goût de l’expérimentation qui rappelle la lecture d’un Céline.

      En gros, cet énorme projet qu’a entretenu Laurent Mauvignier, a été exécuté magnifiquement. C’est un livre qui se lit d’une rapidité surprenante et qui laisse son lecteur époustouflé du début à la fin.

       

       

      Fatma Zaky

      Département de Langue et de Littérature françaises

      Faculté de Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte

      La Collision 

      Paul Gasnier 

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.  

       

      Un fait divers au cœur des fractures sociales

       

      Dans « La collision », Paul Gasnier propose un récit poignant fondé sur un fait divers tragique, qu’il transforme en une réflexion profonde sur la société contemporaine. À partir d’un accident mortel survenu en 2012 à Lyon, l’auteur dépasse le simple cadre événementiel pour explorer la violence urbaine, le deuil et les inégalités sociales.

       

      Le roman s’articule autour du point de vue du fils de la victime, devenu journaliste dix ans après la mort brutale de sa mère. Cette enquête n’est pas seulement professionnelle : elle est profondément intime. Le narrateur cherche avant tout à comprendre les circonstances de la disparition maternelle et à donner un sens à une douleur qui l’habite encore. L’écriture se situe ainsi à la frontière entre le témoignage personnel et l’analyse sociale.

       

      Paul Gasnier met en parallèle deux univers que tout oppose. D’un côté, celui de la victime, femme calme et intégrée, menant une vie ordinaire et paisible. De l’autre, celui du jeune motard, adolescent issu d’un milieu défavorisé, marqué par la précarité, l’exclusion et l’absence de repères.

       

      La collision devient alors hautement symbolique : elle ne représente pas uniquement un choc physique, mais aussi la rencontre brutale entre deux mondes sociaux qui se côtoient sans jamais réellement se comprendre.

       

      L’auteur refuse toute vision manichéenne. Le jeune motard n’est pas présenté comme un monstre, mais comme le produit d’un contexte social difficile. Ce choix narratif invite le lecteur à dépasser le jugement immédiat et à réfléchir aux responsabilités collectives. Le roman pose ainsi des questions essentielles : comment une société fabrique-t-elle ses propres drames ? Et comment le fait divers révèle-t-il des fractures profondes et durables ?

       

      Le style de Paul Gasnier est sobre, précis et maîtrisé. Il évite le pathos excessif et adopte une écriture presque journalistique, marquée par la retenue et la lucidité. Cette sobriété renforce l’impact émotionnel du texte et permet au lecteur de ressentir pleinement la gravité des événements sans manipulation affective.

       

      En définitive, « La collision » est un roman à la fois intime et social. À travers une enquête personnelle, Paul Gasnier montre comment un drame individuel s’inscrit dans une réalité collective plus vaste. Le roman rappelle que derrière chaque fait divers se cachent des vies, des douleurs et des histoires humaines complexes. Par cette approche sensible et réfléchie, l’auteur transforme une tragédie en une méditation sur la justice, la mémoire et la compréhension de l’autre.

       

       

      Martina Adel Mahrous

      Département de langue et de littérature françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte

      Kolkhoze

      Emmanuel Carrère

      Éditions P.O.L, 2025, 346 p.

       

      Les traces du passé

       

      Dans Kolkhoze, Emmanuel Carrère d’Encausse propose un récit intime où l’histoire familiale devient un miroir de la grande Histoire des nations. À travers le portrait de
      sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, l’auteur explore les traces laissées par la révolution bolchévique, la guerre et l’exil sur plusieurs générations.

       

      Le roman n’est pas une simple biographie familiale. Le romancier y mêle autobiographie, enquête historique et réflexion personnelle, donnant ainsi naissance à un texte profond et émouvant. La mémoire occupe une place centrale : le passé n’est jamais figé, il continue d’habiter le présent, de façon parfois douloureuse mais nécessaire.

       

      Le titre Kolkhoze, qui désigne à l’origine une ferme collective soviétique, prend dans
      le roman une valeur symbolique forte. Il représente la famille comme un espace partagé, non imposé par une idéologie, mais construit par l’amour, la solidarité et les souvenirs. Cette symbolique apparaît clairement dans la scène de l’hôpital, où les enfants se réunissent autour de leur mère malade. Le lit devient alors un véritable « kolkhoze familial », lieu de fragilité mais aussi de protection et de lien.

       

      Le style de l’auteur est sobre, analytique et sincère. Il évite le pathos excessif et préfère une écriture lucide, parfois critique, qui laisse au lecteur la liberté de ressentir l’émotion. Cette retenue rend le texte encore plus puissant.

       

      Kolkhoze est donc un roman touchant, qui montre comment l’Histoire politique des pays impacte, mais aussi façonne les destins individuels et fragilise les identités.
      En transformant son histoire familiale en une expérience universelle, Emmanuel Carrère d’Encausse rend hommage à toutes les familles dont l’exil, la perte et la mémoire ont marqué les histoires.

       

       

      Gilana Abdelmoneim

      Département de langue et de littérature françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte

       

      Le bel obscur

      Caroline Lamarche

      Éditions du Seuil, 2025, 240 p.

       

      Un clair-obscur identitaire

       

      L’écriture a toujours été un moyen de livrer les évènements d’une vie qui forgent et élaborent la personnalité. Le Bel Obscur en est un exemple. En effet, ce roman autobiographique entrelace simultanément deux histoires : celle d’une femme qui enquête sur un ancêtre masculin mystérieux et qui tente d’élucider le mystère de son bannissement de sa famille au XIXe siècle ainsi que celle de cette même femme qui retrace sa propre vie après que son mari, son grand amour, lui ait révélé son homosexualité.

      Par le biais d’une écriture élégante, lucide et pragmatique, et le jumelage de ces deux récits, Caroline Lamarche, autrice belge, explore la reconstruction de soi, la liberté, l'amour, le corps, la recherche de l’identité et la manière dont les tabous et les "corps obscurs" façonnent une vie.

       

      Cet écrit à la première personne dévoile la solitude d’une femme, son isolement et son étouffement au sein de son couple. En ce qui concerne l’ancêtre Edmond, un homme banni de la généalogie familiale, l’écrivaine décide de « l’adopter », à plus d’un siècle et demi de distance, afin de comprendre son histoire et de sauver sa mémoire. L’autrice réussit, à travers « l’outil merveilleux qu’est l’écriture », de croiser les époques, les personnages et les récits. Enfin, ce roman permet de combler un ample « trou dans la littérature de l’homosexualité » et dénonce l’homophobie remontante dans la société actuelle.

       

      En mêlant plusieurs récits à la fois, le roman peut ainsi convenir aux goûts de tous : un roman policier, de filiation, d’amour…

       

      Ce roman autobiographique n’est pas que bouleversant et touchant par son contenu mais également par l’effet sensoriel qu’il provoque chez le lecteur grâce au style d’écriture facile mais riche de l’autrice. Cette dernière réussit à transmettre toutes les sensations et émotions ressenties durant les différentes étapes de sa vie de couple et de chercheuse.

       

       

      Yara Mattar

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 2 - Fanar

      Université Libanaise

      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      La Collision : un reflet intérieur

       

      La Collision de Paul Gasnier n’est pas seulement un roman autobiographique, c’est un miroir dans lequel chacun de nous peut se reconnaître. Tout le monde, un jour, a pensé à ces “et si” qui hantent l’esprit : Et si cela arrivait à quelqu’un que j’aime ? Serais-je capable de pardonner ? Pourrais-je vivre sans cette personne ?

       

      Ce récit nous renvoie à nos propres peurs et à nos blessures les plus profondes. Paul Gasnier, en racontant la perte brutale de sa mère, ne cherche pas seulement à comprendre un drame personnel : il interroge la société tout entière. Ce qui m’a bouleversée, c’est sa volonté de rouvrir la porte du passé, non pas pour se venger, mais pour redonner à sa mère sa dignité, cette dignité volée par les discours politiques qui ont transformé son histoire en argument électoral.

      Il écrit pour affirmer que sa mère n’est pas une statistique, mais une vie, un amour, une présence irremplaçable. Qui aurait pu imaginer qu’avant leur voyage, Paul et sa sœur voyaient leur mère pour la dernière fois ? Et qu’un jour ordinaire, en pédalant vers son travail, elle perdrait la vie ?

      En cherchant à “maîtriser le tueur”, Paul Gasnier tente de comprendre sans justifier, de raconter sans haïr. Il montre aussi que la vie de Saïd, le jeune homme responsable de la collision, n’a pas été simple : il a grandi dans un environnement brisé, entre exclusion, violence et manque de repères. L’auteur réussit ainsi à faire dialoguer deux mondes opposés : celui d’une France paisible et celui d’une jeunesse perdue, dans un récit d’une intensité rare.

      Ce roman est aussi marqué par un style cinématographique : chaque scène est si visuelle qu’on a l’impression de la voir se dérouler sous nos yeux, comme un film.

       

      La Collision est un livre que je recommande parce qu'il réveille les esprits autant qu’il touche les cœurs. C’est une œuvre qui dénonce, qui émeut, et qui nous amène à voir la justice autrement.

       

      Ce livre nous pousse à réfléchir, à plonger dans nos propres pensées, à apprendre à pardonner sans oublier, et à profiter de chaque instant avec ceux qu’on aime. Car on ne sait jamais quand sera la dernière fois qu’on dira “je t’aime”.

      Tout le monde me répète : “Vis chaque jour comme si c’était ton dernier.”

      Mais après avoir lu La Collision, j’ai envie de répondre :

      “Vis chaque jour avec ceux que tu aimes comme si c’était le leur.”

       

      Josée El Hayek

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 2 - Fanar

      Université Libanaise

      Passagères de nuit

      Yanick Lahens

      Éditions Sabine Wespieser, 2025, 121 p.

       

      Des voix de femmes face à la traversée de l’ombre

       

      Yanick Lahens est une écrivaine haïtienne majeure de la littérature francophone contemporaine. Passagères de nuit, publié chez Sabine Wespieser éditeur en 2023, s’inscrit dans une œuvre profondément marquée par l’histoire, les blessures et la complexité de la société haïtienne.

      Ce roman fait partie de la deuxième sélection du Prix Goncourt par suite du Choix Goncourt de l’Orient.

       

      À la lecture de Passagères de nuit, j’ai été frappée par la force des voix féminines et par la manière dont Yanick Lahens transforme une traversée nocturne en une réflexion profonde sur la peur, la survie et la dignité humaine. Passagères de nuit est un roman choral, centré sur plusieurs femmes réunies dans un destin nocturne. Cette nuit devient un espace symbolique où se concentrent les peurs, les souvenirs et les violences vécues, mais aussi une forme de solidarité silencieuse.

       

      Les thèmes abordés sont forts et universels : la condition féminine, la violence sociale et politique, la précarité, l’exil intérieur ou réel et la peur constante qui accompagne les déplacements dans des sociétés instables.

       

      Les personnages féminins ne sont pas idéalisés. Ils sont complexes, marqués par leur passé, mais dotés d’une grande force intérieure. Yanick Lahens ne cherche pas le suspense classique ; la tension du roman vient plutôt de l’attente, de l’angoisse diffuse et du poids du non-dit, ce qui rend la lecture profondément prenante.

      Le style de Yanick Lahens est sobre, poétique et maîtrisé. La langue est riche sans être inaccessible, avec des phrases souvent courtes, qui renforcent l’impression d’urgence et de fragilité.

      La structure fragmentée du récit, alternant les voix et les points de vue, reflète la diversité des expériences féminines. Le narrateur change, ce qui permet au lecteur d’entrer dans plusieurs consciences, sans jamais perdre le fil général. Cette écriture donne une grande place au silence, à l’implicite et à l’émotion, ce qui demande une lecture attentive mais très gratifiante. Bien que profondément ancré dans le contexte haïtien, Passagères de nuit résonne fortement avec un lectorat étudiant de l’Orient. Les questions de violence, de déplacement, de condition des femmes et de survie dans des sociétés en crise sont universelles.

      Le roman ouvre un véritable dialogue interculturel, en montrant que certaines peurs et certaines luttes dépassent les frontières géographiques. Son impact émotionnel est réel, sans jamais tomber dans le pathos.

       

      Je recommanderais Passagères de nuit à des lecteurs intéressés par la littérature engagée, les récits polyphoniques et les voix féminines fortes. C’est un roman exigeant mais profondément humain.

      Dans le cadre du Choix Goncourt de l’Orient, ce roman remplit pleinement les objectifs du prix : il suscite le débat, encourage une lecture critique et permet de réfléchir collectivement aux réalités contemporaines à travers la littérature.

       

       

      Zoya Al-Jocmek

      Département des Langues et Littératures

      Faculté des Arts et des Sciences

      Université Saint-Esprit de Kaslik

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Éditions Stock, 2025, 113 p.

       

       

      Là où s’effondrent les royaumes

       

      Il arrive que les royaumes les plus solides ne soient pas ceux bâtis par les puissants mais ceux, éminemment fragiles, que les enfants dressent dans un coin de leur chambre : cités miniatures, atlas feuilletés à l’envers, souverains imaginaires et dynasties rêvées.

      Dans Le Nom des rois, Charif Majdalani part de ces empires d’enfance pour raconter leur chute simultanée avec celle d’un pays réel, le Liban des années 1970, sur le point d’être fracturé par la guerre civile.

       

      Charif Majdalani n’en est pas à son premier retour vers la mémoire d’un Liban disparu : depuis plusieurs romans, il tisse les grandes secousses de l’histoire libanaise dans des récits où les familles portent en elles les ruines du pays. Mais ici, il franchit un seuil et regarde sa propre adolescence dans les yeux, celle d’un témoin distrait rappelé au réel par un vacarme d’Histoire. Une seule phrase suffit à faire comprendre tout l’enjeu du livre : « Désormais, l’histoire se faisait sous mes yeux et je la trouvais moche, roturière et vulgaire. » Comment un adolescent aux lubies quelque peu bizarres, trop occupé à rêver des dynasties aztèques ou des rois ituréens, peut-il survivre au moment où les rois imaginaires auxquels il dédiait tant de ferveur laissent place aux miliciens, aux rues quadrillées par la violence, à la guerre ?

       

      Le roman est d’abord une ode à l’errance. Il s’ouvre par une série de déambulations : un dédale bruissant d’épices et de voix, de marchands et de promesses, de couleurs saturées que l’Histoire n’a pas encore délavées. L’enfant solitaire passait des salles de classe du lycée français aux salons mondains où ses parents recevaient, avec comme compagnons nocturnes Napoléon et un vieux Larousse qu’il épluchait pour en extraire les noms de souverains venus de royaumes à peine croyables. Cette mobilité flottante rappelle les grands récits anglo-saxons de formation, ces Bildungsroman où l’adolescent avance à pas incertains, persuadé que le monde lui appartient tant qu’il ne le regarde pas trop longtemps. Il découvre ainsi les premiers élans amoureux, des rencontres un peu floues, un peu irréelles, qui jalonnent l’adolescence comme autant de balises vers l’âge adulte.

      Majdalani parvient à faire cohabiter la fragilité du sentiment naissant et la violence d’un monde qui se déchire : l’adolescent découvre les premiers élans du cœur au moment même où tout autour de lui s’effondre, et cette simultanéité donne au récit sa vibration la plus juste et l’écriture proustienne, toujours légèrement mélancolique, matérialise un été qui ne finit jamais tout à fait… Jusqu’à ce que la nature reprenne ses droits et qu’advienne l’orage. La guerre. L’effritement d’un pays, l’effondrement d’un décor que l’on croyait immuable. Il y a l’insouciance d’un côté, la brutalité de l’autre : l’espace, lorsqu’il se fissure, transforme irrévocablement les individus. L’auteur décrit ce basculement sans emphase, avec une lucidité presque clinique : l’adolescent éternel est forcé de sortir de son royaume intérieur pour découvrir l’Histoire, la vraie. L’enfant d’hier cherchait des rois ; l’adulte de demain découvrira que les royaumes sont faits de poussière.

      Le roman excelle justement lorsqu’il montre comment l’effondrement du pays devient un effondrement intérieur. L’écriture laisse les événements s’imposer comme une évidence, comme une fatalité qui vole la jeunesse et interrompt la contemplation. Et le lecteur se confond avec ce narrateur qui n’a pas encore appris à regarder la violence en face et qui doit à présent porter la fragilité des jours, la brutalité du présent et l’injustice absolue de devoir grandir trop vite. C’est en articulant la perte individuelle à la déliquescence collective que le roman arrive à toucher, par une écriture qui laisse affleurer le passé dans les plis du présent. C’est un livre à lire ne serait-ce que pour la finesse du regard et cette manière de raconter l’Histoire en commençant par le plus intime. Parce que, longtemps après la dernière page, il demeure en nous une phrase, simple et terrible, celle d’un pays qui perd son nom : « Et puis d’un seul coup, le monde qui servait de décor à tout cela s’écroula. »  

       

      En reliant ainsi les convulsions de l’histoire aux soubresauts du cœur, Majdalani rejoint à sa manière l’intuition baudelairienne : « la forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel ». Le Liban, déchiré sous ses yeux, se métamorphose à une vitesse vertigineuse en même temps que son intériorité. On se dira, pour se consoler, qu’un pays qui s’effondre n’emporte pas tout, qu’il laisse derrière lui, dans les silhouettes des montagnes, dans le souvenir d’un premier amour, dans les pages d’un Larousse aux couleurs passées, des fragments de beauté auxquels on se raccroche pour ne pas sombrer à son tour.

       

      Julia Ismail

      Département de lettres françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Saint-Joseph de Beyrouth

       

      Le crépuscule des hommes

      Alfred de Montesquiou

      Editions Robert Laffont, 2025, 243 p.

       

       

      L'œil et la voix de l'Histoire

       

      « Le Droit triomphera, mais pas avant que l’humanité ait admis la pire de ses barbaries. »

       

      Le 20 novembre 1945 s’ouvre à Nuremberg le procès le plus marquant de l'Histoire. Dans son « roman vrai » intitulé Le Crépuscule des hommes, Alfred de Montesquiou ne se contente pas de raconter le jugement des nazis. Il nous emmène dans les coulisses, là où des hommes et des femmes ordinaires ont dû faire face à l'horreur absolue pour tenter de reconstruire un monde juste.

       

      Le décor que nous décrit l’auteur est presque irréel. D’un côté, il y a la ville de Nuremberg totalement détruite, et de l’autre, le Palais de Justice et le château Faber-Castell qui sont restés debout. C'est dans ce château que se mélange une foule incroyable de journalistes, de photographes et d'interprètes du monde entier. Pour tenir le coup face à la noirceur du procès, ces gens travaillent énormément mais font aussi la fête et boivent beaucoup. On sent bien cette tension entre la mission historique et le besoin de se sentir vivant.

      Pour nous faire vivre ce moment, Montesquiou choisit de suivre deux personnages très touchants. Il y a d’abord Ray D’Addario, un photographe américain qui doit prendre les photos officielles des accusés. Il est « l’œil » de l’histoire. À ses côtés, on découvre Margarete Borufka, une interprète qui doit traduire en direct les témoignages atroces des survivants. Elle est la « voix » de la vérité, et on ressent vraiment sa souffrance physique à devoir prononcer des mots qui décrivent l'indicible.

      Le plus marquant dans ce livre, c'est le contraste entre l'arrogance des chefs nazis comme Göring et le choc total de la salle quand sont projetés les films des camps de concentration. C'est le moment où le monde entier réalise enfin la réalité du génocide. Au milieu de ce chaos, l’histoire d’amour qui naît entre Ray et Margarete apporte une touche d'espoir. C'est comme une preuve que l'humanité peut encore exister, même sur des ruines.

      Le récit se termine sur le jugement de 1946 et le suicide de Göring, qui réussit à échapper à la pendaison par un dernier geste d'orgueil. Ce livre est passionnant car il ne se contente pas de donner des dates. Il nous montre que l'Histoire est faite de gens qui souffrent et qui espèrent. C'est une lecture nécessaire pour comprendre comment on a réussi à rallumer la flamme de la justice après une telle période d'obscurité.

       

      Maria Gebrael

                                                                              Département de lettres françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Saint-Joseph de Beyrouth

       

       

      Le bel obscur

      Caroline Lamarche

      Éditions Seuil, 2025, 240 p.

       

      Une alchimie perverse

       

      « J’arracherai le buddleia, [...] Malgré son parfum et l’éclat de ses fleurs, ses feuilles renferment une molécule toxique pour les chenilles, [...], bref, c’est une plante invasive. »

       

      C’est par cette déclaration de guerre, botanique et existentielle, que débute Le bel obscur de Caroline Lamarche (Gallimard, 2025). Le roman se déploie dans un va-et-vient constant entre passé et présent, où la protagoniste tente de se comprendre et de se redécouvrir au-delà de son rôle d’épouse. En partant d'une enquête sur l'un de ses ancêtres, elle finit par puiser la force de vivre hors des attentes sociales.

      Dans le Bruxelles du début du XXIe siècle, entre cosmopolitisme et solitude, la narratrice découvre l’homosexualité de son mari, Vincent. Pour tenter de donner un sens au présent, elle entame une quête sur Edmond, un ancêtre mort jeune au XIXe siècle, qui semble avoir été effacé de la mémoire familiale. Le récit oscille entre l’investigation archivistique pour faire la lumière sur Edmond et la complexe cohabitation de la protagoniste avec les différents partenaires de Vincent.

      La recherche de ce « bel obscur » se transforme inconsciemment en une découverte du monde LGBTQ+ dans lequel elle s'est retrouvée, mais deviendra surtout le moyen de se libérer d'une relation qui n'était plus qu'une « plante invasive ».

      Lamarche n’est certes pas étrangère aux thèmes de la solitude et de l’obsession amoureuse, largement abordés dans des œuvres telles que Le jour du chien (1996), prix Victor-Rossel. Son écriture prend racine dans une exploration intime de la mémoire. Avec une introspection accrue et une vision aux accents féministes, Lamarche explore la condition méconnue des femmes qui épousent des hommes gays pour les aider à maintenir une apparence hétérosexuelle en société. Elle réfléchit ainsi à cette attente persistante qui veut que la femme se sacrifie.

      En toile de fond, une Europe en crise d’identité, marquée par les violences homophobes. Si le thème de la discrimination sexuelle aurait pu sembler plus ancré dans le débat de la décennie passée, Lamarche évite tout lieu commun : elle ne s’arrête pas à la chronique, mais se concentre sur l’effondrement de certitudes que l’on croyait immuables.

      La mémoire devient un acte de reconstruction de soi. C’est à travers ses racines familiales qu’elle peut remonter vers son identité perdue, dissimulée sous l’étiquette d’épouse. Cette soumission totale de la protagoniste provoque la colère du lecteur, qui la regarde s’annuler pour un lien désormais stérile. C’est une alchimie perverse celle qui transforme trente ans de mariage non pas en sagesse, mais en une sorte de plomb existentiel, empêchant tout mouvement.

      Paradoxalement, elle serait libre de s’explorer elle-même, mais elle reste bloquée. Le lecteur demeure frustré par sa décision de vivre dans l’ombre de son mari, par ses tentatives continuelles de rétracter cet amour.

      En elle subsiste le besoin de ne pas être invisible aux yeux de son aimé, et ce « Regarde-moi » sonne de manière déchirante, désespérée. C’est le cri de celle qui réclame une existence propre au sein d’un lien qui l’a effacée. Pourtant, l’écriture de Lamarche se fait ici magistrale en maintenant le lecteur dans une position d’impartialité inconfortable. D’un côté, nous percevons nettement sa détresse et l’égoïsme presque infantile de Vincent, projeté vers sa nouvelle liberté ; de l’autre, nous réalisons que c’est la protagoniste elle-même qui choisit de rester dans cette cage. La responsabilité n’est plus seulement celle de Vincent : Lamarche nous montre comment la dépendance affective peut devenir une prison aux portes ouvertes, où la victime est aussi, d’une certaine manière, sa propre geôlière.

      On se demande alors : quand une condition subie devient-elle un libre choix ? C’est dans cet écart que le lecteur cesse parfois d’empathiser pour commencer à juger, jusqu’à la catharsis finale.

      Héritière d’un père passionné de botanique et de géologie, Lamarche use souvent d’un langage scientifique qui se métamorphose en métaphores puissantes. L'atmosphère reste poétique (rappelant les recueils de poésie de l’autrice), mais peut parfois paraître ardue en raison des références intertextuelles allant de l’alchimie à la philosophie et à la littérature. Bien qu'ils puissent ralentir le rythme, ces outils permettent à la narratrice de déchiffrer sa propre réalité et le mystère d’Edmond. Le choc thermique entre la chaleur du passé et le froid de la vérité finit par forger sa nouvelle détermination.

      Accepter l’obscurité (ce « bel obscur ») devient le seul moyen de ne plus en avoir peur. Lorsque la dernière page se tourne, il reste le sentiment que déraciner le buddleia n’est pas un geste de haine, mais la seule façon de permettre à une vie nouvelle, enfin authentique et non plus invasive, de fleurir sur les ruines de ce qui fut.

       

      Martina Zampini

      Département de lettres françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Saint-Joseph de Beyrouth

       

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 190 p.

       

      Une plume, deux silences

       

       « De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants qu’ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose. » C’est par ces mots que Natacha Appanah entame un récit où l’intime devient universel, où le témoignage se fait littérature, où l’écriture devient l’ultime acte de justice. Après son expérience troublante à l’île Maurice, elle retrouve cette même violence sous d’autres facettes à Bordeaux en mai 2021 : trois pays, trois destins, trois femmes victimes d’un même fléau, Nathacha, elle, en sortit vivante.

       

      L’auteure a dix-sept ans lorsqu’elle rencontre HC pour la première fois, un écrivain et poète charismatique âgé d’une trentaine d’années de plus qu’elle. Venant d’une famille patriarcale, elle grandit au sein d’un monde perfectionniste où la liberté est restreinte. Étant passionnée de littérature dès son adolescence, la jeune fille tombe amoureuse d’une illusion : un complice littéraire. Mais, en réalité, il s’agit d’un prédateur, un manipulateur qui l’isolera et la détruira peu à peu, la coupant de sa famille et de ses repères. Incapable de se confier à ses parents, elle décide ainsi de partir vers Lyon, en France. En 2000, elle apprend que sa cousine Emma a été tuée par son mari à l’île Maurice, puis vingt et un ans plus tard, en 2021 à Bordeaux, elle découvre que Chahinez Daoud, une femme vivant dans le quartier voisin, a été brûlée vive par son ex-conjoint : un féminicide d’une cruauté inouïe.

       

      Victime d’une relation toxique, Appanah comprend qu’elle doit écrire pour redonner vie à ces femmes, pour leur donner une chance d’exister indépendamment des hommes qui les ont abattues. Par cet acte d’écriture, Emma et Chahinez ne sont plus réduites à leur mort tragique, mais sont reconnues pour leur tendresse envers les autres et leur courage lorsqu’elles tentent de fuir. Les deux femmes étaient mères de trois enfants qu’elles n’ont jamais eu la chance de voir grandir. Ainsi, c’est la justice que Nathacha Appanah cherche à rendre :  une justice qu’elle peut accorder elle-même grâce à sa plume, une justice qui ne lui paraît plus impossible. Une justice qu’Emma et Chahinez n’ont pas pu obtenir en raison de la corruption et du manque de sérieux de la police. Nathacha interroge les proches, fouille les archives judiciaires, visite les lieux du drame. Elle cherche à comprendre qui étaient vraiment Emma et Chahinez, ce qu’étaient leurs rêves, leurs peurs, leurs ambitions, leur quotidien avant que la violence ne les efface. Car c’est précisément cet effacement qu’elle combat : après un féminicide, seule subsiste souvent la parole du meurtrier, sa version des faits, ses justifications.

       

      Que reste-il d’une femme après un féminicide ? Ses proches, ses souvenirs, ses objets, peut-être son foyer ? Pourtant, même la maison de Chahinez a été réduite en cendres. L’auteure insiste pour rendre hommage à cette femme. Elle visite ses enfants, ses voisins, ses rues et ses bâtisses, témoins de ce qu’elle a vécu. Souvent, après un féminicide, les femmes sont réduites à leur statut de victime, dominées par la parole de leurs agresseurs qui tentent de se défendre avec des justifications fallacieuses et des excuses misogynes. Ils cherchent à susciter notre pitié, du moins RD, qui a réussi à persuader son entourage qu’Emma était une femme instable et infidèle. Dans le tribunal, l’auteure enferme ces trois hommes dans une pièce imaginaire qu’elle contrôle : elle y dévoile leurs secrets et les similarités entre eux, et elle expose toutes les brutalités qu’ils ont commises envers leurs femmes, notamment MB qui a infligé à son ex-femme de terribles sévices. Ainsi, à travers la plume, le rapport de force est inversé : ce ne sont plus les victimes qui sont jugées et effacées, mais les bourreaux qui sont enfin exposés, dépouillés de leurs mensonges et réduits à leur barbarie.

       

      Face à de tels récits, nous ne pouvons plus nous rendre complices du silence. Ce livre offre une chance précieuse : découvrir qui sont vraiment ces femmes, au-delà de leur statut de victimes. Devenons des témoins actifs ! Refusons l’indifférence, et reconnaissons que chaque vie brisée par la violence conjugale porte en elle une histoire qui exige d’être entendue. C’est là le véritable appel de l’auteure, lauréate du prix Goncourt des lycéens 2025 pour ce roman, du prix Goncourt de l’Orient 2019 pour Le ciel par-dessus le toit et du prix Fémina en 2016 pour Tropique de la violence. À travers son style lyrique et poétique, elle nous rappelle notre responsabilité collective : agir maintenant, briser le silence, redonner une voix à celles qu’on a trop longtemps réduites au mutisme.

       

      Christelle Antakly

      Département de lettres françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Saint-Joseph de Beyrouth

      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      Choc et mat

       

      « Ce 7 juin 2012, à 3 h 18 du matin, 23 h 48 heure française », la vie de l’auteur bascule. Réveillé par son père, Paul Gasnier reçoit la nouvelle qui changera sa vie. Sa mère se trouve dans un coma après avoir été frappée par une moto KTM dans la rue Romarin. Dix ans plus tard, le journaliste décide d’écrire un roman sur la collision de sa mère avec Saïd.

       

      D’une tragédie intime à une plongée dans les failles d’un pays, Paul Gasnier évoque le parallélisme entre la collision réelle qui a abouti à la mort de sa mère et la collision symbolique de deux mondes différents. « Ce livre est le récit de cette collision, qui n’est ni un accident ni un meurtre. Une histoire française du début du XXIe siècle, où deux destins parallèles voués à s’ignorer se sont percutés, dans un pays éclaté et malade. »

      Comme pour un article de presse, l'auteur débute son œuvre en rapportant le discours d’un candidat d’extrême droite afin de faciliter par la suite la transition avec son expérience personnelle « Je le sais, parce que j’aurais pu en être le meilleur réceptacle, si l’on ne m’avait pas appris à en détecter les receleurs. ». Paul Gasnier va décrire la scène du crime et ajoute le témoignage des passants ainsi que le rapport du procès de Saïd.

      Bien qu’ayant une relation plutôt amicale avec sa mère, ne l’appelant pas maman à la maison, l’auteur n’évoque pas son nom dans l’œuvre. Il faut aussi noter que La collision est une œuvre autobiographique basée sur des faits réels qui a demandé 10 ans à l'auteur pour être construite.  Lors de la collision, l’auteur et sa sœur étaient dans deux villes différentes, et quand ils se retrouvent en famille dans leur cuisine, ils sentent le manque laissé par l’absence de la mère. « On se réunit dans la cuisine de l’appartement familial, à trois, au lieu de quatre, vingt-quatre heures après la collision. La famille idéale, épargnée jusque-là par les coups du sort, se retrouve mise K.-O. debout par une catastrophe qui échappe totalement à son monde. »

      C’est une première œuvre marquante que nous livre Paul Gasnier qui essaie de trouver un sens à la tragédie. La manière particulière de l’auteur de traiter ce sujet est intéressante vu qu’il ne parle pas uniquement du moment du drame et qu’il cherche aussi à comprendre Saïd, en s’entretenant notamment avec son avocat et sa sœur. Ce livre n’est pas un témoignage de son empathie ou de son soutien, mais une quête de la vérité, menée à la manière d’une investigation.

      La collision, au-delà d'être une simple reconstitution, est un ouvrage empreint de colère et d'ambivalence. L’auteur y prend deux postures, celle du fils de la victime et celle du journaliste. La première posture est ici un outil littéraire puissant. Elle révèle la tension constante entre le désir de justice et la haine, mais aussi entre le besoin de comprendre et le refus de pardonner. Cet équilibre est fragile mais l’auteur ne tombe pas dans le piège de l’apitoiement. Il dénonce aussi la corruption du système policier, « toutes les traces d’une machinerie policière et judiciaire qui s’est mise en branle pour établir des responsabilités, leur donner une traduction pénale, consigner le tout, puis l’archiver quelque part, l’oublier, et passer au suivant, après avoir fait rentrer au chausse-pied des sentiments dans des formulaires. ».

      Paul Gasnier montre dans son livre la facilité avec laquelle certains individus transforment une tragédie individuelle en symbole national. En analysant la scène de la collision sous un nouveau regard, il refuse la simplification, la catégorisation et la réflexion pavlovienne sur le conditionnement (réactions automatiques, socialement apprises, qui réduisent un événement complexe à des réponses simplifiées et morales). Il dépeint une société française fracturée. Il nous montre que certaines collisions ne relèvent pas du hasard mais du monde que nous construisons.

      Dans ce roman, Paul Gasnier ne cherche ni à condamner ni à excuser ce qui s’est passé mais à comprendre l’incompréhensible. En remontant le fil de cette nuit qui a changé sa vie, il affronte non seulement la violence d’un choc, mais tout ce que le choc révèle d’un pays fissuré, d’une justice imparfaite et d’une humanité fragile. Son livre devient ainsi moins un acte de réparation qu’un passage obligé de l’ombre vers quelque chose qui ressemble à une vérité intérieure. « Pour vivre en paix, et non plus en prisonnier de l’événement, il faut comprendre. Et pour comprendre, il faut désosser. »

       

      Elissa Hanna

      Département de lettres françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Saint-Joseph de Beyrouth

       

       Passagères de nuit

      Yanick Lahens

      Éditions Sabine Wespieser, 2025, 121 p.

       

      À la recherche de la lumière

       

      Et si la nuit n’était pas seulement une période de sommeil, mais un espace où s’épanouit la liberté des femmes ? Dans Passagères de nuit, Yanick Lahens nous convie à explorer l'ombre, à la recherche du courage, de la mémoire et de la résistance discrète des héroïnes qu'elle met en avant. Il y a eu un temps – et peut-être est-ce encore le cas aujourd’hui – où la couleur de la peau déterminait un destin.

      Dans Passagères de nuit, Yanick Lahens examine cet héritage troublant à travers des femmes qui avancent dans l’ombre, non pour s’y égarer, mais pour y trouver refuge. La nuit, loin d’être un simple arrière-plan, se transforme en un espace de résistance, de connaissance et d’émancipation. Situé entre la Nouvelle-Orléans du début du XIX siècle et le Haïti postrévolutionnaire, le roman donne la parole à deux figures féminines importantes : Élisabeth et Régina. Bien que séparées par le temps, elles sont liées par une même lignée de violence, de silence et de courage. Dans un monde marqué par l’esclavage, la domination masculine et l’exploitation des corps noirs, être femme signifie vivre sous une menace constante. Pourtant, ces héroïnes refusent de se présenter comme des victimes. Leur résistance ne s’exprime ni par des cris ni par des affrontements directs, mais par une insoumission intérieure, souvent silencieuse, mais toujours résolue.

      Élisabeth, affranchie et commerçante prospère, incarne un refus radical de la soumission. Après avoir été victime d’une tentative de viol, elle choisit de fuir plutôt que de se laisser anéantir, quittant La Nouvelle-Orléans pour Haïti, terre de mémoire et de renouveau. Son parcours est celui d’une femme qui refuse de se laisser réduire à un corps disponible. Régina, pour sa part, évolue dans le silence. Un silence face aux humiliations, aux violences et aux désirs sexuels. Toutefois, ce mutisme n’est jamais une forme de passivité : il devient une arme, une « première déclaration d’amour à soi-même », un espace de reconstruction.

      L'insertion du créole donne au texte une musicalité unique et ancre le récit dans son contexte géographique et culturel. Cette écriture nocturne, parfois chuchotée, éclaire les corps et les consciences à la lueur d'une pénombre persistante. Cependant, cette richesse stylistique peut parfois déstabiliser : certaines transitions rapides et la multiplicité des voix requièrent une attention soutenue, au risque de perdre temporairement le fil de l'histoire. Ce léger déséquilibre n'entame cependant ni la force du propos ni la profondeur des personnages.

      Passagères de nuit s'adresse à celles et ceux qui choisissent de marcher dans l'ombre pour mieux saisir la lumière. C'est une œuvre profondément nécessaire, où la nuit devient un espace de reconquête de soi, plutôt qu'un refuge de peur. La nuit, omniprésente, sert de métaphore centrale. Elle représente le passage, la transformation et la lucidité. À l'image de la chouette, symbole ambigu de sagesse et de malédiction, les héroïnes discernent la vérité là où d'autres demeurent aveugles. Traverser la nuit, c'est accepter de confronter l'horreur sans se laisser submerger.

      J’ai été profondément touchée par la manière dont Yanick Lahens confie à la nuit la mission de révéler ce que le jour refuse d’exposer. La nuit devient ainsi un lieu de transition et de révélation, où les femmes apprennent à se tenir droites face à la violence et à l’héritage de la domination. Comme le souligne le roman, « Il y a tant de portes dans le monde qui donnent sur un autre monde » (p. 54), et ces passagères de nuit osent franchir ces seuils invisibles, non pas pour fuir, mais pour se reconstruire.

      Je recommande vivement ce livre à tous ceux qui désirent découvrir un roman intense, poétique et engagé, où la résilience féminine se manifeste comme un acte de courage et de liberté.

       

      Omamah Hasan

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

       

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Éditions Stock, 2025, 113 p.

       

      Lorsque le mythe se confronte à la violence de l’histoire

       

      Dans son nouveau roman Le Nom des Rois, Charif Majdalani nous transporte dans un Liban d’avant-guerre à travers une narration empreinte de touches autobiographiques. Le protagoniste, cherchant à échapper à la réalité pragmatique de son père commerçant, trouve refuge dans l’étude obsessionnelle des lignées royales. Pour lui, Napoléon et Alexandre le Grand ne sont pas de simples personnages historiques, mais les fondations d’un univers imaginaire où la gloire perdure.

      La rupture se produit en 1975. À l’éclatement de la guerre civile, le vernis des temps anciens se fissure. Majdalani excelle à rendre compte de cette profonde désillusion : ce jeune homme, qui admirait les conquérants, réalise avec horreur que la « vraie » guerre n’a rien d'épique. Elle ne se résume qu’à des ruines et à la désintégration des héritages familiaux. Comme le souligne l’auteur vers la fin de son œuvre : « Je jetai un dernier coup d’œil aux montagnes... pour ce que j’avais investi en elles pendant des années, les peuplant de tribus barbares et d’envahisseurs, de rois antiques... » (page 112). Ce passage marque la fin de l’innocence et l’entrée brutale dans l’âge adulte.

      Majdalani utilise une langue française très précise pour établir des liens entre la psychologie des personnages et le cours de l’histoire. Cependant, cette richesse peut parfois poser un défi au lecteur. La narration, bien que fluide, se concentre sur de nombreux détails et une vaste galerie de personnages, ce qui peut considérablement ralentir le rythme du récit.

      Pour ma part, j’ai trouvé ce roman quelque peu laborieux. Bien que la réflexion philosophique sur l’identité et le temps soit captivante, la lenteur de l’intrigue et l’abondance des descriptions peuvent devenir lassantes.

      Je le conseillerais vivement à ceux qui sont passionnés par l’histoire et la littérature contemplative, car il offre une profondeur et une richesse d’analyse qui sauront les captiver. Cependant, il pourrait s’avérer décourageant pour les lecteurs en quête d’un récit plus dynamique et d’une action immédiate.

       

      Sarah Da’na

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

       

      Le bel obscur

      Caroline Lamarche

      Éditions Seuil, 2025, 240 p.

       

      Des personnages en quête d’auteur

       

      Le livre se structure autour de deux fils narratifs. D'une part, la narratrice fait ressurgir la mémoire d'Edmond, un ancêtre décédé prématurément en 1865 et effacé de l'arbre généalogique. D'autre part, elle relate sa vie avec Vincent, son mari, qui lui a révélé son homosexualité après plusieurs années de mariage. Deux figures masculines, l'une spectrale et l'autre proche, qui ébranlent son existence. Elle enrichit son écriture avec des documents familiaux, des lettres et des photographies anciennes. Edmond, qui a vécu au XIXe siècle, a été oublié tant par sa famille que par l'Histoire à cause d'une relation considérée comme inacceptable à l'époque. Cette révélation aide la narratrice à mieux appréhender sa propre situation et lui donne la force nécessaire pour aller de l'avant : « Il m’a fallu rôder autour de l’effacement d’Edmond pour trouver une expression datant de l’Antiquité qui s’applique à moi-même. Mais moi, je ne suis pas morte. Surtout, je refuse d’oublier notre amour. Les racines en sont trop profondes, trop tenaces. Faire table rase, refaire sa vie, ces formules si courantes n’appartiennent pas à mon lexique. Pour tout dire, je ne les comprends même pas » (page 32).

      Pendant un moment, elle ne se sent plus seule, entre les murs de sa chambre. Assise sur une chaise, elle entend le léger bruit des papiers sur son bureau, remués par la fenêtre restée ouverte toute la journée. Un verre de café au lait a refroidi, des mouches l’assaillent, ainsi que le biscuit à côté. À cet instant, la narratrice retrouve enfin son souffle. Elle prend une profonde inspiration. Pour la première fois depuis longtemps, elle se met en marche.

      Dans ce texte, le présent et le passé résonnent, révélant que les malentendus et la confusion traversent les décennies. Ce qui rend Le Bel Obscur si percutant, c'est la façon dont Lamarche lie les différentes temporalités et émotions. Elle montre que la douleur, le secret et la honte ne masquent pas la beauté, mais l'enrichissent au contraire. Ce qui est « obscur » devient « beau » lorsqu'il est enfin perçu et reconnu.

       

      Malak Shalash

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman 


      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 190 p.

       

      Quand on est grugé

       

      On entend souvent que la lumière émerge de l'intérieur de chaque individu, et que chacun est maître de son destin. Cependant, que se passe-t-il lorsque le cœur est plongé dans une obscurité qui transforme ses jours en nuits froides et solitaires ? Saura-t-il briller dans les ténèbres, ou sera-t-il submergé par l'obscurité ?

      La nuit au cœur aborde la violence faite aux femmes et le fléau des féminicides perpétrés par des partenaires. Il évoque des signes d'alerte comme la manipulation, le contrôle et l'isolement de la femme sous le prétexte de l'amour. Cet ouvrage met en lumière les dangers de certaines relations, montrant que des hommes, perçus comme intègres par la société, sont souvent présentés comme des maris idéaux, alors que la réalité est très différente. Ces hommes sont célébrés, tandis que la faute est attribuée aux femmes, qui subissent des violences terribles de la part de ceux qui vivent sous leur toit. Ils justifient leurs actes par des excuses telles que la jalousie, le choix vestimentaire ou l’autorité conjugale, créant ainsi un environnement toxique pour les enfants qui grandissent dans ces contextes.

      L'histoire commence avec Nathacha qui partage son expérience avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Au début, il lui semblait offrir un sentiment de sécurité, presque comme une figure paternelle. Cependant, cette relation portait déjà les germes du danger. Celui-ci s'est manifesté lorsque son compagnon a commencé à l'isoler du monde et à la manipuler, en jouant sur son amour pour la poésie et la littérature et en lui faisant croire à leur connexion. Graduellement, la relation a déséquilibré la narratrice, entraînant une souffrance psychologique. À travers son récit, Nathacha Appanah illustre comment la violence faite aux femmes peut commencer dans des relations qui paraissent normales, mais renferment de véritables risques.

      L'histoire se poursuit avec Chahinez, une jeune femme algérienne divorcée et mère. Elle fait la connaissance de MB, qui prétend être l'homme idéal, promettant amour et protection. Il lui propose mariage et voyage en France. Toutefois, là-bas, la relation devient toxique, marquée par la méfiance et une violence alimentée par une jalousie excessive. Cette transformation affecte profondément Chahinez, qui, autrefois rayonnante et pleine de vie, devient une personne perdue et effrayée, face à celui qui était censé être son refuge.

      La dernière femme est Emma, une jeune Mauricienne mariée à RD et mère de trois enfants. Une nuit de décembre 2000, son mari l’a poursuivie en voiture, l’a percutée et l’a écrasée, la laissant morte devant leur maison. Son histoire dans le roman illustre le visage le plus cruel de la violence faite aux femmes : une vie auparavant pleine de sourires et d’énergie qui se termine de manière tragique.

      Cette épreuve a poussé l’auteure à rechercher et à raconter d'autres histoires de femmes, afin de montrer que cette violence n’est pas un événement isolé, mais une réalité partagée par beaucoup.

      C'est sans aucun doute un roman à lire. La nuit au cœur se présente en effet comme un miroir essentiel pour la société. Le message le plus fort de l'auteure est que le silence constitue une complicité dans le crime, et que l'écriture permet de briser cette complicité. C'est une histoire révélatrice, visant à dévoiler la vérité, à déconstruire les mythes de l'amour romantique toxique et à remplacer le silence par l'écriture. L'auteure considère l'écriture non pas comme une forme de thérapie passive, mais comme un acte politique pour reprendre le contrôle sur sa vie.

       

      Noor Ismail Abo Omar

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 288 p.

       

      Reprise du pouvoir

       

      « Elle répétait toujours qu’elle partirait… mais elle restait par peur. » Dès les premières pages, La nuit au coeur de Nathacha Appanah confronte le lecteur à la brutalité de la violence conjugale et à ses conséquences irréversibles. Ce texte explore trois parcours de femmes marqués par la peur, le silence et l’enfermement : la narratrice, sa cousine Emma et Chahinez Daoud, victime d’un féminicide.

      À travers un récit fragmenté, l’auteure partage son expérience personnelle tout en enquêtant sur les morts d'Emma et de Chahinez. Ces femmes tentaient d’échapper à des hommes violents, mais seule l’auteure a survécu. La violence ne se manifeste pas seulement par des coups, mais aussi par une domination psychologique qui rend progressivement les victimes silencieuses : « Chaque jour, elle devenait davantage silencieuse, comme si sa voix s’évanouissait ».

      Le texte met également en avant la responsabilité collective. Les signes étaient évidents et les alertes nombreuses, mais elles ont été négligées : « On avait détecté les signaux, mais personne n’a voulu affronter la réalité ». Cette passivité, tant sociale qu’institutionnelle, permet à l’agresseur d’agir librement et enferme les victimes dans une tragique solitude.

      Pour la narratrice, c’est le temps de reprendre le pouvoir. La narratrice retourne les rôles en enfermant symboliquement les agresseurs dans une pièce close, reprenant ainsi le contrôle par le biais de l’écriture : « Je les laisserai mijoter un peu… ils appelleront au secours en vain ». Les mots deviennent alors un espace de justice et de réparation, là où la réalité a failli.

      Ce roman m’a profondément touchée et bouleversée. Il montre que le silence peut être aussi meurtrier que la violence elle-même. La figure de la femme enfermée dans la peur habite le texte et le lecteur. À travers une langue sobre et sincère, Nathacha Appanah tente de libérer les victimes de l’emprise du silence et de rendre leur dignité par la parole. La nuit au cœur est une œuvre nécessaire, qui oblige à regarder la vérité en face et à ne plus détourner le regard. Écrite à la croisée du témoignage personnel et de la mémoire collective, La nuit au cœur va au-delà d’un simple récit individuel. Elle se transforme en cri pour celles qui n’ont plus de voix et en appel urgent à reconnaître les signaux d’alerte avant qu’il ne soit trop tard.

       

      Majd Rasim Hindi

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 288 p.

       

      Sous le poids du silence

       

      Certaines réalités restent longtemps cachées dans le silence collectif. La violence conjugale en fait partie, se développant loin des regards et des mots. C'est ce silence que Nathacha Appanah explore dans La nuit au cœur, un texte court et sérieux dédié à trois parcours féminins marqués par la domination et la brutalité.

      Le récit se concentre sur trois trajectoires distinctes, un choix narratif qui permet à Appanah d'aller au-delà du simple témoignage. Deux de ces femmes subissent la violence : l'une est écrasée par un quotidien de contrôle et d'humiliation, tandis que l'autre est victime d'un acte brutal et soudain qui lui coûte la vie. La troisième, quant à elle, a survécu, incarnée par l'auteure elle-même. Elle adopte une perspective à la fois intime et distanciée, non pas héroïque, mais pleinement consciente de la fragilité de la survie. Cet amalgame de destins individuels confère au récit une profondeur humaine remarquable, permettant de ressentir, à travers chaque histoire, l'intensité et la variété des expériences liées à la violence conjugale.

      L'un des aspects les plus marquants de La nuit au cœur est la manière dont l'auteure aborde la question de l'emprise. La violence n'apparaît jamais comme un acte brutal isolé, mais se développe progressivement, souvent à l'insu des victimes. Appanah met en lumière avec subtilité des signes souvent ignorés : le contrôle discret, la peur omniprésente, l'isolement croissant et la perte progressive de confiance en soi. En illustrant cette montée lente et insidieuse de la domination, le texte permet au lecteur de comprendre comment la violence conjugale s'installe dans la vie quotidienne, devenant ainsi difficile à identifier, voire à reconnaître.

      Cette lecture m’a particulièrement marquée par sa rigueur éthique. Elle rappelle que la littérature n'est pas seulement un espace de fiction, mais aussi un lieu de responsabilité, capable de nommer ce que la société préfère occulter. Cet ouvrage confirme donc que l’acte d’écrire peut devenir un geste de mémoire, de résistance et de transmission. C'est un roman qui, par sa retenue et sa profondeur, s'affirme comme une œuvre majeure de la littérature contemporaine et renforce ma conviction sur le rôle essentiel de la littérature dans la compréhension du réel.

       

      Lamis Nael El-Muhtaseb

      Département de français

      Faculté des langues étrangères 

      Université de Jordanie-Amman  




      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      Au-delà de la simple douleur : le pardon

       

      Le récit suit un jeune homme face au deuil, au choc et à l’incompréhension. Après l’accident qui a coûté la vie à sa mère, la douleur ne s’efface pas : elle s’installe durablement et réapparaît par moments, comme des vagues incontrôlables. L’auteur illustre avec précision les effets psychologiques de cette perte, notamment le sentiment de vide, la culpabilité et la difficulté à retrouver une vie normale après un tel drame.

      En 2022, dix ans après l'accident, Paul Gasnier choisit de briser le silence et de relancer l'enquête sur la mort de sa mère, se sentant enfin prêt à affronter un passé douloureux. Au cours de ses investigations, il découvre les souffrances et les épreuves vécues par Saïd, dit "le motard", qui l'ont poussé à commettre cet acte tragique.

      Le roman va au-delà du simple récit d'un accident ; il illustre comment un événement tragique peut bouleverser une vie entière et influencer profondément l'identité d'une personne. La collision est donc à la fois physique et intérieure, touchant aussi bien les émotions.

      En outre, la rencontre entre Paul et la sœur de Saïd représente un moment particulièrement marquant dans l'histoire. Cette scène est chargée de malaise et de tension sous-jacente. Chacun vit sa propre douleur, et leurs échanges, parfois hésitants, soulignent la difficulté d'affronter la vérité quand elle touche à la souffrance de l'autre.

      À travers ces parcours entremêlés, le roman questionne la notion de responsabilité individuelle dans un contexte social précaire. L'auteur révèle comment un ensemble de choix, de circonstances et d'influences peut mener à une collision allant au-delà de la simple culpabilité. La société décrite apparaît ainsi fragmentée, marquée par l'exclusion et l'injustice.

      Ce que j'ai particulièrement aimé dans ce roman, c'est le courage et la grandeur de Paul, le narrateur, qui s'efforce de comprendre les circonstances de la vie du motard qui a causé la mort de sa mère, tout en exprimant son désir de vérité malgré la douleur. Certaines scènes, en particulier celles qui suivent immédiatement l'accident, sont particulièrement déchirantes, permettant aux lecteurs de ressentir sa souffrance. Enfin, ce roman nous encourage à réfléchir sur l'importance du pardon et sur la nécessité de surmonter la douleur pour continuer à vivre et retrouver la paix intérieure.

       

      Raghad Hani

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

      Kolkhoze

      Emmanuel Carrère

      Éditions P.O.L, 2025, 346 p.

       

      Je suis le fils de ma mère

       

      Dans Kolkhoze, l’écrivain Emmanuel Carrère, le fils d’Hélène Carrère d’Encausse -la première femme secrétaire perpétuelle de l’Académie française- se remémore sa mère et explore leur relation. Carrère y raconte l’histoire de sa famille aux racines russes et géorgiennes, ainsi que les événements historiques qui ont marqué leurs parcours, notamment durant les deux guerres mondiales en Europe.

      Carrère souhaite explorer sa relation avec sa mère, qui a joué un rôle clé dans son parcours d’écrivain. Ce texte transcende le roman traditionnel en se présentant comme une autobiographie et un portrait reflétant une relation à la fois admirative et conflictuelle. L’auteur s’engage dans une quête pour comprendre l’amour qui les a unis, tout en se demandant comment ce lien a influencé son œuvre. Ce récit devient également une réflexion sur la mémoire et le deuil. Emmanuel Carrère s'appuie sur des archives familiales pour retracer l’histoire de ses parents et de leurs ancêtres, abordant les zones d’ombre et les contradictions de leur trajectoire, telles que des engagements politiques ambigus, des relations controversées et des choix de vie difficiles. Kolkhoze montre que l’amour et l’admiration peuvent perdurer malgré les conflits. La mort de ses parents est narrée avec respect et émotion, et le roman se conclut par un hommage : à travers l’écriture, l’auteur cherche à comprendre la vie de ses parents tout en leur exprimant sa gratitude et son affection.

      Le titre de cet ouvrage, « Kolkhoze », provient du russe et désigne les grandes exploitations agricoles de l’Union Soviétique. Cependant, pour la famille d’Emmanuel Carrère, cela revêt une signification différente ; c’était un rituel qu’Hélène Carrère institua avec ses trois enfants avant de les coucher, en l’absence de leur père, Louis Carrère, lorsqu’il était parti pour le travail. Les enfants se réunissaient autour de leur mère dans un moment qu’ils appelaient leur kolkhoze.

      Dès la première page de son livre, Carrère écrit : « Cette nuit-là, réunis tous les trois autour de notre mère, nous avons fait kolkhoze pour la dernière fois ». C’était au moment de son décès en 2023.

      J’ai été profondément émue par cet ouvrage, car il souligne l’importance de nos origines et de nos familles qui nous inspirent pour avancer dans la vie et mieux comprendre qui nous sommes et d’où nous venons. Je le recommande à tous ceux qui s'intéressent à l’histoire et aux relations familiales, car il illustre à quel point nos origines peuvent éclairer nos parcours et enrichir notre compréhension de nous-mêmes.

       

      Aroub Al-Zghoul

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

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