Chroniques littéraires

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 288 p.

       

                                                                       Ce que la nuit dévoile

      Ecrire encore sur la nuit, revenir sans cesse à cette obscurité qui semble tout recouvrir et parfois même tout effacer est intéressant. En effet la nuit n’est pas seulement un moment de la journée, elle est aussi un état, une sensation, une partie des personnages. Chez Nathacha Appanah, la nuit devient un espace profond, presque intime, où se cachent les pensées, les douleurs et parfois quelques instants, de lumières.           Dans ce récit, la nuit n’est jamais simplement un cadre. Elle est partout. Elle entoure les personnages féminins du roman, elle les suit, elle les traverse. On a parfois l’impression qu’elle pèse sur elles, comme un silence trop lourd. Elle représente ce qu’ils ne disent pas, ce qu’ils gardent à l’intérieur. Ce sont leurs peurs, leurs souvenirs difficiles, leurs regrets, mais aussi leurs émotions les plus secrètes. A travers une écriture simple et sensible, l’autrice nous fait ressentir cette ambiance sombre, mais aussi très humaine.                           

      Les femmes avancent dans cette obscurité lentement et avec doute, parfois avec peur. Elles ne comprennent pas toujours ce qui leur arrive. La nuit devient alors comme un miroir, elle montre leurs faiblesses, mais aussi leur courage, même quand il est discret. L’écriture d’Appanah est simple. Elle parle de choses difficiles, parfois douloureuses, mais sans utiliser des mots compliqués ni dramatiques : l’emprise, la peur, l’amour étouffant, la honte, le féminicide et la mort. Tout est dit avec douceur. Cela rend le texte encore plus fort. On comprend que la nuit n’est pas uniquement quelque chose de négatif. Elle peut aussi être un moment de calme, de réflexion, où l’on se retrouve face à soi-même. Dans le silence de la nuit, les pensées deviennent plus claires. On entend mieux ce que l’on ressent vraiment. C’est peut-être pour cela que la nuit est si importante dans ce récit : elle oblige les personnages à se confronter à eux-mêmes, sans distraction, sans fuite.

      Finalement, écrire sur la nuit, c’est écrire sur la fragilité des êtres humains, leurs blessures et leurs forces. Car même quand tout semble sombre, il reste toujours une petite lumière quelque part, une pensée, un souvenir ou simplement l’envie de continuer.

      Et peut-être comprendre la nuit, c’est déjà commencer à avancer vers le jour.

                         

                                                                                                                                                         Margarita Alwany

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 2 - Fanar

      Université Libanaise

                                                                              

                                                 

      Passagères De Nuit

      Yanick Lahens  

      Editeur : Sabine Wespieser, 2025, 219 pages  

       

      Femme invisible  

      Yanick Lahens nous emmène à la rencontre des femmes qu’on ne voit pas, celles dont histoire a été effacée. Elle choisit deux femmes fortes, du XIX siècle, liées par une même lignée et par la résistance féminine : Élizabeth et Régina. Elle évoque deux espaces historiques : La Nouvelle-Orléans (États-Unis) au 19e siècle, ville marquée par les migrations haïtiennes et héritage caraïbes et Le Port-au-Prince à Haïti aux Caraïbes.

      L’autrice nous raconte la vie de celles qui ont vécu les affres de l’esclavage et des violences : elle explore la mémoire, force intérieure des femmes face à la domination sociale et coloniale.

      Les descriptions sont riches en images, en sensations (odeurs, couleurs, paysages, mer, nuit), ce qui donne au texte une dimension presque musicale. Ce que les deux narratrices disent est un cri d’amour ; pour Régina, l’amour pour son amant sur le point de mourir ; pour Élizabeth, l’amour pour les siennes, mère et grand-mère, qui lui permettent d’apprendre à survivre et de rester joyeuse. Cette narration à plusieurs voix permet au lecteur de croiser les époques, de montrer différentes formes de résistance, de mettre en valeur la transmission entre générations.                                                                                                     

      Certaines réalités se répètent d’une génération à l’autre. Même lorsque les comportements humains ne sont pas bienveillants, ils persistent avec le temps. Le livre montre ainsi que l’histoire change, mais que certaines attitudes restent les mêmes.

      Les femmes présentées dans le récit font preuve d’un grand courage. Elles incarnent la force et la résistance des femmes noires qui trouvent en elles-mêmes la volonté de continuer à vivre malgré les épreuves.

      Certains passages évoquent des scènes de viol très choquantes. Par exemple, elle a poignardé l’ami de son père afin de se défendre et d’avoir, au moins un instant, l’impression d’être libre, comme lorsqu’elle peut marcher seule la nuit.  

      Ce livre est intéressant parce qu’il nous fait découvrir la littérature haïtienne contemporaine.  

      Tatiana Naddaf

      Etudiante en première année de licence

      Département de Langue et Littérature Françaises            

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines-Section 2

      UNIVERSITE LIBANAISE  

       

       

      Kolkhoze

      Emmanuel Carrère

      Editions P.O.L, 2025.

       

       

      Kolkhoze : généalogies en clair-obscur.

       

       

      ‘’L’hommage de la nation : le 3 octobre 2023, 53 jours après sa mort, un hommage national est rendu à notre mère dans la cour d’honneur des Invalides. L’orchestre de la Garde républicaine joue l’Adagio de la Symphonie « Jupiter » et, pour la touche russe, la Sérénade de Tchaïkovski’’.

       

      Lire Kolkhoze d’Emmanuel Carrère, au lendemain de l’entrée au Panthéon d’Hélène d’Encausse, oblige à penser la biographie comme une géographie — de sang, de langues, d’empires — et la littérature comme un acte de déviation par rapport aux totems nationaux. Carrère, romancier et essayiste reconnu, promène dans ce livre sa longue pratique de l’autofiction biographique, déjà visible dans Un roman russe (2007),V13(2022). Sa carrière, marquée par une porosité constante entre enquête, confession et essai, fait de lui un architecte du récit de soi qui sait mêler archives et imagination pour sonder la filiation. Sa filiation indirecte, ici, rejoint celle d’Hélène d’Encausse : Russe blanche exilée en France, descendante de princes baltes et d’intellectuels traducteurs, elle incarne une Europe au pluriel que Carrère tente de cartographier.

      Quand une vie privée éclaire l’histoire politique.

      Kolkhoze se situe aux croisements de plusieurs genres : autofiction biographique, récit des origines, fiction d’archives, roman de filiation. Cette porosité générique est essentielle : elle permet à l’auteur de travailler la mémoire comme matériau littéraire, non comme simple consigne commémorative. L’incipit — l’hommage officiel, l’orchestre, la mention de Tchaïkovski — met d’emblée en scène la mise en spectacle d’une histoire familiale qui, par éclats, renvoie aux grandes heures et aux crimes de l’Europe. La remarque présidentielle — « dans le sang de notre mère coulent tous les fleuves de l’Europe, entre la Volga et le Rhin » (p.11) — n’est pas une hyperbole gratuite, mais le symptôme d’une Europe raccommodée par l’éloge. Carrère s’emploie à fissurer cette rhétorique en déroulant, au fil du livre, portraits et documents qui déjouent l’unité narrative.

       

      Le procédé est double : d’un côté, le récit s’attache au portrait de la mère, figure centrale, ambivalente, à la fois allégorie de la richesse européenne — des lois, des langues, des époques — et personnage intime. Sa dualité — autoritarisme et absentéisme — devient le miroir des tensions historiques : une Europe qui impose des cadres et qui, parfois, se dérobe. De l’autre, Carrère ausculte ses aïeux paternels et maternels, avec un rare recul critique sur leurs aspirations politiques. La révélation selon laquelle le père d’Encausse fut collaborateur avec l’ennemi, insérée comme un panneau aveugle dans la généalogie, rappelle que l’histoire des familles est faite d’ombres indéracinables. Carrère n’édulcore rien : il confronte l’héritage des siens aux compromissions d’époque, et fait sentir combien la mémoire privée participe d’une mémoire collective faite d’orphelins politiques et moraux.

      Portraits, archives et confessions.

      La méthode de Carrère, fondée sur la juxtaposition d’archives et de digressions personnelles, transforme les extraits cités en contrepoints. Ainsi, la page 21 — « à mesure que je deviens vieux, ce qui m’intéresse le plus, c’est la dimension verticale... l’enfant que moi-même j’ai été » — opère comme une clé du livre. L’écrivain y revendique la verticalité généalogique : l’ascendance, les transmissions, mais aussi la verticalité historique, cette colonne d’air sous laquelle s’abritent les catastrophes annoncées. Le texte balance entre intime et prophétique : la conviction que nous approchons d’une « catastrophe historique sans précédent » confère au roman une tonalité apocalyptique qui tranche avec la minutie des reconstitutions familiales.

       

      C’est dans cette tension que Kolkhoze trouve sa force : l’auteur multiplie les points de vue — celui du fils, du biographe, de l’historien à petite échelle — et renverse parfois la fonction consolatrice de la chronique familiale. La mère, loin d’être sanctifiée, devient une allégorie plurielle : celle d’un continent aux plis multiples — lois, cultures, époques — et dont les appartenances se chevauchent. Hélène, qui appartient aux deux cultures russe et française, personnifie cette porosité. Sa présence dans le récit oblige Carrère à faire dialoguer l’identité avec la responsabilité historique. Quand l’État fait l’éloge de ses ancêtres princes et barons, le récit autofictionnel réintroduit des failles : collaborateur, traductrice, général prussien, baron balte — autant de figures qui témoignent d’une Europe composite, parfois complice, souvent contradictoire.

      La réussite du livre tient à la manière dont Carrère ménage l’écart entre la grande histoire et le détail singulier. Par la technique de la chronique littéraire — alternance d’aperçus analytiques, de scènes vécues et d’extraits archivistiques — il met en place une écriture qui n’élude ni la culpabilité ni l’admiration. L’objet littéraire ainsi fabriqué n’est pas une monographie honorifique mais une enquête morale : qui sommes-nous quand nos ancêtres ont pris parti ; quelle place donner au sang, à la langue, au geste politique ?

       

      Ce livre nous retiendra par son mélange d’enquête intime et de réflexion politique, indispensable pour qui cherche à comprendre la complexité des filiations européennes. Il est d’ailleurs tentant de convoquer le Paris mis à nu d’Etel Adnan (2025). Si Carrère interroge la filiation et la responsabilité historique à travers le prisme familial, Adnan déplie la ville en strates de langues, de lieux et de douleurs — et rappelle que la géographie urbaine porte, elle aussi, l’archive des exils et des violences. Les deux livres, en se répondant, nous invitent à entendre l’Europe comme un territoire complexe, fragile et toujours à recomposer.

       

       

      Marwa Kronfol

      Département de Littérature et de Lettres Françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines I

      Université Libanaise, Liban

       

       

      Le crépuscule des hommes 

      Alfred de Montesquiou 

      Editions Robert Laffont, 2025, 243 p. 

       

       

      Entre les cendres de la guerre et la quête judiciaire

       

      Le Crépuscule des hommes est un roman historique d’Alfred de Montesquiou publié en 2025. Fondé sur une enquête documentaire rigoureuse, l’ouvrage retrace le célèbre procès de Nuremberg, organisé après la Seconde Guerre mondiale afin de juger les principaux dirigeants nazis. À travers le regard de journalistes, de photographes, de traducteurs et d’officiers présents lors de ce procès historique, l’auteur nous plonge dans une période décisive de l’histoire européenne, marquée à la fois par les ruines de la guerre et par la naissance de la justice internationale.

      Dès les premières pages, l’auteur décrit une ville de Nuremberg dévastée par les bombardements. Il la compare à « une carcasse de baleine morte rejetée sur la plage », une image saisissante qui traduit l’ampleur de la destruction. Les rues sont couvertes de gravats, les habitants vivent dans une grande pauvreté et les enfants cherchent de quoi survivre dans les déchets. Cette représentation réaliste permet au lecteur de mesurer les conséquences humaines de la guerre bien au-delà du champ de bataille.

      L’un des personnages les plus marquants du roman est Didier Lazard, ancien résistant juif français. En découvrant l’Allemagne vaincue, il porte un regard nuancé sur les événements. Bien qu’il ait lui-même souffert du nazisme, il refuse de céder à la haine et s’interroge sur les dangers de la vengeance collective. À travers lui, l’auteur invite le lecteur à réfléchir à la complexité des rapports entre justice, mémoire et pardon.

      Le roman met également en lumière les coulisses du procès. Le château de la famille Faber-Castell est transformé par l’armée américaine en centre de presse pour accueillir les centaines de journalistes venus du monde entier. Les conditions de vie parfois difficiles des correspondants sont décrites avec précision. Par ailleurs, les premières tensions entre les Américains et les Soviétiques apparaissent déjà, annonçant le début de la guerre froide.                                                                 

      Un autre aspect particulièrement intéressant du récit concerne l’innovation technologique mise en place lors du procès : un système de traduction simultanée développé avec l’aide d’IBM. Cette avancée révolutionnaire permet aux participants de suivre les débats dans plusieurs langues. Le roman montre cependant le poids psychologique qui repose sur les traducteurs, confrontés quotidiennement aux témoignages et aux preuves des crimes nazis.

      Certaines scènes sont particulièrement bouleversantes, notamment la projection des films tournés dans les camps de concentration devant les accusés. Ces moments rappellent avec force l’horreur des crimes commis et soulignent la nécessité de rendre justice. Le roman évoque également les désaccords entre le procureur américain Robert Jackson et le général Donovan concernant la meilleure manière d’établir la vérité : faut-il privilégier les documents officiels ou les témoignages humains ? Cette opposition enrichit la réflexion sur la construction de la justice et de la mémoire historique.

      Malgré la gravité des événements, l’auteur n’oublie pas la dimension humaine de ses personnages. Entre les audiences du tribunal, les journalistes tentent d’échapper au poids des souvenirs à travers les fêtes, la musique ou l’alcool. Ces instants plus légers révèlent les blessures profondes d’une génération marquée par la guerre et son désir de retrouver une existence normale.

      En conclusion, Le Crépuscule des hommes est un roman historique puissant, émouvant et profondément humain. Il montre que la justice est indispensable après les conflits, mais rappelle également que la haine, l’indifférence et le silence peuvent conduire une société entière vers la barbarie. L’ouvrage invite le lecteur à réfléchir à la responsabilité individuelle et collective, aux dangers du fanatisme et à l’importance de défendre les valeurs de liberté et de dignité humaine.

      Pour ma part, j’ai beaucoup apprécié ce roman, car il associe avec talent l’Histoire, la politique et les émotions humaines. Le style d’Alfred de Montesquiou est à la fois précis, vivant et très cinématographique. Ce livre ne raconte pas seulement le procès des criminels nazis ; il propose aussi une réflexion profonde sur la mémoire, la culpabilité et la nature humaine. J’ai particulièrement aimé le personnage de Didier Lazard, qui demeure capable de compassion malgré les souffrances qu’il a endurées. Cette attitude fait de lui un personnage à la fois touchant et inspirant.

       

       

      Yara Mustafa Ahmed

                                           Département de français

                Faculté des Langues et de Traduction

      Université Pharos à Alexandrie, EgypteTop of FormBottom of Form

       

       

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 190 p.

       

       

      La nuit au cœur ou la libération de l'âme de la femme maltraitée

       

      Fidèle à son registre d'œuvres humaines et féministes, Nathacha Appanah signe, avec La nuit au cœur, son retour dans la sphère littéraire après quatre ans de préparation et d’écriture.

       

      Cette œuvre, lauréate du prix Femina 2025, prix Renaudot des lycéens 2025 et plus récemment prix Goncourt des lycéens 2025, met le cerveau humain sens dessus-dessous. En se réappropriant la nuit et le silence, les éléments qui avaient failli causer sa perte, l'auteure retrace son retour au pouvoir après des années d'asservissement puis de peur pour prouver à toutes les femmes victimes de violences conjugales que l'emprise ne signe ni leur perte ni leur effacement.

       

      Bien souvent, certaines œuvres de la littérature blanche sont dénuées de certaines émotions et dimensions humaines pourtant nécessaires pour transporter le lecteur ; ce n'est pas le cas de cet ouvrage car le lecteur est plongé dans un monde où la violence est synonyme d'amour ; d'où la dimension philosophique et psychologique de ce roman à travers lesquelles l'auteure s'est remise en question pour pousser le lecteur à la réflexion.

       

      Asservissement, emprise, effacement, voilà trois mots utilisés par l’auteure pour décrire la femme prise au piège dans une relation toxique, une relation sans issue qui bien souvent se solde par sa mort. « À lire ces mots, on pourrait croire à une emprise uniquement psychologique et morale. À lire ces mots, on pourrait croire à un envoutement spirituel, mais il y a le corps : sa prise en main, son éducation, sa domestication et enfin, son asservissement. » Mais Nathacha Appanah ne s'est pas laissé dicter son œuvre, cette dernière vise avant tout à libérer son âme d'un fardeau qui lui pèse depuis des décennies. Ce thème, malheureusement, n’est toujours pas suffisamment pris au sérieux même si le nombre de féminicides ne cesse d'augmenter d'année en année et ce dans tous les pays. Mais au sein de cette obscurité, une lumière persiste, une lueur d'espoir brille, une épopée de résilience et de retour au pouvoir s'écrit, La nuit au cœur c'est avant tout l'histoire de femmes puissantes que tout lie et rien ne relie à la fois. « Tout nous lie, rien ne nous unit. Tout est logique, rien n’a de sens. J’ai cette impression diffuse – indécente bien sûr, parce que moi je suis vivante – que j’aurais pu être à leur place. Nous avons été trois à courir, à nous enfuir, et cette peur qui vient avant la fin, celle que je ne sais pas décrire exactement, je sais qu’elles l’ont éprouvée, en courant, en voulant s’échapper, et je pense désormais à cela tout le temps, je suis avec elles. »

       

      À travers cette œuvre, l'auteure veut mettre en lumière l'un des problèmes sociaux de notre ère moderne : les féminicides. D'ailleurs, elle ne le cache pas, elle-même a vécu une tentative de féminicide au début de sa jeunesse. Pourtant, elle a longtemps voulu oublier cet événement qui l’a sauvée de son bourreau, mais qui l'a condamnée à porter ce poids toute sa vie. Quand elle apprend que sa cousine, Emma, est tuée par son partenaire, sa honte se transforme en colère face à cette injustice mais le catalyseur de son œuvre a été la mort de Chahinez, une inconnue pour laquelle l'auteure ressent une connexion sans pareil. À ce moment-là, Nathacha Appanah, déjà auteure, décide d'écrire pour rétablir la vérité, pour prouver à la société qu'une femme ne meurt pas seulement lorsqu'elle est tuée par son partenaire, mais lorsque la société la condamne elle et non lui. « Il n’y a pas que le cœur de la femme qui s’arrête quand son compagnon la tue – son existence entière est désormais rétrospectivement teintée par ce crime. » Son œuvre intimiste et réaliste se veut une alarme aux sons stridents ; elle secoue la société pour mieux la réveiller.

       

      En outre, l'auteure n'a rien laissé au hasard car même la structure de son texte reflète le cycle vicieux dans lequel les femmes tombent dans une relation toxique. Cette structure cyclique met l'accent sur la répétition pour prouver aux lecteurs que ce recommencement, constant, était vécu par les victimes. Les analepses ont également eu leur rôle à jouer étant donné que l'auteure revenait sur les détails des trois cas pour que le lecteur ait toutes les cartes en main.

       

      Quant aux style et ton employés par l'auteure ils ont encore une fois joué le rôle de messager. Le ton, doux et sévère, est similaire à celui de la mère qui reproche quelque chose à ses enfants. Tandis que le style d'écriture lyrique voire poétique contraste avec les violences des faits relatés. « Ici est un monde de monceaux, de bribes, de mémoires, de souvenirs, d’affects. Ici subsistent le souffle des rêves, le grain des peaux, le sel des larmes, l’épaisseur des nuits et le goût du temps. » La répétition de mots tels que « asservissement », « emprise », « mort » et leurs champs lexicaux accentuent la détresse psychologique des victimes qui sont vulnérables face à leurs bourreaux, peu importe la situation.

       

      Tout au long du roman, plusieurs éléments ont joué un rôle décisif qui a scellé le destin de ces femmes. Toutes les trois ont couru à travers la maison, la rue, le quartier. Toutes les trois ont prié que la nuit s'achève et que l'aube daigne arriver pour mettre fin à leur calvaire. Toutes les trois ont été forcées au silence jusqu'à ce que ce soit Nathacha Appanah qui l'impose ; « Tout ne sera donc pas dit, pas écrit, parce que d’une troublante manière, par un étrange sort, le silence face à la chose est ce qui me maintient droite. Ce silence sera mon secret, ma colère, mon objet de chantage, mon jardin de minuit, mon retour au pouvoir, enfin ». Mais de tous ces éléments un seul a souvent été sciemment délaissé jusqu'à la fin : le procès. Cette sentence qui sert à rétablir la vérité. Mais qui peut dire la vérité ? Tous, sauf une personne décédée. Le procès ne prend jamais en considération la défunte victime alors que le but premier du procès est de lui rendre justice. Alors est-ce que le procès est en mesure d’éteindre les flammes ardentes de ces injustices ? Non, voici pourquoi l'auteure a écrit ce livre : pour montrer à tous que sur les trois cas, deux procès ont eu lieu. L'un a condamné la victime, l'autre a condamné le bourreau. Les trois hommes étaient coupables et pourtant seul l'un d'eux a été puni, d’où le rôle de la chambre imaginaire de l'auteure qui rétablit la vérité en écoutant avant tout la victime et non l'accusé. « De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants qu’ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose. Les écrire, les regarder en face, les peser chacun leur tour et aussi ensemble, les comparer, les mettre côte à côte, bien au chaud, à l’abri dans ce livre. […] Il y a l’impossibilité de la vérité entière à chaque page mais la quête désespérée d’une justesse au plus près de la vie, de la nuit, du cœur, du corps, de l’esprit. »

       

      Malgré le fait que les personnages de ce roman n’évoluent pas selon les codes du genre, il est indéniable que chacun a évolué à sa manière. D'un côté, les femmes, pleines de vie au moment de rencontrer leurs partenaires respectifs, sont passées de l'effacement à la mort intérieure puis à la prise de conscience et enfin par leur retour au pouvoir. « C’est étrange comment après la peur vient la colère envers celle que j’ai été. Où est passée l’éducation que j’ai reçue, ou est passée ma capacite à réfléchir et à penser ? » Oui, même Emma et Chahinez ont pu reprendre le contrôle de leur vie à travers l’expansion de son entreprise pour l’une et le divorce pour l’autre. D'un autre côté, les époux suivent le parcours des pervers narcissiques qu'ils sont : ils choisissent leurs proies, les couvrent d'amour pour mieux les isoler ensuite, deviennent leurs bourreaux quotidiens jusqu'à ce qu'ils décident de s'en débarrasser lorsqu'elles essaient de s'échapper. « Pour éviter ce schéma, cette descente dans la nuit qui ressemble à une chute sans fin, je ne dis rien, je le regarde se détacher de l’ombre feuillue, s’approcher de moi. Il ne s’en cache pas, au contraire, il veut que je sache que rien de ce que je peux faire, entreprendre ou penser ne lui échappe. »

       

      Enfin, ce roman n’est pas comme les autres : le cœur il volera, l’esprit il embrumera et la justice il répandra. Ce roman est une œuvre unique : d’un côté il est la violence incarnée, de l’autre, il est une caresse digne de l’être aimée.

       

      En conclusion, que ce soit à travers ses thématiques toujours actuelles, sa dimension personnelle, sa structure cyclique et ses personnages plus que réels, La nuit au cœur se distingue des autres œuvres du même genre. Son auteure Nathacha Appanah en a fait une épopée du retour au pouvoir des femmes maltraitées, signe que l'emprise et l'asservissement ne sont pas synonymes d'effacement. Dans la mer d'œuvres intimes et personnelles, La nuit au cœur se révèle être le cri d'une femme longtemps bafouée mais qui désormais revient plus forte que jamais.

       

       

      Rayane Halawani

      Ecole des traducteurs et interprètes de Beyrouth

      Université Saint-Joseph de Beyrouth

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Éditions Stock, 2025, 113 p.

       

       

      La chute des royaumes intérieurs

       

      Certains romans racontent une histoire ; d'autres racontent la manière dont un regard se transforme. « Le nom des rois » de Charif Majdalani appartient à cette seconde catégorie. Derrière le récit d'un adolescent passionné par les souverains de l'Histoire se dessine une méditation subtile sur la fin des illusions, le passage à l'âge adulte et l'irruption de la guerre dans une existence jusque-là protégée. Le roman m'est apparu comme le récit d'une double chute : celle des rois imaginaires qui peuplent les livres et celle des certitudes qui accompagnent l'enfance.

       

      La première partie s'organise autour d'un narrateur solitaire, entièrement tourné vers la lecture. Fasciné par les dynasties oubliées et les conquérants antiques, il ne lit pas tant pour comprendre l'Histoire que pour accumuler les noms des souverains qui l'ont façonnée. Ces noms deviennent pour lui des trésors. Ils peuplent son imaginaire et lui offrent un refuge face à un réel qu'il juge trop ordinaire.

       

      Ce qui m'a particulièrement frappée dans ces pages, c'est la manière dont Majdalani construit une conscience plutôt qu'une intrigue. Le roman avance moins par les événements que par les mouvements de la pensée. Les paysages de Massiaf deviennent sous le regard du narrateur des territoires légendaires où les récits du passé continuent de résonner. L'écriture accompagne cette transformation du réel. Ample, précise et souvent sinueuse, elle épouse les rêveries du jeune homme et donne au texte une profondeur méditative qui invite le lecteur à partager son imaginaire.

      Mais peu à peu, une fissure apparaît dans cet édifice de légendes. La rencontre avec le père de Walid, roi déchu devenu homme d'affaires, introduit un premier désenchantement. Derrière le prestige du titre ne subsiste qu'un homme ordinaire. La grandeur cesse d'être une évidence ; elle devient une illusion entretenue par les récits. Ce motif de la chute du roi constitue à mes yeux l'un des symboles les plus forts du roman. Majdalani montre avec finesse que les royaumes les plus durables sont souvent ceux que nous construisons dans notre imagination.

       

      La seconde partie marque une rupture décisive. Lorsque la guerre éclate en 1975, le monde des livres ne suffit plus à tenir la réalité à distance. Ce qui n'était jusque-là qu'un décor historique devient une expérience vécue. La violence s'immisce dans les lieux familiers, modifie les comportements et impose brutalement sa présence.

       

      L'une des grandes réussites du roman réside dans la manière dont l'auteur représente cette guerre. Il ne cherche jamais l'effet spectaculaire. Les combats demeurent souvent en arrière-plan. Ce qui l'intéresse avant tout, ce sont leurs conséquences intérieures : la peur, l'incertitude, la perte progressive des repères. La guerre agit comme une lente érosion du monde ancien. Elle transforme les lieux autant que les êtres.

      La scène du tir constitue le cœur symbolique du récit. En prenant une arme et en faisant feu, le narrateur franchit une frontière invisible. Jusqu'alors observateur, lecteur et rêveur, il devient acteur de l'Histoire. Ce passage est raconté avec une sobriété remarquable. L'absence d'emphase rend la scène encore plus saisissante. En quelques lignes, Majdalani fait comprendre que l'enfance vient de s'achever.

      La relation avec Clara accompagne cette évolution. Là encore, le roman refuse les simplifications. L'amour cesse progressivement d'appartenir au domaine du fantasme pour devenir une expérience concrète, avec sa part de désir, de vulnérabilité et de vérité. Cette découverte du réel prépare le dernier mouvement du roman : le départ pour l'Europe.

       

      J'ai été sensible à la manière dont Majdalani traite ce départ. Il ne le présente ni comme une fuite ni comme une victoire. Il s'agit plutôt d'une acceptation. Le narrateur comprend que l'existence ne peut être vécue dans les récits qui l'ont nourri. Il lui faut désormais écrire sa propre histoire.

       

      Ce qui distingue profondément Le nom des rois, c'est la cohérence avec laquelle l'auteur fait dialoguer l'histoire intime et l'histoire collective. Chaque événement personnel trouve son écho dans les bouleversements du pays, tandis que chaque transformation historique vient modifier le regard du narrateur sur lui-même.

       

      En explorant la désacralisation des mythes et l'effondrement des héroïsmes imaginaires, Charif Majdalani propose bien davantage qu'un roman d'apprentissage. Il offre une réflexion sur la puissance des récits et sur le moment où il devient nécessaire de s'en détacher pour entrer pleinement dans la vie.

      Une fois le livre refermé, ce ne sont pas les rois qui demeurent en mémoire, mais ce jeune homme qui découvre progressivement que la grandeur ne réside pas dans les légendes du passé. Elle se trouve peut-être dans la capacité à affronter le réel, avec ses fragilités, ses pertes et ses incertitudes. C'est cette leçon discrète, portée par une écriture d'une grande élégance, qui fait de « Le nom des rois » un roman profondément marquant.

       

       

      Rola Yamani

      Département de langue et littérature françaises,

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 5 – Saïda

      Université Libanaise



      Le crépuscule des hommes 

      Alfred de Montesquiou 

      Editions Robert Laffont, 2025, 243 p. 

       

       

      Le crépuscule de la parole

       

      Lire « Le Crépuscule des hommes » d’Alfred de Montesquiou, c’est accepter de se tenir dans un entre-deux inconfortable : entre l’Histoire et la littérature, entre la rigueur du document et la fragilité des émotions humaines. Ce roman consacré au procès de Nuremberg ne se contente pas de raconter un moment fondateur de la justice internationale. Il s’attache surtout à ceux qui l’ont observé, traduit et transmis, comme si le sens de l’événement dépendait moins de ceux qui étaient jugés que de ceux qui tentaient de le comprendre.

      Ce qui frappe d’emblée, c’est le choix narratif de l’auteur. Plutôt que de centrer son récit sur les accusés, figures déjà largement connues de l’Histoire, Alfred de Montesquiou place au cœur du roman les témoins indirects : journalistes, photographes, interprètes, procureurs. Tous sont des passeurs. Ils regardent, traduisent, écrivent, enregistrent. Et surtout, ils cherchent à donner une forme à ce qui échappe au langage.

      En tant qu’étudiante en langues, j’ai été particulièrement sensible à la place accordée aux interprètes, et à cette idée troublante que traduire l’horreur revient parfois à la simplifier malgré soi. Le roman montre ainsi les limites du langage face à ce qui dépasse l’entendement.

      Le récit se construit comme une fresque chorale. Chaque voix apporte un fragment de vérité, sans jamais prétendre à l’exhaustivité. Cette fragmentation reflète celle du monde d’après-guerre : un monde qui tente de se reconstruire alors même que ses repères moraux et linguistiques ont été profondément ébranlés. L’auteur suggère ainsi que la langue elle-même vacille face à l’ampleur des crimes jugés. Certains témoignages, comme celui de Marie-Claude Vaillant-Couturier, suspendent la parole et rappellent que le silence peut parfois dire davantage que les mots.

      Sur le plan stylistique, l’écriture d’Alfred de Montesquiou est à la fois sobre et intensément incarnée. On y retrouve le regard du grand reporter : une attention constante au détail juste, à la scène précise, à l’image qui frappe sans jamais verser dans l’excès. Cette retenue donne au texte une force particulière. L’horreur n’est jamais montrée frontalement ; elle est filtrée par les regards, les gestes et les silences. En contrepoint, des instants plus ordinaires — une conversation, un verre partagé, une relation naissante — rappellent que l’humain persiste même au cœur du désastre.

      Le titre du roman, « Le Crépuscule des hommes », prend alors toute sa portée. Il ne renvoie pas seulement à la chute des idéologies criminelles, mais à un basculement plus vaste : celui d’une humanité confrontée à sa propre capacité de destruction. Le procès de Nuremberg apparaît ainsi comme un seuil historique, un moment où l’homme tente de se juger lui-même et de donner un sens à l’indicible. Le roman pose en creux une question essentielle : la justice peut-elle réellement réparer ce qui a été détruit ?

      Une réserve pourrait concerner la densité du récit. La multiplicité des voix, des figures et des perspectives peut parfois désorienter le lecteur. Mais cette complexité ne semble pas gratuite : elle reflète celle du réel et l’impossibilité de réduire un tel événement à une seule lecture.

      En définitive, Le Crépuscule des hommes est un roman exigeant, mais nécessaire. Il refuse les réponses simples et les conclusions apaisantes. Il invite plutôt à penser, à douter, à écouter. En cela, il relève d’une littérature profondément éthique : non pas militante, mais attentive à la responsabilité des mots.

      En refermant ce livre, il reste une impression tenace : celle d’un monde où la parole tente de survivre à ce qu’elle a vu. Et peut-être est-ce là la véritable portée du roman — rappeler que face à l’horreur, les mots ne sauvent pas, mais qu’ils demeurent malgré tout l’un des derniers lieux où l’humanité essaie encore de se comprendre.

       

       

      Aya Ghazi El Hajj

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 5 - Saïda

      Université Libanaise

       

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 288 p.

       

       

                                                        Un roman à trois dimensions

       

      À l'ère du numérique, Nathacha Appanah nous surprend avec son roman « La Nuit au cœur », un roman que je qualifierais volontiers de roman à trois dimensions.

      À la manière d'un tableau en relief, l'œuvre nous offre une profondeur particulière et nous plonge dans une expérience immersive où nous passons d'une voix à l'autre, d'une vie à l'autre. Nous suivons ainsi le destin de trois femmes liées par une même souffrance : Nathacha, Chahinez et Emma.

      Nathacha porte en elle un lourd secret depuis plus de trente ans. Entre la douleur de son âme et le chagrin de son cœur, elle a choisi le silence. Elle a longtemps refusé de regarder en face la jeune fille de dix-sept ans qu'elle avait été, celle qui avait vécu sous l'emprise de HC et qui avait vu ses rêves peu à peu s'effacer.

      Mais un événement tragique vient bouleverser ce silence : la mort de Chahinez, brûlée vive par son mari. Ce féminicide réveille alors une autre blessure, celle de sa cousine Emma, elle aussi victime de la violence masculine et de l'indifférence sociale. Face à ces deux destins brisés, Nathacha comprend qu'elle ne peut plus se taire.

      L'écriture devient alors une nécessité.

      Écrire, pour elle, ce n'est pas seulement raconter. C'est affronter le passé, donner un sens à la douleur et tenter de transformer les blessures en paroles. C'est aussi faire exister celles que la mort a réduites au silence.

      Peu à peu, Nathacha Appanah accepte de regarder cet « angle mort » de sa vie. Elle ouvre la porte aux souvenirs qu'elle avait enfermés depuis des années et trouve dans la littérature un refuge, mais aussi une forme de résistance.

      À travers son récit, sa douleur se transforme en voix. Une voix qui refuse l'emprise, l'humiliation, l'effacement et toutes les violences commises au nom d'un prétendu amour. Emma et Chahinez ne restent plus prisonnières du passé. Grâce à l'écriture, elles sortent de l'oubli. Elles retrouvent une présence, une histoire et une dignité.

      Comme l'écrit Nathacha Appanah :

      « De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants qu'ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose... Il a fallu rêver cet éternel rêve d'un nous et d'un récit commun, ce nous composé de trois femmes, ce récit commun tressé de trois voix... »¹

      Cette citation résume parfaitement le projet du roman. Nathacha Appanah cherche à construire un récit commun à partir de trois histoires différentes. Elle cherche le mot juste, celui qui permettra d'approcher au plus près la vérité, même si elle reconnaît elle-même que « tout ne sera donc dit, pas écrit »².

      Ce qui m'a particulièrement marquée dans ce roman, c'est la beauté de son écriture. Malgré la dureté du sujet, Nathacha Appanah parvient à écrire avec une grande délicatesse. Son style est à la fois poétique et précis. Chaque mot semble choisi avec soin. Cette écriture nous pousse à avancer dans le récit, même lorsque les scènes deviennent difficiles à supporter. Nous partageons la peur, la solitude et le désespoir de ces trois femmes. Nous ressentons leur souffle coupé, leurs hésitations, leurs espoirs aussi.

      En même temps, l'autrice nous invite à devenir témoins. Avec elle, nous observons les actes de HC, MB et RD. Nous assistons à la construction de cette « pièce imaginaire »³ où elle convoque symboliquement les bourreaux. Dans cet espace créé par la littérature, ils sont enfin contraints au silence tandis que la parole est rendue aux victimes.

      Ainsi, là où la justice réelle semble parfois insuffisante, la littérature devient un lieu de réparation et de mémoire.

      Tout au long du roman, Nathacha Appanah mène également une véritable enquête. Elle rencontre les proches d'Emma et de Chahinez, recueille leurs souvenirs et cherche à comprendre qui étaient réellement ces femmes.

      Car derrière les titres des journaux et les faits divers, il y avait des vies. Il y avait des rires, des projets, des rêves, des espoirs. Derrière les mots froids de la presse, derrière les formules qui réduisent parfois une personne à sa mort, Nathacha Appanah cherche à retrouver les femmes qu'elles étaient avant le drame. C'est sans doute ce qui rend ce roman si bouleversant.

      Entre autobiographie, enquête et récit littéraire, entre réalité et création, Nathacha Appanah construit une œuvre singulière qui donne une voix à celles dont le souffle s'est éteint.

      « La Nuit au cœur » est un roman qui m'a profondément touchée. C'est un livre nécessaire, un livre qui dérange parfois, mais qui éclaire aussi. Un livre qui rappelle que derrière chaque féminicide se cache une vie entière, avec ses rêves, ses combats et ses silences. Et si le souffle peut s'arrêter, la parole, elle, continue de vivre.

                                                                                                                                       

                                                                                                       

      Rania Takach

      Département de littérature et langue françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 5 - Saïda

      Université libanaise

       

      Laurent MAUVIGNIER

      La Maison vide

      Éditions de Minuit, 2025, 752 pages

       

      Hériter du silence

      Peut-on hériter de ce qui a été effacé ? C’est la question vertigineuse que pose Laurent Mauvignier dans « La Maison vide ». Derrière l’ampleur de cette fresque familiale, le roman explore surtout la manière dont les silences se transmettent d’une génération à l’autre, parfois plus lourdement que les paroles elles-mêmes.

      Tout commence en 1976. Le père du narrateur entre dans une maison restée fermée pendant vingt ans. À l’intérieur, tout semble figé. Les objets sont encore là, mais comme suspendus hors du temps : un piano muet, une commode marquée par l’usure, des photographies anciennes dont un visage a été soigneusement découpé. Ce geste d’effacement, presque invisible, ouvre pourtant une brèche immense dans le récit. Quelqu’un a voulu faire disparaître une présence, mais c’est précisément cette absence qui devient le point de départ de l’enquête.

      À partir de là, Laurent Mauvignier remonte le fil de quatre générations. Peu à peu, se dessinent les figures de Marie-Ernestine, Marguerite et Jeanne-Marie, trois femmes marquées par leur époque, les normes sociales et les violences de l’Histoire. Le roman ne cherche pas seulement à raconter leurs vies, mais à comprendre ce qui, d’elles, a été transmis sans jamais être dit.

      Ce qui m’a particulièrement frappée, c’est la manière dont l’auteur transforme une histoire familiale en réflexion sur la mémoire. Les personnages héritent moins de faits précis que de leurs traces : des silences, des tensions, des blessures qui continuent d’agir sans explication. Le passé ne disparaît pas, il se déplace.

      La maison elle-même joue un rôle essentiel. Elle n’est pas un simple décor : elle semble contenir et absorber ce qui n’a pas été formulé. Au fil de la lecture, j’ai eu l’impression qu’elle conservait en elle les souvenirs des personnages, comme si les murs gardaient la mémoire de ce qui s’est perdu dans le non-dit.

      L’écriture de Laurent Mauvignier accompagne ce mouvement. Ses phrases longues, sinueuses, parfois exigeantes, reproduisent la manière dont la mémoire fonctionne : par retours, ruptures, associations. Cette densité peut dérouter, mais elle donne aussi au texte une force particulière, presque physique.

      À travers les trajectoires des personnages, le roman met également en lumière des rapports de domination profondément ancrés. Les femmes y apparaissent souvent prises dans des rôles imposés, entre devoir, honte et silence. Marguerite, en particulier, incarne cette violence invisible qui continue de marquer les corps et les esprits bien après les événements.

      Ce qui rend « La Maison vide » si marquant, c’est que rien n’y est figé. Mauvignier ne cherche pas à désigner des responsables uniques ni à simplifier les histoires. Il montre plutôt comment les vies se construisent à partir de ce qui a été transmis malgré soi, parfois malgré tout.

      Au fil du roman, une évidence s’impose : le passé ne s’efface jamais complètement. Même lorsqu’un visage est découpé sur une photographie, même lorsque les portes restent closes pendant des décennies, quelque chose continue de subsister dans le présent.

      En refermant « La Maison vide », ce ne sont pas seulement les personnages que l’on retient, mais la présence insistante de leurs absences. Ce roman m’a donné le sentiment étrange que ce qui n’est pas dit peut parfois peser autant — voire plus — que ce qui est raconté. Et que dans certaines familles, comme dans certaines maisons, ce sont les silences qui finissent par écrire l’histoire.

       

      Luna Hashem

      Département de littérature et langue françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 5 - Saïda

      Université libanaise

       

      Le bel obscur 

      Caroline Lamarche 

      Éditions du Seuil, 2025, 240 p.

       

       Reconstruction de soi

       

            Une chose est certaine, découvrir l’homosexualité de son époux après des années de mariage et suite à la fondation d’une famille est destructeur. Cet incident s’est introduit brusquement dans la vie de la narratrice du roman « Le Bel Obscur » de Caroline Lamarche. La narratrice tente alors de rapiécer les ruines de sa vie et se met à la recherche d’un ancêtre banni de sa famille. La résilience, l’adaptation à une vie nouvelle, l’enquête sur l’histoire familiale, et la persévérance sont tous des thèmes dominants dans ce roman. Finaliste du Prix Goncourt 2025, ce livre a été édité par Le Seuil et est paru le 22 août 2025.   

       

            « Le Bel Obscur » tisse en parallèle l’enquête généalogique d’un ancêtre banni, Edmond, et le récit de la vie conjugale de la narratrice avec Vincent qui révèle son homosexualité après des années de mariage. C’est un récit intime sur l’émancipation conjointe, l’invisibilité des conjoints hétérosexuels et la réinvention du couple. Le roman alterne entre la situation actuelle de la narratrice et la recherche d’Edmond, l’aïeul ayant vécu au XIXème siècle, effacé de l’histoire familiale. Le bouleversement central est le « coming out » de Vincent, le mari, après des années de mariage. L’œuvre explore l’effacement de la mémoire, l’effet domino de l’homophobie sur les conjoints hétérosexuels, et la liberté.

       Ecrit avec une grande délicatesse, le livre aborde, avec ironie et mélancolie, la difficulté de trouver sa place tout en intégrant des éléments de documentation (photos, lettres). Le récit est une leçon de résilience et de réinvention, montrant comment le couple se transforme et se perpétue dans une forme inédite. Le titre de cet ouvrage fait référence à une phrase de Francis Ponge évoquant le corps qui échappe aux mots « le corps des bels obscurs hors du droit des paroles » pour incarner l’exploration des zones d’ombre, des tabous et des corps invisibilisés, notamment celui de l’ancêtre banni tout en poétisant la réinvention de soi.

      L’autrice possède un style singulier qui donne plaisir durant la lecture. Elle fait en sorte que son récit soit beau et structuré tout en suggérant des messages qui atteignent les lecteurs. Ses méthodes permettent au lecteur de se glisser dans la peau de la narratrice et de ressentir ses émotions tout en se perdant dans l’histoire. La plume de l’autrice fait référence à un style littéraire, celui de Georges Rodenbach et ses belles expressions qui résident dans l’usage du clair-obscur, des oxymores, des métaphores mélancoliques et des descriptions suggestives évoquant la solitude, l’amour idéalisé, et la beauté éphémère. Parmi les expressions remarquables : « la clarté ne nait pas de ce qu’on imagine le clair, mais de ce qu’on prend conscience de l’obscur », « l’espoir c’est d’être capable de voir la lumière malgré l’obscurité » et « Le Bel Obscur », le titre lui-même, un oxymore qui résume la beauté trouvée dans l’ombre et le mystère. Aussi, les valeurs défendues dans cet écrit sont le courage, la tolérance, la lucidité et la résilience.

      C’est aussi un jeu de miroirs entre passé et présent. Le récit tisse un lien intime entre deux époques : d’une part, la vie de la narratrice qui assiste à la recomposition de son couple après trente ans de mariage, et d’autre part, l’enquête sur Edmond, un aïeul mort mystérieusement en 1865. L’écriture devient ici un « radeau », une manière de donner du sens à ce qui semblait perdu.

      La force de ce livre réside dans la langue de l’auteure, qui transforme une douleur intime en un puissant récit d’émancipation. Caroline Lamarche réussit à transformer l’invisibilité imposée en une « chambre à soi », un espace de création et de liberté. « Le Bel Obscur » est une méditation sur la nécessité de dire l’indicible, de traverser les non-dits familiaux et de nager, malgré tout, vers un nouvel horizon.

       

            En résumé, c’est un roman intime, courageux et poétique qui transforme la peine d’amour en émancipation conjointe, magnifié par une écriture de grande finesse. Pour cela, c’est un roman très intéressant à lire pour quiconque et surtout pour les femmes qui cherchent à se redécouvrir, à retrouver leur force intérieure et à revivifier leur résilience, et aussi aux personnes qui tiennent à l’histoire de leurs familles et qui sont prêtes à tout sacrifier pour obtenir les réponses qui les satisferont.

       

       

      Rawanda Al-Khaled

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 3 - Tripoli

      Université Libanaise

       

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 288 p.

       

      Douceur violente

       

          Il est des romans qui se contentent de raconter une histoire, et d’autres qui creusent en nous un espace de résonance durable, de réflexion constante, comme si leurs phrases continuaient de vivre après la dernière page. « La Nuit au Cœur » appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Écrit par l’auteure franco-mauricienne Natacha Appanah, ce roman bouleverse et heurte de plein fouet. Une fois le livre refermé, une image nous hante ; celle d’une femme qui court, qui est pourchassée. Le succès fulgurant de « La Nuit au Cœur », paru le jeudi 21 août 2025 aux Éditions Gallimard, revient avant tout à la force vibrante de son auteure et à sa singularité d’écriture.

            Natacha Appanah n’était pas destinée dès le départ à devenir romancière. C’est d’abord dans le journalisme qu’elle s’est formée, avant de trouver dans l’écriture un espace où s’épanouir pleinement. Née en 1973, à Mahébourg, à l’île Maurice, elle s’installe en France en 1998. Elle est à l’origine de plusieurs romans couronnés par divers prix littéraires, notamment son douzième ouvrage, « La Nuit au Cœur », qui lui a valu le Prix Femina 2025 ainsi qu’une place remarquée dans la sélection du prestigieux Prix Goncourt 2025. Ce livre entremêle les histoires de trois femmes victimes de violences conjugales et scrute l’énigme insupportable du féminicide conjugal en explorant les mécanismes de l’emprise et de la brutalité masculine. L’auteure livre son expérience personnelle, ainsi que celles de Chahinez Daoud et d’Emma, deux autres femmes dont l’histoire a profondément marqué Appanah. Pour elles, la nuit ne représente pas seulement un moment de la journée ; elle incarne aussi une autre réalité, celle de la violence, de la peur, de la fuite. Leur vie entière a été chamboulée parce qu’elles ont éprouvé ce sentiment universel, si beau mais aussi si dangereux, lorsqu’il se porte vers un homme indigne ne le méritant pas. Ce sentiment, en dépit de sa splendeur, peut rendre si vulnérable, si aveugle et entraîner les conséquences les plus tragiques. On l’appelle l’amour. Comment se dessine le quotidien de ces femmes, quand leur existence se résume à une lutte pour ne pas être domestiquées, telles de pauvres bêtes ? Et, alors que leurs parcours s’entrecroisent, connaîtront-elles la même fin ? Hélas, le destin en décide autrement.

           Dès les premières lignes, le style frappe. L’écriture est dépouillée, sobre et dépourvue d’ornements inutiles. Aucun excès, aucun artifice destiné à embellir le récit, mais une attention soutenue dans le choix des mots jamais disposés au hasard. Chaque élément du texte est pesé, sans jamais céder au désir de surcharger. Ce minimalisme stylistique produit cet effet paradoxal : plus la langue se retient, plus l’émotion s’intensifie. Natacha Appanah ne se contente pas de relater les faits, elle dévoile également les obstacles de son propre acte d’écriture. Elle nous montre ses hésitations, les mots qu’elle refuse, ceux qu’elle cherche, et la manière dont elle construit son langage avec soin en privilégiant les mots justes.

            L’un des piliers fondamentaux du roman est évidemment ses personnages principaux. Trois femmes, trois trajectoires, trois expériences de la violence intime. L’auteure refuse de les réduire à leur statut de victime ; chacune est présentée dans sa complexité, avec sa jeunesse, ses espoirs, ses rêves et son rôle en tant que mère et fille. Natacha Appanah, grâce à son roman, restitue à ces femmes une présence et une dignité que le silence social, judiciaire ou médiatique tend à effacer. Son objectif n’est pas de susciter de la pitié auprès des lecteurs, mais plutôt de « les mettre à l’abri dans un livre » dit-elle, de les faire exister en dehors de leur statut de victimes, de mortes. Elle offre une forme de refuge, une vie préservée dans l’écriture parce que ces femmes ne sont évoquées que par le biais de la violence atroce de leur mort.

             L’aspect le plus saisissant de « La Nuit au Cœur » demeure sans doute l’effet produit sur le lecteur. Ce livre ne se lit pas passivement : il engage, il dérange, il secoue. Sa lecture est loin d’être confortable, nous sommes plongés dans un malaise impossible à ignorer. Ce n’est pas un roman qui cherche à plaire ; c’est un roman qui cherche à révéler. « Je me rendais compte que je devais aller à l’os pour ce qui concerne l’écriture, et aller au noyau de la vérité pour ce qui concerne la réalité des femmes », déclare l’auteure. Cette quête de l’authenticité, cette plongée au cœur du réel, nous force nous aussi à regarder la vérité en face.

             Ainsi, cette œuvre s’impose comme une exploration des zones obscures de l’intime, décortiquant avec minutie le mécanisme insidieux de la domination et du contrôle. Laissez-vous emporter par ces pages où chaque silence résonne en écho. Laissez ce roman vous ouvrir les yeux sur une vérité profonde qui touche directement l’âme, sans détour.

       

      Joya Issa

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 3 - Tripoli

      Université Libanaise

      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      Quand une insouciance détruit des vies

       

      Les souvenirs demeurent dans notre mémoire. Les uns s’apparentent à de beaux songes, les autres à des cicatrices qui nous accompagnent toute notre vie. C’est le cas de Paul Gasnier, journaliste qui replonge dans un épisode marquant de sa vie, une épreuve qui l’a profondément touché et qui reste gravée à jamais dans sa mémoire. Il évoque l’accident qui s’est produit dix ans auparavant à l’âge de vingt ans, moment où son père lui a annoncé le décès de sa mère. C’était le 7 juin 2012.

       

      Gasnier met l’accent sur la mort accidentelle qui a été causée par Saïd, un jeune Marocain qui faisait un rodéo urbain. De cet accident, l’auteur ne se limite pas à parler de la mort de sa mère, il va plus loin et dresse une image de la France actuelle, du fait que cette mort porte en elle une signification profonde, <<Il y avait l’intuition que ce que j’avais vécu ne se limitait pas à la perte d’un parent : deux destins s’étaient percutés, deux destins parallèles qui n’étaient pas censés se croiser, et qui racontaient chacun un morceau de l’histoire récente du pays, de l’évolution de sa société, des fractures qui la travaillaient.>>

       

      A travers ce livre, Paul Gasnier présente sa famille, un prototype de la famille française dont il brosse un portrait élogieux, une famille de bon goût, généreuse et humaniste. Quant à sa mère, c’est une femme en quête d’exotisme, ses voyages en Inde l’illustrent. C’est une femme productive, qui a ouvert un centre de yoga. Parallèlement à cette famille bourgeoise, se dresse la famille de Saïd. Saïd est un individu nonchalant, irresponsable, son seul souci est de se livrer à ses courses, alors que sa sœur incarne la réussite et l’ascension. Elle apparaît comme un pont qui relie les Français aux immigrés venus s’installer en France.

       

      Paul Gasnier va plus loin que montrer deux familles différentes, il parle de la justice française, une justice molle et laxiste <<Le nouveau tribunal judiciaire de Lyon, où fut jugé l’accident de ma mère a, quant à lui, l’apparence d’un hall d’aéroport comme s’il avait fallu gommer ce qu’il restait de solennité à la justice pour faire passer l’idée qu’elle se réduisait désormais à une simple procédure>>.

       

      En somme, ce roman révèle la souffrance de l’auteur à la suite de l’accident mortel de sa mère et le traumatisme qui en découle et qui bouleverse son existence. A travers ce récit, l’auteur cherche à comprendre sans excuser la personne impliquée.

       

      Dans « La collision », une vérité éclate: écrire, témoigner, raconter devient lacte de résistance ultime. Car si la justice sest voilé le visage, la littérature, elle garde les yeux ouverts. Et dans ces pages, la mémoire des injustices se transforme en appel, en cri, en promesse que nul silence ne pourra étouffer… Ce livre, captivant, révèle sa profondeur : lire entre les lignes permet de saisir toute la richesse du message.

       

                                                                                                         Jibril Taleb

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 3 - Tripoli

      Université Libanaise

                          

       

       

       

      Kolkhoze

      Emmanuel Carrère

      Éditions P.O.L, 2025, 346 p.

       

      A La recherche de soi

       

      Je me laisse fréquemment guider, dans le choix de mes lectures, par la promesse silencieuse que murmurent les titres, et Kolkhoze a particulièrement attiré mon attention. Dans ce roman, l'auteur explore un récit où l'intime et la politique s'entrelacent. Carrère est un écrivain journaliste français, connu pour ses récits d'enquête. Il mêle constamment la sphère privée au fil de l'histoire. Il s'intéresse principalement à l'histoire, à la recherche des origines de l'être humain (l'identité).

      L'auteur met en lumière la singularité de son style ainsi que son profond intérêt pour la quête des récits familiaux qu'il explore avec une sensibilité à la fois analytique et introspective, ce qui m'a particulièrement fascinée.

      Tout au long de l'histoire, Carrère joue le rôle d'un enquêteur. Il révèle avec maîtrise, dans une construction narrative à la fois fluide et rigoureuse signifiante, la vérité de ses origines, notamment la quête de son arbre généalogique où apparaissent les secrets profonds de l'Union Soviétique et l'exil de ses aïeux. Bien que le roman ait commencé par l'hommage à la mère décédée du narrateur, il ouvre la voie à un voyage dans le passé.

       

      En général, les récits politiques sont ennuyeux, mais l'écrivain, avec l'usage d'un style personnel, rend ce récit plus vivant et captivant. Il combine les thèmes de la famille, du rejet, de l'identité perdue et de la quête d'une identité stable pour ressentir les sentiments d'appartenance. Avec virtuosité, Carrère réussit à émouvoir et à captiver le lecteur.

      À travers ces thèmes, l'auteur insuffle une vivacité singulière, donnant à l'histoire un souffle à la fois intense et captivant. De plus, il nous encourage à créer une connexion qui se renforce à travers les émotions intenses que suscite le récit.

       

      C'est une œuvre fascinante qui mérite d'être lue, elle laisse une empreinte durable dans l'esprit du lecteur. Je recommande vivement ce livre aux jeunes lecteurs, car il offre une expérience de lecture inoubliable, riche en émotions et dilemmes humaines.

       

      Fatime EL Mazloum

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 3 - Tripoli

      Université Libanaise

       

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Éditions Stock, 2025, 113 p.

       

      La chute des royaumes de l’enfance

       

      Il arrive que les royaumes les plus durables ne soient pas ceux de la pierre ou du pouvoir, mais ceux, fragiles et silencieux, que l’enfance érige à l’abri des regards : royaumes de papier, de noms étranges, de cartes anciennes et de souverains disparus. « Le nom des rois » de Charif Majdalani s’ouvre sur ces empires intimes pour mieux raconter leur effondrement, parallèlement à celui d’un pays réel, le Liban des années 1970, à la veille de la guerre civile.

       

      Le roman prend pour point d’ancrage un narrateur adolescent, solitaire et rêveur, passionné par l’Histoire et les dynasties oubliées. Tandis que le monde adulte l’invite à affronter une réalité marchande et sociale jugée triviale, l’enfant se réfugie dans les livres, les dictionnaires et la musique énigmatique des noms royaux. Cette fascination devient une manière de suspendre le temps, de tenir l’Histoire à distance. Or, cette illusion ne résiste pas longtemps à la violence du réel. Une phrase du roman en résume toute la portée : « désormais, l’Histoire ne se lit plus dans les livres, elle s’impose au regard, brutale, vulgaire, impossible à ignorer ».

       

      Charif Majdalani n’en est pas à son premier dialogue avec un Liban disparu. Depuis plusieurs œuvres, il explore la mémoire d’un pays à travers les trajectoires familiales et individuelles. Mais « Le nom des rois » marque un seuil particulier : celui où l’auteur revient à l’adolescence comme moment de bascule, instant fragile où l’imaginaire se fissure sous la pression de l’Histoire. L’amitié avec Walid Abdessalam, camarade énigmatique issu d’une lignée royale déchue, cristallise cette tension entre la grandeur symbolique et la réalité désenchantée. Le roi, ici, n’est plus qu’un homme ; le titre, un vestige.

       

      Le roman se distingue par sa structure d’errance. Déambulations dans les souks de Beyrouth, passages entre l’école, les salons mondains et les refuges intimes de la lecture : tout concourt à créer une impression de flottement, propre aux récits de formation. Cette mobilité, caractéristique du Bildungsroman, accompagne les premiers émois amoureux et les amitiés adolescentes, tandis qu’en arrière-plan le pays se fracture. La force du texte réside précisément dans cette simultanéité : la naissance du sentiment et l’irruption de la violence historique.

       

      L’écriture de Majdalani, ample et élégante, privilégie la lenteur, la digression et la mélancolie. Elle laisse les événements s’imposer sans emphase, comme une fatalité. Lorsque la guerre éclate, elle ne surgit pas comme un choc spectaculaire, mais comme un effritement progressif, un décor qui se dérobe. L’effondrement du pays devient alors un effondrement intérieur : l’adolescent est contraint de quitter son royaume imaginaire pour affronter la brutalité du présent.

       

      Le nom des rois s’impose ainsi comme un roman de la perte et de la lucidité. En articulant l’intime et le collectif, il montre comment l’Histoire interrompt l’enfance et impose une maturité prématurée. Il rappelle surtout que si les royaumes disparaissent, il subsiste des fragments — des mots, des souvenirs, des paysages — auxquels la littérature confère une souveraineté durable.

       

      Fatima El Mosleh

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 1 - Beyrouth

      Université Libanaise

        

      La Maison vide

      Laurent MAUVIGNIER

      Éditions de Minuit, 2025, 752 pages

       

       

       

       


      Les Murs de la mémoire

       

      Dans son roman dense et poignant, « La Maison Vide », Laurent Mauvignier nous invite à une exploration profonde des silences qui pèsent sur une famille. L'œuvre est une sorte d'archéologie de la mémoire, où chaque objet retrouvé et chaque souvenir ravivé deviennent des pièces d'une histoire non seulement oubliée, mais volontairement cachée. Le roman commence par une quête simple : le narrateur cherche une vieille médaille militaire ayant appartenu à son arrière-grand-père, Jules Chichery. Mais cette recherche devient rapidement un prétexte pour déchiffrer un passé opaque et douloureux. La vieille commode de la "chambre du cerisier" n'est pas un simple meuble, mais le gardien des souvenirs de toute la lignée, un "cercueil pour certaines pièces du dossier familial". En l'ouvrant, le narrateur ne libère pas seulement des objets, mais aussi les fantômes du passé et les échos des drames anciens. Mauvignier nous montre dès le début que le "vide" qui donne son titre au roman n'est pas une simple absence, mais une présence puissante, le résultat d'un drame originel dont les conséquences se font encore sentir.

       

      Le cœur du récit est incarné par le personnage de Marguerite, la grand-mère, dont le visage a été systématiquement effacé des photographies de famille. Ce geste destructeur, d'une grande violence symbolique, la transforme en un fantôme. Elle représente la relation complexe entre la présence et l'absence qui traverse toute l'œuvre ; plus on essaie de nier son existence, plus son souvenir devient une force obsédante qui façonne l'identité de ses descendants. Son histoire, que l'on reconstitue petit à petit, est celle d'un destin sacrifié. Sa tentative de suicide, un acte de rébellion tragique contre un mariage qu'on lui a imposé, puis sa lente descente dans l'alcoolisme, ne sont pas présentés comme des faiblesses personnelles, mais comme les conséquences inévitables d'une société rigide et d'une culture du secret. Son corps devient le lieu où s'inscrivent toutes les violences silencieuses de la famille, un livre de chair et de douleur que le narrateur s'efforce de lire entre les lignes.

       

      À l’aide de longues phrases qui décrivent le cours des souvenirs, le style de Laurent Mauvignier traduit l’enchainement de ses pensées. Cette écriture nous plonge profondément dans l’esprit des personnages en remarquant leurs associations d'idées, leurs digressions et leurs retours en arrière afin de montrer aux lecteurs comment la mémoire fonctionne réellement : de façon chaotique, non linéaire, avec un passé qui ne cesse de resurgir dans le présent. Le lecteur se retrouve ainsi dans la même position que le narrateur, obligé de rassembler les morceaux d'un puzzle dont certaines pièces manquent. La maison elle-même devient un espace mental, un labyrinthe où le narrateur se perd pour trouver une vérité qui lui échappe. Chaque lieu a une forte charge symbolique : le piano silencieux n'est pas qu'un meuble, il est le témoin d'une carrière artistique brisée et d'une transmission familiale qui n'a pas eu lieu. Le roman dépasse ainsi le simple drame familial pour toucher à quelque chose de plus universel, presque mythique. Les personnages ne sont plus seulement des individus, mais des figures symboliques, prises dans la répétition d'un destin tragique. Firmin, le père autoritaire ; Marie-Ernestine, la mère partagée entre son devoir et son amertume ; Jules, le héros sacrifié ; et Marguerite, la victime qui paie pour les autres, semblent tous jouer un rôle dans une tragédie dont ils ne maîtrisent pas les règles. Le suicide du père du narrateur, qui est la motivation cachée de tout le récit, n'est plus un événement isolé, mais l'écho moderne et terrible du drame initial, le point final d'une longue chaîne de souffrances cachées. En affrontant ce vide, le narrateur ne cherche pas seulement à comprendre sa propre histoire ; il tente, par le simple fait de raconter, de réparer les blessures de sa famille. L'écriture devient alors son seul recours contre l'oubli, un acte symbolique de réparation.

       

      De plus, Mauvignier mélange habilement cette petite histoire familiale avec la grande Histoire de France. Les deux guerres mondiales, la collaboration avec les Allemands, l'Occupation, puis l'épuration à la Libération ne sont pas de simples décors. Ces événements historiques agissent comme des révélateurs qui accentuent les failles personnelles des personnages. La liaison de Marguerite avec un soldat allemand, par exemple, est à la fois une tragédie intime et le reflet d'une période complexe de l'histoire française. Le roman suggère que la mémoire d'un pays, tout comme celle d'une famille, est faite de récits officiels, de zones d'ombre et de vérités que l'on préfère cacher. En explorant comment sa famille a choisi de se souvenir de ses héros et de ses "traîtres", le narrateur nous pousse à nous interroger sur la manière dont une nation construit sa propre mémoire.

       

      En conclusion, « La Maison Vide » est une œuvre d'une profondeur et d'une complexité rares. C'est une méditation magistrale sur la transmission des traumatismes, la puissance du silence et la capacité de la mémoire à survivre malgré tout. Mauvignier ne donne pas de réponses faciles ; la vérité reste incomplète et la douleur bien réelle. Mais en donnant une forme et une voix à ce vide, il offre une possibilité de rédemption, non pas en oubliant le passé, mais en le reconnaissant avec lucidité et émotion, transformant ainsi le silence en un récit bouleversant et universel.

       

      Ganna Assem Abdel Moniem 

      Département de français

      Faculté des Langues et de Traduction

      Université Pharos à Alexandrie, EgypteTop of FormBottom of Form

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Éditions Stock, 2025, 113 p.

       

      La chute des illusions et la naissance du réel

       

      Dans Le nom des rois, Charif Majdalani livre un récit profondément introspectif où l’intime se mêle étroitement à l’Histoire collective. À travers une écriture élégante et empreinte de nostalgie, l’auteur retrace une période charnière de son adolescence dans un Liban encore préservé, juste avant l’éclatement de la guerre civile.

       

      Le roman s’ouvre sur un univers singulier : celui d’un jeune garçon fasciné par les rois, les empires et les grandes figures historiques. Cette fascination dépasse la simple curiosité intellectuelle ; elle devient une véritable obsession, presque une manière d’habiter le monde. Les noms de souverains, qu’il collectionne et mémorise, prennent une dimension presque mythique. Ils incarnent pour lui un idéal de grandeur, d’ordre et de permanence, en opposition totale avec la banalité du quotidien.

       

      En effet, le protagoniste évolue dans un environnement familial marqué par le pragmatisme, notamment à travers la figure paternelle, celle d’un commerçant ancré dans la réalité matérielle. Ce contraste entre le monde concret du père et l’univers imaginaire du fils met en lumière une tension fondamentale : celle entre rêve et réalité, entre évasion et enracinement.

       

      Cependant, cet équilibre fragile ne peut perdurer. L’année 1975 marque un tournant décisif, non seulement dans l’histoire du Liban, mais aussi dans la vie du narrateur. L’irruption brutale de la guerre civile vient fissurer, puis détruire, le monde intérieur qu’il s’était construit. Majdalani montre avec finesse comment la violence du réel s’impose progressivement, jusqu’à rendre impossible toute forme d’illusion.

       

      Ce qui frappe particulièrement dans ce roman, c’est le contraste entre la guerre imaginée et la guerre vécue. Dans les livres, la guerre est souvent associée à l’héroïsme, à la conquête et à la gloire. Mais dans la réalité, elle se révèle être un chaos sans grandeur, fait de peur, de désordre et de destruction. Cette désillusion constitue le cœur du récit : elle marque la fin de l’enfance et l’entrée brutale dans l’âge adulte.

       

      Par ailleurs, l’écriture de Majdalani se distingue par sa dimension poétique et mélancolique. Le style est fluide, précis et chargé d’une certaine musicalité. L’auteur accorde une grande importance aux détails, aux sensations et aux souvenirs, ce qui confère au récit une profondeur émotionnelle remarquable. Cette écriture permet de traduire avec justesse la fragilité de l’adolescence et la violence du passage au réel.

       

      Le roman s’inscrit également dans une démarche autobiographique. Bien que le récit ne soit pas strictement autobiographique, il porte les traces évidentes de l’expérience personnelle de l’auteur. Cette dimension renforce l’authenticité du texte et permet au lecteur de ressentir plus intensément les émotions du narrateur.

       

      Un autre aspect essentiel de l’œuvre réside dans la relation entre l’histoire individuelle et l’histoire collective. L’effondrement du Liban devient le miroir de l’effondrement intérieur du protagoniste. Ainsi, Majdalani montre que les bouleversements politiques ne sont jamais abstraits : ils s’inscrivent profondément dans les vies individuelles, transformant durablement les identités.

       

      En outre, le roman propose une réflexion subtile sur la mémoire. Les souvenirs d’enfance, les lectures, les lieux et les sensations sont reconstruits à travers le regard de l’adulte. Cette reconstruction n’est pas neutre : elle est teintée de nostalgie, mais aussi de lucidité. L’auteur ne cherche pas à idéaliser le passé, mais à en comprendre la portée et les limites.

       

      Enfin, Le nom des rois interroge le pouvoir de l’imaginaire. Si les illusions de l’enfance finissent par s’effondrer, elles n’en demeurent pas moins essentielles. Elles participent à la construction de l’identité et offrent un refuge face à la dureté du monde. Le roman suggère ainsi que grandir ne signifie pas renoncer totalement à l’imaginaire, mais apprendre à vivre avec la conscience de ses limites.

       

      Pour ma part, j’ai trouvé ce roman à la fois touchant et profondément réfléchi. Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est la manière dont l’auteur parvient à exprimer la transition entre l’innocence et la lucidité sans jamais tomber dans le pathos. La lecture demande une certaine attention, notamment en raison de la richesse du style et des nombreuses références historiques, mais elle est extrêmement enrichissante.

       

      Je recommanderais vivement ce livre aux lecteurs intéressés par les récits d’apprentissage, la littérature introspective et les œuvres qui explorent le lien entre l’individu et l’Histoire. Bien que le rythme puisse paraître lent pour certains, la profondeur de l’analyse et la qualité de l’écriture en font une œuvre remarquable.

       

      En somme, Le nom des rois est bien plus qu’un simple roman : c’est une méditation sur la fin des illusions, la violence du réel et la construction de soi. À travers une plume sensible et maîtrisée, Charif Majdalani nous rappelle que les royaumes les plus fragiles ne sont pas toujours ceux des rois, mais ceux que nous construisons en nous-mêmes.

       

       

      Moniqua Adel Mahrous

      Département de français

      Faculté des Langues et de Traduction

      Université Pharos à Alexandrie, EgypteTop of FormBottom of Form

       

      Passagères de nuit

      Yanick Lahens

      Éditions Sabine Wespieser, 2025, 121 p.

       

      Là où la nuit forge les vivants

       

      Un roman où la nuit est une épreuve qui modèle la vie des personnages !

      « À l’instant même de ta naissance, la mort est déjà là ». Dès cette citation, Yanick Lahens installe une vérité brutale : vivre, c’est s’adapter à l’imprévisible. On avance en sachant que la stabilité peut s’effondrer à tout moment. Cette tension permanente ne produit pas seulement de la peur ; elle engendre aussi une forte conscience.

       

      Écrivaine haïtienne, Yanick Lahens inscrit ses œuvres dans l’histoire troublée de la société haïtienne. Dans Passagères de nuit, elle propose un récit court mais très riche, qui explore les liens entre la mémoire, la violence historique et la condition féminine, où le savoir se transmet par le silence plutôt que par les paroles. Ce silence est devenu une stratégie de survie dans un monde où parler peut mener à la condamnation, et il porte une mémoire qui se transmet aux générations suivantes.

       

      Les souvenirs apparaissent fragmentés, comme si l’histoire elle-même refusait d’être racontée d’un seul coup : l’histoire se répète en cycles et la nuit finit toujours par revenir. Yanick Lahens donne une voix aux femmes qui tracent leur chemin au sein d'une mémoire marquée par la violence et le silence. À travers Élizabeth et Régine, le roman expose un lien fragile mais solide, où l'histoire individuelle se mêle à l'histoire collective. Avec ce portrait en miroir de deux femmes, ses lointaines grands-mères se reconnaissent chacune en l’autre « une semblable, une sœur échappée à la rudesse des conventions ».

       

      Lahens déplace la lumière : ce ne sont pas les héros militaires qui occupent l’avant-scène, mais les femmes demeurées dans l’ombre. Mères, amantes, filles ne commandent pas les armées, mais elles assurent la pérennité du monde.

      La lumière, pourtant, n’est pas nécessairement synonyme de vérité. Elle peut aussi effacer les racines. Le roman pose ainsi une question importante : que devient la mémoire lorsque les générations suivantes cessent de la porter consciencieusement ?

      Quant à la nuit, elle incarne la dictature, la peur et le silence forcé. Mais elle devient également un espace de lucidité. Et les corps s’expriment quand les mots se taisent. Les événements sont transmis à travers des moments de silence chargés de sens.

      « Toujours avancer sans se retourner »

      Passer la nuit ne garantit pas d'atteindre la lumière mais de refuser l’oubli en donnant la voix à celles qui continuent d'avancer à tout prix. Certaines traces ne s'effacent jamais : elles deviennent un héritage.

      Même si le roman est ancré dans le contexte haïtien, il dépasse ses frontières. Nos sociétés instables et occupées, elles aussi, connaissent cette « longue nuit ». Partout où la sécurité est menacée, les individus apprennent à vivre différemment : plus prudents, plus conscients, et parfois plus silencieux.

      « Ma vie entière a été un pied de nez aux vainqueurs »

      J’ai été particulièrement attirée par la façon dont les femmes y sont mises en avant. Ce roman met en lumière les souffrances souvent passées sous silence et les charges invisibles que les femmes portent sans jamais être reconnues. Je me suis retrouvée dans ces voix féminines ; dans cette expérience du silence, de la patience et de la transformation. À travers ces personnages, j’ai découvert que certaines épreuves ne nous détruisent pas, mais nous construisent de nouveau. Dans ce monde où tout peut disparaître, la dignité devient une forme de résistance silencieuse et la capacité d’avancer est une victoire en soi.

      Certaines nuits ne détruisent pas les vivants : elles les forgent.

       

      Ayah Anqawi 

      Faculté de Langues et de Traduction

      Département de français

      Université de Birzeit, Palestine

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Stock, 2025

       

      Avec Le Nom des Rois, Charif Majdalani signe un récit autobiographique qui retrace sa propre enfance à Beyrouth. Dans ce récit, il s’intéresse à l’histoire, à la mémoire et à l’identité en racontant des souvenirs personnels liés à l’histoire de son pays, le Liban.

       

      À travers le regard d'un garçon de Beyrouth dans les années 1970, ce roman est plus qu'un simple récit de guerre : il montre comment l'histoire d'un pays transforme les rêves de l'enfance en mémoire. Au début du récit, passionné par les rois, le narrateur vit surtout dans son imagination : les généalogies et les histoires anciennes. Il se crée un monde héroïque qui le protège de la réalité. Mais cet enfant montre ainsi son besoin profond d’évasion et de protection.

       

      Progressivement, la guerre civile prend plus de place au Liban : elle transforme les lieux familiers et change le regard du narrateur. L’enfant rêveur doit alors faire face à une réalité plus dure, marquée par les responsabilités, l’amour et les choix difficiles. Majdalani termine son roman par une fin ouverte, laissant le lecteur dans une réflexion silencieuse.

       

      « Et puis, d’un seul coup, le monde qui servait de décor à tout cela s’écroula » ce passage m’a marquée car cette phrase, annonce déjà ce qui va arriver. Elle montre le changement progressif du narrateur : enfant protégé par son imagination, il devient un jeune homme confronté à la réalité de la guerre.

       

      J'ai personnellement ressenti une profonde tristesse en voyant comment la guerre a volé son enfance, comment il a quitté ses rêves de rois pour entrer dans un monde dur, plein de responsabilités et aussi d'amour. Cela m’a rappelé la réalité de nos enfants palestiniens. Combien d'enfants, chez nous, ont vu leurs rêves détruits par la guerre ? Combien de Palestiniens, comme les Libanais, doivent quitter leur terre pour vivre en paix et réaliser leurs ambitions ?

       

      C'est pour cela que ce roman m'a touchée. Il montre que la guerre ne détruit pas seulement des lieux, mais aussi des rêves et rappelle comment le pays peut devenir un cimetière pour l'âme ; pas seulement un lieu de destruction physique, mais un endroit où les rêves meurent, au point que partir devient parfois la seule manière de continuer à vivre et à rêver. Il parle du Liban et de la réalité de beaucoup de gens souffrant des guerres. Comme le narrateur décide de quitter son pays pour étudier en France à la fin, nos jeunes souffrant de l’occupation doivent souvent s'exiler pour construire leur avenir.

       

      Le style de Majdalani est poétique. Cependant, les longues descriptions des rois et des dynasties peuvent parfois ralentir le récit. Certains passages donnent une impression de répétition et peuvent créer une distance avec le lecteur, qui perd momentanément le fil de l’histoire.

       

      Enfin, malgré un début qui peut sembler lent à cause des longues pages consacrées aux rois, Le nom des rois finit par s’imposer comme un roman marquant. La transformation du narrateur, d’un enfant réfugié dans l’imaginaire à un jeune homme confronté à la guerre et à la responsabilité, donne au récit une force réelle.

       

      Mariam Injass

      Faculté de Langues et de Traduction

      Département de français

      Université de Birzeit, Palestine

      Le bel obscur

      Caroline Lamarche

      Éditions Seuil, 2025, 240 p.

       

      L’amour ne suffit pas

       

      Pourquoi une personne a-t-elle besoin de souffrir longtemps avant de commencer à vivre ? Souvent parce qu'elle préfère rester dans une situation stable au lieu de partir. Parfois, on n'a pas peur de quitter une personne, mais on craint de perdre la vie que l'on a construite avec elle. C’est le sentiment qui ressort à la lecture du roman Le Bel Obscur de Caroline Lamarche. Ce récit peut mettre mal à l’aise, mais il fait réfléchir.

       

      Le roman parle d'une femme qui vit une relation difficile avec son mari, Vincent. Plusieurs années plus tard, il lui montre son homosexualité. Elle l’aime, mais elle sait qu’elle n’est pas vraiment heureuse. Pour Caroline Lamarche, l'important ici est de montrer comment cette femme essaie de l’accepter comme il est, en lui donnant beaucoup de liberté et en oubliant son propre bonheur pour que la relation continue.

       

      Cette décision peut être énervante. Pendant la lecture, on pense qu'elle pourrait partir, car elle voit la vérité, mais elle ne change rien. Elle reste attachée à la première image qu'elle a de lui. En même temps, elle cherche des informations sur Edmond, un ancêtre disparu. Cette recherche n'est pas seulement historique ; la vie d'Edmond l'aide à comprendre sa propre existence, créant un lien entre cette disparition ancienne et son propre sentiment de perte.

       

      L'atmosphère du roman est froide et lourde. Comme tout se passe dans les pensées de la narratrice, le rythme est lent, reflétant son état intérieur. La langue de Lamarche est belle et riche en comparaisons pour expliquer les émotions. C'est un style littéraire réaliste et touchant. La femme ne cache pas ses sentiments : elle sait qu'elle ne peut plus continuer, mais elle reste. En tant que femme, on ressent cette lutte entre la raison et l'attachement. Un passage montre bien cette transition quand elle comprend enfin : « Je l’aimais sorti de ma vie. Je l’aimais autrement. » Ce moment est important car il montre que l'amour ne disparaît pas, il se transforme pour nous laisser avancer.

       

      L'appréciation de cette œuvre n'est pas simple. Si la fin peut sembler triste, elle est avant tout réaliste. Dans la vraie vie, tout ne se termine pas toujours bien et beaucoup comprennent trop tard qu'ils doivent changer. Cependant, quand elle décide enfin de divorcer, le sentiment de soulagement est fort. Comme le dit le dicton : « Mieux vaut tard que jamais ». Le Bel Obscur souligne avec force le temps qui passe pendant qu’on attend que l'autre change.

       

      Enfin, j’ai personnellement compris une chose simple : parfois nous restons, non pas parce que nous sommes heureux, mais par habitude. Et quand nous trouvons enfin le courage de partir, le temps a déjà avancé sans nous.

      Nermin Karbon

      Faculté de Langues et de Traduction

      Département de français

      Université de Birzeit, Palestine

      La Maison vide

      Laurent MAUVIGNIER

      Éditions de Minuit, 2025, 752 pages

       

      La maison vide : ce que les objets n'ont pas oublié

       

      Il existe des maisons qui ne sont pas que des murs et des toits, mais des silences accumulés, des secrets enfouis sous la poussière, des visages que l'on préfère effacer plutôt qu'à affronter. Le roman de Laurent Mauvignier, La Maison vide, est précisément ce lieu où le vide n'est jamais vraiment absolu, et où tout raconte une histoire d'absence, le souvenir d'une famille entière attendant patiemment qu'on l'écoute.

       

      Ce roman raconte l’histoire d’une maison familiale dans la campagne française, fermée depuis longtemps. L’auteur Mauvignier explore la mémoire, le silence et le vide à travers plusieurs générations, surtout à travers les femmes de la famille, comme Marie-Ernestine, la grand-mère, et Marguerite, sa fille. Ces femmes sont souvent effacées ou oubliées, et leurs histoires symbolisent la mémoire perdue de la famille. Cette histoire montre comment le passé continue d’influencer le présent, et comment certaines voix, surtout celles des femmes, ont été effacées ou oubliées dans l’histoire familiale.

       

      Le titre La maison vide représente également le début et la fin du roman, le roman commence et se termine par une maison vide, mais la différence réside dans le fait qu’au début du roman, nous ne comprenons pas la raison de cette maison vide, tandis que la fin nous la révèle.

       

      J'ai choisi de lire La maison vide parce que son titre m’a profondément parlé. Cette idée d’une maison vide m’a rappelé que certaines choses dans nos vies restent silencieuses, même quand elles sont pleines de souvenirs. En lisant le roman, je ne me suis pas sentie simple lectrice, mais presque présente dans ce vide, face à une histoire qui ne se dit pas entièrement.

       

      Ce qui a été difficile pour moi, c’est d’accepter de ne pas tout comprendre, mais c’est aussi ce qui m’a touchée. Ce roman m’a appris que certaines émotions ne s’expliquent pas avec des mots, et que le silence peut parfois dire plus que les récits eux-mêmes.

       

      La maison vide est bien plus qu'une saga familiale. C'est une œuvre totale qui transforme les absences en présences par la puissance de la littérature. « La maison est là, et, même vieillie, abîmée, meurtrie par le temps, elle se tient toujours debout. »

       

      En partant du plus intime, Mauvignier construit un récit universel sur la mémoire, le traumatisme et la capacité de la fiction à sauver de l'anéantissement ceux que l'histoire a oubliés. Un chef-d'œuvre qui mérite amplement son Goncourt.

       

      Alia Khalaf

      Faculté de Langues et de Traduction

      Département de français

      Université de Birzeit, Palestine

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 288 p.

       

      La Nuit au cœur : Ce que la violence ne peut pas taire

       

      La Nuit au cœur de Nathacha Appanah entrelace les destins de trois femmes unies par la violence masculine : l'autrice elle-même, sa cousine Emma, et Chahinez, victime d'un féminicide. Nathacha Appanah, autrice franco-mauricienne reconnue pour son exploration de la mémoire et des violences faites aux femmes, construit un récit qui refuse l'ordre chronologique. Les vies se superposent, se répondent, se fracturent. L'intime rejoint le politique. La blessure privée devient mémoire collective.

       

      J'ai choisi de lire La Nuit au cœur parce que le titre m'a interpellé : quelque chose dans cette idée d'une nuit logée au centre de soi, pas autour, pas au-dehors, mais dedans, me semblait dire quelque chose d'essentiel sur la façon dont on porte une violence. Appanah le formule mieux : « Quel drôle de monde aux valeurs inversées où ce sont les victimes qui ont honte !» En lisant le roman, je ne me suis pas senti simple lecteur, mais presque témoin d'une confession que trois femmes acceptent de partager.

       

      Ce qui frappe d'abord, c'est la manière dont Appanah dévoile l'emprise psychologique dans sa progression presque invisible. La violence, ici, commence dans les mots bien avant les coups. On comprend, à travers les trois histoires, comment la peur et la honte s'installent doucement, comment elles paralysent, comment elles rendent le silence plus facile que le cri.

       

      L'écriture d'Appanah est à la fois poétique et forte. Ses métaphores corporelles rendent la douleur presque physique à la lecture. La densité de certains passages introspectifs, loin d'être un défaut, crée un effet d'immersion : on ne survole pas, on traverse. Et c'est justement cette lenteur qui force le lecteur à ressentir ce que les victimes vivent. Le mélange entre souvenirs personnels et faits divers réels donne au texte une crédibilité, et une urgence qui dépasse la littérature.

       

      La Nuit au cœur est bien plus qu'un témoignage. Dans un contexte où les féminicides continuent de faire la une des journaux sans que grand-chose ne change dans le monde, ce roman s'impose comme un acte de résistance, une façon de refuser que ces femmes soient enterrées deux fois. En partant du plus intime, Appanah construit quelque chose d'universel sur la peur, la honte, et la force qu'il faut pour survivre à l'invisible.

       

      Mohammed Shakhshir

      Faculté de Langues et de Traduction

      Département de français

      Université de Birzeit, Palestine

      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      Un moment où plus rien n’est pareil

       

      Qui aurait cru qu’en un moment, tout peut s’arrêter, ou tout peut recommencer ? Dans La Collision, Paul Gasnier raconte l’histoire personnelle de l’accident mortel de sa mère à Lyon. En 2012, sa mère, 54 ans, roulait à vélo vers son travail dans le quartier de la Croix-Rousse lorsqu’elle a été percutée par un jeune motard de 18 ans. Saïd conduisait une moto non immatriculée, sans permis, et il avait fumé du cannabis. Dix ans plus tard, devenu journaliste, Gasnier choisit de rouvrir l’enquête pour comprendre ce qui s’est passé, et ce n’est pas pour blâmer le responsable de l’accident.

       

      La collision signifie un choc entre deux mondes, mais la vraie collision est entre le fils de la victime (l’auteur) et le jeune motard (Saïd) qui l’a percutée. À travers ce récit, le roman pose des questions importantes : comment l’auteur va gérer un conflit intérieur pour trouver un équilibre entre la colère, la vengeance et le pardon, et comment les politiciens utilisent des événements comme celui-ci pour manipuler l'opinion publique ? 

       

      Ce roman présente aussi les différences sociales. Paul Gasnier vient d’un milieu bourgeois, alors que Said vient d’un quartier populaire. Cette différence influence les médias qui montrent souvent une image stéréotypée des hommes comme Said, sans essayer de comprendre leur situation. Comme Said est immigré et arabe, la pression est encore plus forte sur lui. Les médias utilisent son origine pour attaquer les Arabes et les immigrés. C’est très négatif, car cela crée de l’injustice et de la discrimination.

       

      Gasnier utilise un style réaliste, simple et direct. L’écriture journalistique, avec un mélange entre passé et présent, lui permet d’exprimer sa douleur sans exagération. 

       

      Ce qui m’a touchée, c’est le silence, parce qu’il reflète les émotions plus que les mots. Par exemple, lorsque l’auteur écrit : « Dehors, pas un bruit. Le monde vient d’éclater, et la nuit s’en fout ». Il écrit aussi : « Épuisé et impuissant, mon père rentre chez lui, chez eux, dans le silence et la solitude de la nuit ». Ce silence est devenu assourdissant.

       

      Dans La Collision, Paul Gasnier propose une critique de la société, de la politique et des médias. Il montre comment les élections utilisent la souffrance des victimes pour des intérêts personnels, sans toujours respecter la douleur réelle des familles. Il critique également les médias, qui influencent l’opinion publique et manipulent les émotions du public.

       

      Ce que j’ai bien apprécié, c’est la position de l’auteur. Même s’il est journaliste et entouré par les médias, il ne se laisse pas emporter par l’émotion ni par leur influence. Il ne transforme pas sa colère en haine et n’attaque pas directement le système judiciaire. Il cherche plutôt un équilibre entre ses émotions et le pardon pour comprendre ce qui est arrivé à sa mère et la situation difficile du jeune motard. Gasnier montre que Saïd peut être une victime et que l’injustice vient surtout du système social et juridique. Il met en évidence le mystère du monde et l’absence d’un chemin clair, ce qui nous invite à réfléchir aux systèmes plutôt qu’à juger les individus. 

       

      Personnellement, je crois que ce roman présente deux aspects majeurs : un aspect personnel lorsque Paul Gasnier essaie de trouver un équilibre entre la colère, la vengeance et le pardon, et un aspect global lorsqu’il parle de la discrimination dans la société où les immigrés sont exclus et considérés comme des saboteurs.

       

      Maysam HAMAD

      Faculté de Langues et de Traduction

      Département de français

      Université de Birzeit, Palestine

      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      Quand la tragédie personnelle devient un prétexte politique

       

      Dans La collision, Paul Gasnier raconte l’histoire d’un fils endeuillé par la mort tragique de sa mère dans un accident de la route à Lyon. En juin 2012, cette femme de 54 ans se rend à son travail à vélo dans le quartier de la Croix-Rousse lorsqu’elle est percutée par un jeune homme de 18 ans, sans permis, pilotant une moto non immatriculée en exécutant une roue arrière à 80 km/h après avoir fumé du cannabis. Dix ans après le drame, devenu journaliste, Paul Gasnier décide d’entreprendre une enquête personnelle pour comprendre les circonstances de l’accident. À travers ce récit intime, l’auteur pose une question importante : comment un fait divers peut-il devenir un outil politique et nourrir les tensions sociales en France ? 

       

      Dans son premier roman, Paul Gasnier mélange le journalisme et la littérature en utilisant des documents réels, des descriptions factuelles et des témoignages. Ce mélange donne plus de crédibilité au récit et permet au lecteur de mieux comprendre les faits. Ce qui m’a touchée, c’est que l’émotion est présente mais jamais exagérée. On sent la douleur, mais elle reste maîtrisée. Par exemple, lorsque l’auteur écrit : « Je cuvais une colère qui transformait mon deuil en aigreur, et la figure du motard me narguait à chaque coin de rue », il exprime la douleur du deuil avec calme. Cette retenue rend le texte plus fort et plus sincère.

       

      À travers ce roman, Paul Gasnier parle du deuil, de la colère et de la responsabilité individuelle. Mais il montre aussi comment un drame personnel, causé par un jeune homme d’origine arabe peut être récupéré par le discours politique. En mettant en scène Saïd, le personnage qui a commis l’accident sous l’effet de drogues, l’auteur critique une société qui préfère simplifier les causes profondes d’un fait divers plutôt que d’en comprendre les racines sociales. Le roman met en lumière la manière dont certains discours utilisent la peur, la colère et la stigmatisation pour influencer l’opinion publique, en transformant un accident tragique en symbole d’une société divisée. Cette réflexion dépasse le contexte français. La Collision ne parle pas seulement de la France, mais d’un mécanisme plus large.

       

      Dans la réalité palestinienne, un acte individuel pourrait aussi être sorti de son contexte et utilisé pour justifier les violences de la colonisation. Dans La Collision, un accident individuel devient un discours sécuritaire et politique. La douleur personnelle est transformée en une histoire qui sert une idée politique. Dans les deux cas, la tragédie n’est pas racontée pour être comprise, mais pour servir un discours préétabli. Le narrateur refuse que sa tragédie soit utilisée pour justifier un discours d’exclusion. Comme palestinienne, je sais très bien comment la douleur, la nôtre et celle des autres, est exploitée pour légitimer des politiques qui ne cherchent pas la justice, mais la domination.

       

      Marah Dais

      Faculté de Langues et de Traduction

      Département de français

      Université de Birzeit, Palestine

      Passagères de nuit

      Yanick Lahens

      Éditions Sabine Wespieser, 2022, 320 p.

      Sous la nuit de l’Histoire

      Dans “Passagères de nuit », l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens nous plonge au cœur d’Haïti à une période charnière de son histoire : la fin de la dictature et les bouleversements politiques et sociaux qui s’ensuivent. À travers le destin de plusieurs personnages, elle dresse le portrait d’un pays traversé par l’espoir, la violence et l’incertitude.

      Le roman suit principalement la trajectoire de femmes et d’hommes ordinaires confrontés à l’instabilité politique, à la précarité et aux tensions sociales. Lahens met en lumière leurs rêves, leurs blessures et leurs résistances silencieuses. Loin d’un simple récit historique, l’ouvrage explore l’intimité des personnages et montre comment la grande Histoire s’inscrit dans les vies individuelles.

      L’autrice adopte une écriture dense et poétique, marquée par une grande sensibilité aux paysages et aux voix d’Haïti. La nuit, omniprésente dans le titre et dans le texte, devient une métaphore puissante : elle symbolise à la fois l’obscurité politique, la peur, mais aussi un espace de confidences et de survie. Les « passagères » évoquent ces femmes qui traversent la nuit — au sens propre comme au figuré — portant avec elles mémoire, douleur et espoir.

      Le roman interroge également la question de l’engagement et de la responsabilité collective. Comment continuer à vivre, aimer et espérer dans un contexte marqué par la violence et les désillusions politiques ? Yanick Lahens ne propose pas de réponse simple, mais elle montre la force intérieure de ses personnages, capables de préserver leur dignité malgré les épreuves.

      J’ai été profondément touchée par ce roman, car il offre une vision humaine et nuancée d’Haïti, loin des clichés réducteurs. Il rappelle que derrière les crises politiques se trouvent des existences fragiles et courageuses. Je recommande vivement cette œuvre à tous ceux qui s’intéressent à la littérature francophone contemporaine et aux récits où l’intime et le politique se rencontrent avec justesse et profondeur.

      Nouralhuda Hadi Hanoon

      Département de français

      Faculté des langues

      Université de Bagdad 

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Éditions Stock, 2025, 113 p.

       

      La chute des royaumes de l’enfance

       

      Il arrive que les royaumes les plus durables ne soient pas ceux de la pierre ou du pouvoir, mais ceux, fragiles et silencieux, que l’enfance érige à l’abri des regards : royaumes de papier, de noms étranges, de cartes anciennes et de souverains disparus. « Le nom des rois » de Charif Majdalani s’ouvre sur ces empires intimes pour mieux raconter leur effondrement, parallèlement à celui d’un pays réel, le Liban des années 1970, à la veille de la guerre civile.

       

      Le roman prend pour point d’ancrage un narrateur adolescent, solitaire et rêveur, passionné par l’Histoire et les dynasties oubliées. Tandis que le monde adulte l’invite à affronter une réalité marchande et sociale jugée triviale, l’enfant se réfugie dans les livres, les dictionnaires et la musique énigmatique des noms royaux. Cette fascination devient une manière de suspendre le temps, de tenir l’Histoire à distance. Or, cette illusion ne résiste pas longtemps à la violence du réel. Une phrase du roman en résume toute la portée : « désormais, l’Histoire ne se lit plus dans les livres, elle s’impose au regard, brutale, vulgaire, impossible à ignorer ».

       

      Charif Majdalani n’en est pas à son premier dialogue avec un Liban disparu. Depuis plusieurs œuvres, il explore la mémoire d’un pays à travers les trajectoires familiales et individuelles. Mais « Le nom des rois » marque un seuil particulier : celui où l’auteur revient à l’adolescence comme moment de bascule, instant fragile où l’imaginaire se fissure sous la pression de l’Histoire. L’amitié avec Walid Abdessalam, camarade énigmatique issu d’une lignée royale déchue, cristallise cette tension entre la grandeur symbolique et la réalité désenchantée. Le roi, ici, n’est plus qu’un homme ; le titre, un vestige.

       

      Le roman se distingue par sa structure d’errance. Déambulations dans les souks de Beyrouth, passages entre l’école, les salons mondains et les refuges intimes de la lecture : tout concourt à créer une impression de flottement, propre aux récits de formation. Cette mobilité, caractéristique du Bildungsroman, accompagne les premiers émois amoureux et les amitiés adolescentes, tandis qu’en arrière-plan le pays se fracture. La force du texte réside précisément dans cette simultanéité : la naissance du sentiment et l’irruption de la violence historique.

       

      L’écriture de Majdalani, ample et élégante, privilégie la lenteur, la digression et la mélancolie. Elle laisse les événements s’imposer sans emphase, comme une fatalité. Lorsque la guerre éclate, elle ne surgit pas comme un choc spectaculaire, mais comme un effritement progressif, un décor qui se dérobe. L’effondrement du pays devient alors un effondrement intérieur : l’adolescent est contraint de quitter son royaume imaginaire pour affronter la brutalité du présent.

       

      Le nom des rois s’impose ainsi comme un roman de la perte et de la lucidité. En articulant l’intime et le collectif, il montre comment l’Histoire interrompt l’enfance et impose une maturité prématurée. Il rappelle surtout que si les royaumes disparaissent, il subsiste des fragments — des mots, des souvenirs, des paysages — auxquels la littérature confère une souveraineté durable.

       

      Fatima El Mosleh

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 1 - Beyrouth

      Université Libanaise

       

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 288 p.

       

      Une obscurité qu’il faut traverser

       

      Il existe des livres qui ne cherchent pas à divertir, mais à révéler. La nuit au cœur de Nathacha Appanah fait partie de ces œuvres qui dérangent avec douceur, sans éclat spectaculaire, mais avec une intensité persistante. Dès les premières pages, une tension silencieuse s’installe. Quelque chose se fissure. Quelque chose se tait. Le lecteur comprend qu’il ne s’agit pas simplement d’un récit, mais d’une vérité que l’on n’affronte qu’avec courage.

      Le roman avance dans une semi-obscurité, comme si la lumière était volontairement tamisée. Il ne livre pas tout d’un coup. Il suggère, il laisse deviner. À quel moment une voix cesse-t-elle de se défendre ? À quel moment la peur devient-elle une habitude ? À quel moment l’amour se transforme-t-il en enfermement ? Ces questions planent au-dessus du texte, sans réponse immédiate. Et c’est précisément cette retenue qui donne envie de poursuivre la lecture.

      Il ne s’agit pas ici d’un drame isolé, mais d’une réalité diffuse, presque invisible. Le livre ne crie pas ; il murmure. Il n’accuse pas ; il expose. Et dans cette sobriété réside sa puissance. Car ce qui est suggéré frappe parfois plus fort que ce qui est proclamé.

      Dans un paysage littéraire où de nombreux ouvrages ont déjà revendiqué le féminisme, La nuit au cœur s’impose autrement. Ce roman ne brandit pas un étendard, il incarne une expérience. Il ne théorise pas la condition féminine : il la met à nu. Nathacha Appanah s’inscrit dans la lignée des grandes voix contemporaines qui transforment la littérature en espace de vérité et de résistance. Son féminisme n’est ni doctrinal ni démonstratif ; il est viscéral. Il naît de la mémoire, du corps, du silence brisé. À travers cette écriture dépouillée et intense, le roman devient plus qu’un témoignage : il devient un acte littéraire et politique, une œuvre nécessaire dans le débat actuel sur les violences faites aux femmes.

      Le titre, La nuit au cœur, résume à lui seul l’expérience de lecture : une obscurité profonde, mais au centre de laquelle continue de battre une vie fragile et courageuse. Ce roman donne une voix à celles qui n’osent pas parler, à celles qui ont été réduites au silence. Il ne cherche pas à choquer ; il cherche à comprendre, à dire, à éclairer.

      Ce livre mérite d’être lu pour ce qu’il révèle sans l’imposer. Il dérange avec délicatesse, il questionne avec justesse, il oblige à regarder autrement certaines réalités trop souvent ignorées car parfois, entrer dans un livre, c’est accepter d’entrer dans la nuit pour y chercher une lumière.

       

      Pascale Ahmar Moukhaiber

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 2 - Fanar

      Université Libanaise

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Éditions Stock, 2025, 113 p.

       

      1975 : le mal du siècle

       

      Pourquoi écrire des livres qui parlent constamment de la guerre au Liban ? Et pourquoi faut-il toujours raviver cette souffrance ?

       

      La guerre civile de 1975 n’a été anodine pour personne. Elle a été brutale, cruelle, causant de nombreuses pertes et victimes au Liban. Touché par ses conséquences, Charif Majdalani rédige son livre Le Nom des rois et témoigne avec fidélité de ce qui est arrivé au Liban avant et pendant cette rude période.

       

      C’est avec une écriture ample et élégante que Le Nom des rois évoque la guerre civile de 1975. Un titre bien évidemment intrigant qui, de prime abord, semble n’avoir aucun lien avec le sujet, mais qui cache une signification bien plus importante. Il braque la lumière sur la jeunesse de l’écrivain, qui nourrit une fascination pour les rois, les conquérants et les héros historiques. Majdalani grandit dans un Liban encore prospère et culturellement vivant, décrit à travers son âge d’or, avec des artistes, musiciens et intellectuels comme Jean Seberg, Dalida, Jean Cocteau, etc.

      « J’habitais en ce temps-là un pays dont on se demande avec étonnement aujourd’hui s’il a vraiment existé ».

       

      Mais tout bascule lorsque la guerre éclate et marque la fin brutale de cette période idéaliste. Entre fuite, peur, violence et divisions communautaires, le narrateur perd son innocence et fait face à une réalité de chaos et de déchirement. Conscient de ce qui se passe autour de lui, il s’étonne de voir ce Liban qui, durant les Trente Glorieuses, vivait en paix et en harmonie, se déchirer de tous les côtés.

       

      La dimension autobiographique de l’œuvre renforce la véracité du récit à travers le point de vue d’une personne qui a vécu et a subi cette guerre.

      Ce roman est profondément ancré dans la réalité. Il raconte cette rupture, ce passage brutal de la paix à la guerre. Le lecteur ressent la détresse et le poids qu’endure Majdalani et comprend alors la gravité de la situation.

       

      Nous avons l’impression au Liban que le mot « paix » a trop longtemps été confisqué et réduit à un slogan « creux ou à un tabou intouchable, rimant avec « trahison » » lit-on dans la presse. Pourtant, si notre pays veut survivre, reconstruire son économie et redonner espoir à ses citoyens, il serait évident de croire qu’on n’a plus le luxe de rester prisonnier d’une logique de guerre perpétuelle.

      « La paix est une valeur universelle et une nécessité vitale au cœur même de l’humanité ». Refuser de l’assumer comme aspiration nationale, c’est tourner le dos à notre avenir.

       

       

      Publier un livre sur la guerre, serait ainsi garder une trace écrite, pour préserver la mémoire et surtout pour essayer, au moins, de ne plus reproduire les mêmes erreurs.

      Dans son œuvre Majdalani semble avoir pris une initiative pour pousser les Libanais à croire en un avenir où le Liban n’est plus défini par la guerre, mais par sa capacité à renaître. Son œuvre s’adresse directement aux Libanais pour leur dire qu’ils ont tout à perdre en maintenant la guerre et tout à gagner en choisissant la paix.

       Aujourd’hui encore, écrire un livre sur la guerre, c’est surtout « oser la paix ».

       

       

      Mona Yazbeck

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 2 - Fanar

      Université Libanaise 

      La Maison Vide

      Laurent Mauvignier

      Éditions de Minuit, 2025, 752 p.

       

       

      La Maison Vide : Le poids du silence

       

      Imaginez des murs qui ont tout vu, tout entendu, mais qui n’ont jamais rien dit, des chaises laissées vides, des silences assourdissants, des secrets de famille qui traversent les générations comme un fantôme. Ce roman fleuve de 752 pages nous invite à une exploration analytique, débutant en 1976 lorsque le père du narrateur rouvre une maison familiale qui a été fermée pendant vingt ans, avant que son suicide en 1983 ne révèle les traces d’un passé longtemps oublié. Ce roman, qui a d’ailleurs remporté le Prix Goncourt 2025, séduit les lecteurs par sa puissance narrative et la profondeur de ses personnages, explorant les silences, les absences et la manière dont le passé influence le présent.

      Mauvignier tire un fil de plus d’un siècle. Le roman dévoile le destin de quatre générations, marquées par le silence, les blessures et la vie rurale française. On y croise Marie-Jeanne, gardienne de l’honneur familial, et sa fille Marie-Ernestine, musicienne dont les rêves ont été brisés. Mais c’est surtout Margueritte, la grand-mère dont le visage est rayé sur les photos, victime de la violence sociale et humiliée après la guerre, qui est la plus marquée par ce traumatisme familial. Le narrateur révèle ces existences effacées pour montrer comment les non-dits et les violences vécues résonnent encore à travers les générations, entraînant alcoolisme, solitude et suicides. Laurent Mauvignier nous invite à plonger dans la Maison Vide sur la pointe des pieds. Il dénoue minutieusement le jeu du silence à travers par exemple ses descriptions précises de tous les meubles de la maison. Les phrases, parfois d’une longueur interminable, donnent au récit un effet de musicalité transformant cette enquête personnelle en un refuge où l’écriture fait revivre les fantômes familiaux.

      Ce n’est pas par hasard si le récit est un ‘’roman-fleuve’’ : la longue phrase, les virgules successives et les enjambements créent un flux continu, renforcé par une narration chorale où le récit glisse d’une conscience à l’autre sans rupture. Les époques se croisent et le passé accompagne les personnages dans leurs parcours. La maison elle-même devient une voix qui porte les traces de l’histoire familiale, donnant au récit une tonalité particulière.

      Au-delà de l’histoire, La Maison Vide est un roman contemporain, familial et psychologique. Explorant mémoire, non-dits et traumatismes de guerre sur plusieurs générations, il devient une réflexion puissante sur l’identité et l’histoire. En éclairant le passé et en donnant place aux voix oubliées, Mauvignier ne se contente pas de raconter mais il nous guide vers une prise de conscience, celle de l’influence du temps sur les âmes et la nécessité de parler pour avancer.

      Ce roman est une immersion profonde pour les lecteurs intéressés par les histoires familiales psychologiques. Il captivera ceux qui cherchent à comprendre comment l’histoire collective et les non-dits façonnent nos identités, offrant une expérience de lecture intense et réfléchie.

       

                                                                                                                                                    Cynthia Berberi

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 2 - Fanar

      Université Libanaise

       


      Le crépuscule des hommes 

      Alfred de Montesquiou 

      Editions Robert Laffont, 2025, 243 p. 

       

      Nuremberg : Juger l’indicible

       

      Au cœur des décombres d’une Allemagne meurtrie, la justice internationale nait, fragile et incertaine comme une flamme dans l’obscurité ; derrière chaque verdict, les regards des survivants et des témoins inscrivent l’horreur de la guerre dans une mémoire universelle. Et, comme l’affirme Montesquiou dans Le crépuscule des hommes : « Nuremberg fut bien plus qu’un procès : ce fut la tentative de donner un sens à l’innommable. »

       

      De novembre 1945 à octobre 1946, le procès de Nuremberg jugea Göring et vingt dignitaires nazis. Mais au-delà du box des accusés, écrivains et journalistes comme Kessel, Triolet, Gellhorn ou Dos Passos, réunis au château Faber-Castell, partagèrent la frénésie des reportages, les tensions entre Alliés et l’effroi des témoignages des déportés. Dans Le crépuscule des hommes, Alfred de Montesquiou restitue ces dix mois où la justice internationale naquit dans les ruines de l’Allemagne d’après-guerre et devint mémoire universelle. Montesquiou mêle récit historique, mémoire et réflexion universelle à travers les pages éloquentes de son œuvre sublime.

       

      Dans une ville en ruines, deux bâtiments subsistent : le tribunal et le château Faber-Castell, transformé en dortoir pour une élite de journalistes et écrivains. Tous assistent à une tragi-comédie où se mêlent justice, vengeance, mémoire et oubli. Les témoignages et les ambiances d’amertume et de destructions révèlent l’atrocité et les injustices de la guerre, et ouvre les yeux sur son côté inhumain. Toutefois l’œuvre accentue la gravité des pendaisons du 16 octobre 1946. L’importance de cette écriture réside dans le fait raconté pour transmettre aux générations à venir l’atrocité et la fatalité de la guerre et pour éviter l’oubli. En effet, l’écriture ne rend pas seulement hommage aux morts, mais elle transforme aussi l’histoire en une vérité immortelle. 

       

      Alfred de Montesquiou conjugue la rigueur documentaire du reportage au souffle romanesque ; ce qui rend vivants dans la mémoire du lecteur les témoignages et les coulisses du procès. Il ne se contente pas de rapporter des faits historiques avec une rigueur documentaire mais il incarne ces faits à travers des personnages, des émotions ainsi que des scènes vécues. Autrement dit, il fait en sorte que le lecteur ressente la présence des résistants, des déportés, des reporters, sans négliger la dimension humaine derrière tous ces événements. Le titre, Le Crépuscule des hommes, fait écho au Crépuscule des dieux de Wagner : il ne s’agit plus de la fin mythologique des héros, mais de la chute bien réelle des hommes, confrontés à leurs propres abîmes et à la capacité de causer leur propre fin.

       

      Le crépuscule des hommes est une œuvre qui interpelle, bouscule, oblige à réfléchir, par la puissance de son écriture et la gravité de son sujet. Montesquiou offre au lecteur une expérience qui dépasse l’histoire pour devenir une méditation universelle. Lire ce livre, c’est accepter d’affronter les ombres du passé afin de mieux comprendre les menaces du présent.

       

      Zahraa Haydar Ahmad

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 2 - Fanar

      Université Libanaise

       

       

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Éditions Stock, 2025, 113 p.

       

      Cheminement d’une vie mouvementée

       

      Le récit raconte l’enfance et l’adolescence de l’écrivain à Beyrouth entre les années 1960 et 1970, une époque qu’il évoque avec nostalgie comme un monde aujourd’hui disparu. Passionné d’histoire, il se réfugie dans la lecture pour échapper à la réalité quotidienne. Il passe du temps à la librairie Antoine, où il discute avec Jacques Lyon, qui nourrit son intérêt pour l’histoire de France et des Empires. Il aime aussi se promener dans les marchés et les rues de Beyrouth, se sentant lié au passé et aux récits anciens.

      Il grandit entre la ville et la montagne, partageant des moments simples avec sa famille, ses amis et ses cousines. Il invente des histoires sur des rois et des tribus anciennes, organise des explorations dans la nature et nourrit une imagination riche. Il rencontre Walid Abdessalam, qui devient un ami proche, et découvre plus tard qu’il est le fils d’un roi ; un voyage en Irak avec son père pour rencontrer le Cheikh Souleiman marque aussi son adolescence et élargit sa vision du monde.

      Peu à peu, les tensions politiques et religieuses entre Chrétiens et Musulmans apparaissent, annonçant les bouleversements à venir. Au début, il reste indifférent à ces événements, absorbé par ses lectures et ses rêves. Mais en 1975, avec le déclenchement de la guerre civile libanaise, son regard change. Les rues se vident, les combats se rapprochent et la peur s’installe. La famille se réfugie souvent à Massiaf, un lieu plus calme où la vie semble presque normale malgré la guerre. Là, il rencontre Elie Tawil, un homme mystérieux qui prédit les violences et l’effondrement du pays avant de disparaître sans laisser de trace. Cette figure renforce l’atmosphère étrange et troublante de cette période.

      Pendant ces années difficiles, il se lie davantage avec ses amis, notamment Fady. Il rencontre aussi Clara, dont il tombe amoureux. Leur relation devient un refuge face à la violence extérieure. Mais un jour, confronté à des miliciens et poussé par la jalousie, il accepte de tirer avec un revolver, un geste qui symbolise la fin de son innocence. Avec la guerre, les départs et les projets d’exil, il comprend que son enfance s’achève. Entre l’amour, la peur et les changements du pays, il prend conscience qu’un nouveau chapitre de sa vie commence.

      Personnellement, j’ai beaucoup aimé ce roman et le style d’écriture mais je n’ai pas apprécié la tristesse, la violence et la peur qui y dominent, ce qui rend les événements lourds à supporter. De plus, la perte de l’enfance et de l’innocence du narrateur rend le récit parfois douloureux, surtout avec l’accent mis de manière répétée sur les conflits politiques et religieux. Enfin, l’auteur répète constamment son amour pour la lecture et son évasion à travers les livres, ce qui rend certaines parties répétitives et un peu ennuyeuses et ralentit le déroulement de l’intrigue tout en diminuant la focalisation sur les personnages et les événements réels.

      Jennyfer Al Nemer

      Département de traduction

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Jinan

      La Maison vide

      Laurent MAUVIGNIER

      Éditions de Minuit, 2025, 752 pages

       

       Les silences hérités

       

      Dans La Maison vide, Laurent Mauvignier explore les cicatrices invisibles laissées par l’Histoire sur sa famille. À travers une saga traversant les générations, il sonde la mémoire, la honte et les silences qui déforment les liens.

      Le roman présente une maison fermée depuis des décennies. À l’intérieur, un piano noir, des lettres anciennes, des photographies mutilées : autant de traces d’un passé trouble. L’histoire remonte alors jusqu’à Marie-Ernestine, l'arrière-grand-mère du narrateur ; pianiste empêchée, par un mariage imposé et les conventions d’une société patriarcale, de poursuivre ses études. Sa fille Marguerite, marquée par le rejet maternel et les violences de son époque, tente de survivre entre les deux guerres mondiales, affrontant humiliations, scandales et jugements de la part de sa famille et son village. Les générations suivantes héritent de ces fractures, un enchaînement de drames où la honte et le silence deviennent un legs empoisonné.

      Personnellement, j’ai surtout apprécié le style d’écriture, clair, direct, sans détour inutile. Chaque événement compte ; rien n’est gratuit. L’auteur ne cherche ni à embellir ni à adoucir la réalité. Il montre les conséquences des actes dans toute leur brutalité, même lorsque cela peut paraître culturellement dérangeant ou inconfortable. Cette honnêteté donne au roman une force saisissante et rend les personnages profondément humains, malgré leurs vices innombrables.

      Avec La Maison vide, Mauvignier signe une fresque intense et marquante. C’est un roman exigeant, parfois dur, mais profondément sincère. Une lecture que je recommande à ceux qui aiment les récits familiaux puissants, où le passé refuse de se taire et où chaque silence a un poids.

       

       

      Julie Khabbaz

      Département de traduction

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Jinan, Liban

       

      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

       

       Quand le journalisme répare les fractures de l’âme

       

      Est-il possible de combler le vide laissé par l'absence brutale d'une mère sans céder à la haine ? C’est la question qui porte le récit de Paul Gasnier, intitulé La Collision. Ce livre n’est pas un simple témoignage sur le deuil. C'est une œuvre d'une dignité rare qui transforme une tragédie intime en une quête de paix universelle. Ce récit est remarquable car il allie la précision du reporter à l'émotion d'un fils orphelin.

      L'histoire débute treize ans après le drame, durant l'été 2024. Paul Gasnier, devenu journaliste, rouvre l'enquête sur l'accident de moto qui a tué sa mère, une architecte devenue professeure de yoga. Il retourne à Lyon pour se confronter à son passé et retrouve Saïd, le responsable du drame, toujours prisonnier de la délinquance. À travers cette démarche, l'auteur cherche à comprendre comment deux mondes qui s'ignorent ont pu se percuter avec une telle violence. Le thème central dépasse l'accident ; il s'agit d'une analyse de la collision des mondes. Gasnier refuse de voir ce drame comme une fatalité. Il l'analyse plutôt comme la rencontre brutale entre deux classes sociales fracturées. Cette réflexion s'enrichit grâce au juge Philippe Moreau. Ce dernier définit la justice comme une « tribologie », ou science des frottements. Selon lui, la loi doit agir comme un « film d’huile » pour éviter que les rouages de la société ne s'enflamment. La justice devient alors un outil de régulation indispensable face aux tensions.

      Le style de Paul Gasnier, sobre et sans pathos, reflète sa rigueur professionnelle. Cependant, cette distance journalistique peut parfois paraître froide et mettre l'émotion pure au second plan. Néanmoins, cette retenue est nécessaire car elle lui permet de transformer sa souffrance en une analyse lucide. En découvrant le mémoire de yoga de sa mère sur le lâcher-prise, il comprend que son enquête est une quête d'équilibre face à l'absurde. La compréhension de l'autre devient alors la seule voie pour dépasser le traumatisme.

      La force de ce récit réside dans son refus des réponses simplistes. Malgré un contexte politique tendu, l'auteur évite les jugements hâtifs. Je recommande ce livre à ceux qui cherchent une réflexion profonde sur la résilience. En conclusion, c'est une œuvre nécessaire qui prouve que l'intelligence et la dignité restent les meilleurs remèdes pour réparer les fractures humaines.

       

       

       

       Razane Abdulhay

      Département de traduction

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Jinan, Liban

       

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Éditions Stock, 2025, 113 p.

       

      Une passion au milieu du chaos

       

      Charif Majdalani a grandi au Liban. Enfant, il était fasciné par la généalogie des rois, en particulier ceux moins connus, de dynasties lointaines. Il passe une enfance particulièrement heureuse dans ce pays fastueux. Malheureusement la Guerre Civile est sur le point de faire son apparition, et pour l'auteur, rien ne se sera plus comme avant. Il va devoir se confronter à une triste réalité.

       

      J'ai eu un coup de cœur pour ce récit à la fois tendre et bouleversant. J'ai été très émue pendant cette lecture. Notamment au moment dans lequel le pays part en Guerre Civile. L'auteur nous relate ces événements et tous les bouleversements qui en découleront.

       

      Avec beaucoup de pudeur, mais aussi une belle part de générosité, il va ainsi nous raconter son adolescence, ses amitiés, ses premiers émois. Il va longuement nous parler de la passion qui le fascine depuis petit. En effet, il tentera de reconstruire la généalogie de rois méconnus.

       

      Au fil de ses amitiés et de ses premières amours, le jeune homme va se construire jusqu'au terrible drame qui va s'abattre sur le Liban. Il devra alors grandir d'un coup, et il va, dans ce récit, nous livrer ses sentiments et ses ressentis avec beaucoup de sensibilité.

       

      La plume de l'auteur m'a conquise. Avec un style généreux, des descriptions de paysages très bien rendues, et une grande acuité au moment de retranscrire ses sentiments, il réussit ainsi à nous livrer un récit sensible.

       

      Un beau roman d'initiation dans lequel l'auteur mêle subtilement ses souvenirs aux tourments de son pays meurtri.

       

       

      Fatima Choueib

      Département de Traduction

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines - Branche Tyr

      Université Islamique du Liban

       

       

      Le crépuscule des hommes 

      Alfred de Montesquiou 

      Editions Robert Laffont, 2025, 243 p. 

       

      Au tribunal de l’Histoire

       

      Dans « Le crépuscule des hommes », l’écrivain et journaliste Alfred de Montesquiou plonge le lecteur dans l’un des moments les plus décisifs du XX siècle : le procès de Nuremberg, ouvert en 1945 à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. À travers un récit à la fois historique et narratif, il restitue l’atmosphère lourde de cette justice naissante, chargée de juger les crimes du nazisme et de poser les bases d’un droit international.

       

      L’auteur s’appuie sur une documentation rigoureuse — archives, témoignages, comptes rendus judiciaires — pour reconstituer les rouages du procès. Mais loin de livrer un simple exposé factuel, il donne chair aux événements en mettant en lumière les figures de procureurs, juges, accusés et témoins, tous confrontés à l’ampleur inédite des crimes jugés.

       

      Ce qui frappe dans l’ouvrage, c’est la tension constante entre justice et histoire. Montesquiou montre combien il était difficile de juger l’innommable avec les outils du droit existant. Le procès apparaît alors comme un moment fondateur, imparfait mais nécessaire, où l’humanité tente de répondre à sa propre barbarie.

       

      Le titre, « Le Crépuscule des hommes », revêt une forte portée symbolique. Il évoque à la fois la chute morale des dignitaires nazis, la fin d’un monde ravagé par la guerre, mais aussi un passage vers une nouvelle ère juridique et éthique. Ce « crépuscule » n’est pas seulement une fin : il annonce une reconstruction, fragile, de la conscience humaine.

       

      La force du livre réside également dans son écriture : sobre, précise, mais profondément habitée. Montesquiou parvient à rendre accessibles des débats juridiques complexes tout en maintenant une intensité dramatique. Le lecteur est ainsi amené à réfléchir sur la mémoire, la responsabilité individuelle et collective, ainsi que sur la capacité du droit à prévenir de futurs crimes contre l’humanité.

       

      J’ai trouvé cette œuvre particulièrement marquante par sa puissance documentaire et sa portée réflexive. Elle rappelle l’importance du devoir de mémoire et interroge notre rapport contemporain à la justice internationale. Je recommande ce roman à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire, à la géopolitique et aux grandes questions morales, car il éclaire avec profondeur un procès qui continue de façonner notre monde actuel.

       

      Nouralhuda Hadi Hanoon

      Département de français

      Faculté des Langues

      Université de BagdadLe crépuscule des hommes 

      Alfred de Montesquiou 

      Editions Robert Laffont, 2025, 243 p. 

       

      Au tribunal de l’Histoire

       

      Dans « Le crépuscule des hommes », l’écrivain et journaliste Alfred de Montesquiou plonge le lecteur dans l’un des moments les plus décisifs du XX siècle : le procès de Nuremberg, ouvert en 1945 à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. À travers un récit à la fois historique et narratif, il restitue l’atmosphère lourde de cette justice naissante, chargée de juger les crimes du nazisme et de poser les bases d’un droit international.

       

      L’auteur s’appuie sur une documentation rigoureuse — archives, témoignages, comptes rendus judiciaires — pour reconstituer les rouages du procès. Mais loin de livrer un simple exposé factuel, il donne chair aux événements en mettant en lumière les figures de procureurs, juges, accusés et témoins, tous confrontés à l’ampleur inédite des crimes jugés.

       

      Ce qui frappe dans l’ouvrage, c’est la tension constante entre justice et histoire. Montesquiou montre combien il était difficile de juger l’innommable avec les outils du droit existant. Le procès apparaît alors comme un moment fondateur, imparfait mais nécessaire, où l’humanité tente de répondre à sa propre barbarie.

       

      Le titre, « Le Crépuscule des hommes », revêt une forte portée symbolique. Il évoque à la fois la chute morale des dignitaires nazis, la fin d’un monde ravagé par la guerre, mais aussi un passage vers une nouvelle ère juridique et éthique. Ce « crépuscule » n’est pas seulement une fin : il annonce une reconstruction, fragile, de la conscience humaine.

       

      La force du livre réside également dans son écriture : sobre, précise, mais profondément habitée. Montesquiou parvient à rendre accessibles des débats juridiques complexes tout en maintenant une intensité dramatique. Le lecteur est ainsi amené à réfléchir sur la mémoire, la responsabilité individuelle et collective, ainsi que sur la capacité du droit à prévenir de futurs crimes contre l’humanité.

       

      J’ai trouvé cette œuvre particulièrement marquante par sa puissance documentaire et sa portée réflexive. Elle rappelle l’importance du devoir de mémoire et interroge notre rapport contemporain à la justice internationale. Je recommande ce roman à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire, à la géopolitique et aux grandes questions morales, car il éclaire avec profondeur un procès qui continue de façonner notre monde actuel.

       

      Nouralhuda Hadi Hanoon

      Département de français

      Faculté des Langues

      Université de Bagdad

      Le bel obscur

      Caroline Lamarche

      Éditions du Seuil, 2025, 240 p.

       

      L’absence comme miroir de l’âme

       

      Le Bel Obscur est un roman de l'auteure belge Caroline Lamarche. Si on regarde l'histoire dans laquelle se déroule ce roman, on se rend compte que ce n'est pas une simple histoire d'amour traditionnelle, mais plutôt un voyage introspectif d'une femme qui s'adresse à un homme absent et tente de comprendre ses sentiments et ses souvenirs.

      En fait, ce roman s'articule autour d’une femme qui écrit sur la vie d’un homme qu'elle a aimé et perdu. A travers ce récit, elle se remémore leur vie commune, révélant la douleur, le désir et les moments de partage. Un autre personnage apparaît dans la quête de la narratrice qui va éclairer le récit, un membre de la famille qui a été rayé de la généalogie officielle.

      De mon point de vue, il me semble que l'écrivaine présente ce roman comme un dialogue intérieur avec l'absence, où les mots reflètent la réflexion et la confrontation avec soi-même.

      Dans son roman, Caroline Lamarche adopte un style très sensible, comme dans ce passage :

      « Quelques gouttes de pluie me touchaient le visage. J’avais hâte d’arriver, je souhaitais qu’aucun incident climatique ne trouble l’ordonnance de mes cheveux brossés jusqu’à en devenir électriques. Soudain Brian nous a désigné une porte. Il s’est engouffré dans l’antre, nous, dans son sillage. Noir. Musique assourdissante. Air raréfié ».

      Cet extrait du roman illustre le style d’écriture de l'auteure où le quotidien et le sensuel se mêlent à l'intime et à l'émotionnel, transformant ainsi les lieux et les événements en miroirs de l'âme humaine. On sent que chaque mouvement, chaque son, chaque sensation contribue à construire le monde intérieur de la narratrice, et c'est ce qui confère au roman sa force poétique

       

      Sarah Jawad Fadhil

      Université de Mossoul

       Faculté des lettres

       Département de français

      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      Deux destins parallèles

       

      Récit bouleversant, « La Collision » parle de la fragilité de la vie et des fractures de la société française. Paul Gasnier nous présente, au début, une famille heureuse. La mère est une architecte qui vient de réaliser son rêve en ouvrant son propre centre de yoga à Lyon. Il n’y a pas plus formidable que cela ! Or, cette famille a vécu une crise brutale : un après-midi de juin, la mère est terriblement percutée par un jeune homme à moto cross. Cet accident inattendu a fait basculer la vie des personnages pour toujours. Le fils Paul, âgé de 21 ans, voit son monde s’effondrer en un instant. Cette catastrophe l’a mené à une quête de vérité, dix ans après l’accident, pour connaître l’auteur de cet acte tragique.

      À travers cette enquête, on trouve la douleur omniprésente et parfois invisible. L’auteur la révèle par les silences, les gestes et les pensées des personnages plutôt que par la parole. L’intrigue de ce livre réside dans la rencontre entre deux mondes. Après avoir perdu sa mère, l’auteur ne s’est pas contenté de la colère même si elle était très forte. Il a cherché à connaître le jeune motard (Saïd), non pour un acte de vengeance mais pour comprendre comment leurs voies se sont croisées. Malgré son deuil, l’auteur découvre la souffrance de l’autre camp : Hafsia, sœur de Saïd, a, elle aussi, perdu son deuxième frère (Abdel) assassiné avant la collision. Toutefois, « Les morts n’ont plus que les vivants pour ressource » dit Paul Gasnier. Cela veut dire qu’il existe des sentiments qui sont profonds comme la volonté de pardonner pour vivre en paix. Ainsi la littérature, dans ce roman, devient le lieu où Paul Gasnier transforme un événement catastrophique en une leçon d’humanité et où les mots dépassent la haine pour tenter de comprendre le destin de celui qui a brisé sa vie.

      Pour conclure, ce livre, si alarmant qu’il soit, nous montre comment un seul instant peut tout briser, ce qui nous oblige à réfléchir sur la fragilité de notre propre existence. Ce n’est pas seulement un chagrin personnel, c’est l’histoire de deux couches sociales qui s’ignorent. Gasnier nous invite à regarder l’autre en laissant tomber les stéréotypes. C’est un beau travail de mémoire et d’humanité que je vous recommande de lire.

       

      Ali Raad Khazal

      Département de Français

      Faculté des Langues

      Université de Bagdad


      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      Quand un accident brise des vies !

       

      Un bruit sec, une moto lancée trop vite, et tout bascule. La Collision de Paul Gasnier s’ouvre sur un accident dramatique à Lyon, mais très vite, le roman dépasse le simple fait divers pour interroger la culpabilité, le deuil et la possibilité du pardon dans une société tendue.

      Le récit met en scène Saïd, un jeune homme qui provoque un accident mortel, et le narrateur, fils de la victime, qui a perdu sa mère. Autour de cet événement, le roman explore les conséquences humaines de la collision : une famille détruite, une autre marquée par la honte, et des individus qui tentent malgré tout de continuer à vivre. La cour des Voraces, lieu central du roman, devient un espace symbolique où se croisent mémoire, violence sociale et coexistence fragile.

      Paul Gasnier adopte une narration sobre et sensible. L’écriture est marquée par une grande attention aux lieux, aux silences et aux gestes du quotidien. Le roman ne cherche pas à juger, mais à comprendre. Cette démarche se retrouve dans la figure de Hafsia, la sœur de Saïd, personnage fort et discret, qui incarne la stabilité, la responsabilité et l’espoir d’une reconstruction possible.

      Un autre axe essentiel du roman est la présence de la mère du narrateur, à travers ses écrits sur le yoga, le temps et la paix intérieure. Ces textes apportent une dimension philosophique à l’œuvre et proposent une autre manière de répondre à la violence : ralentir, accepter, chercher l’équilibre intérieur. Le yoga devient ainsi une métaphore centrale du roman, opposée à la vitesse mortelle de la moto.

       

      Parmi les points forts du roman, on peut souligner la profondeur psychologique des personnages et la justesse avec laquelle l’auteur décrit le deuil et la colère. La confrontation indirecte entre la victime et le responsable de l’accident est traitée avec finesse, sans manichéisme. Le roman pose des questions importantes sur la responsabilité individuelle, la haine collective et la difficulté de vivre ensemble.

      Cependant, certains passages peuvent sembler exigeants pour le lecteur. Le rythme est parfois lent, et les longues réflexions intérieures peuvent donner une impression de répétition. De plus, l’absence d’une action très dynamique peut dérouter les lecteurs qui attendent un récit plus classique. Ces choix restent néanmoins cohérents avec le projet du roman, centré sur l’introspection plutôt que sur l’action.

      La Collision est un roman nécessaire, profondément humain, qui invite à réfléchir plutôt qu’à condamner. Il montre que la colère ne répare rien, et que comprendre l’autre, même dans la douleur, peut être une forme de libération. Ce livre s’adresse à celles et ceux qui acceptent de regarder la complexité du réel et de reconnaître que, parfois, avancer signifie apprendre à vivre avec l’irréparable.

       

      Lina Othman Alqudah

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman


      Passagères de nuit 

      Yanick Lahens 

      Éditions Sabine Wespieser, 2025, 121 p.  

       

      Une mémoire féminine refusant de disparaître

       

      L’Histoire est généralement perçue comme le récit des puissants et des conflits armés. Pourtant, l'écrivaine haïtienne Yanick Lahens crée une nouvelle perspective. Dans « Passagères de nuit », publié en 2025 aux éditions Sabine Wespieser, l’autrice permet à celles qui ont vécu dans l’ombre de s’exprimer. Lauréate autrefois du prix Femina, l’autrice propose un roman historique et social qui explore les enjeux postcoloniaux. Ce récit intime, qui s’adresse à un public adulte et jeune adulte, puise dans l’histoire familiale de l’écrivaine et se déploie comme un chant universel de liberté autour de l’identité et du rôle des femmes.

       

      Le récit traverse les époques pour faire résonner deux voix marquées par la violence masculine et les hiérarchies raciales. D'abord, en 1818 à La Nouvelle-Orléans, nous rencontrons Élizabeth Dubreuil, une jeune femme métisse éduquée. Harcelée par un homme cynique, elle refuse de se soumettre et prend la décision de partir en Haïti pour protéger sa dignité. Plus tard, dans la seconde moitié du siècle à Port-au-Prince, nous découvrons Régina Jean-Baptiste, placée comme enfant domestique « restavec ». Face à la faim et aux humiliations, elle décidera de fuir lors d’un Carnaval pour recommencer sa vie. Deux pays, deux époques, deux classes sociales différentes… mais les destins de ces femmes rebelles s’entrelacent à travers la figure du général Léonard Corvaseau. La façon dont ce lien se tisse demeure le cœur du suspense.

       

      Cette œuvre m’a profondément touchée par sa puissance. Ce qui impressionne, c’est que Yanick Lahens rejette à la fois le misérabilisme et l’idéalisation : ses personnages ne sont pas des héroïnes extraordinaires, mais des femmes fortes parce qu’elles continuent malgré la peur et la fatigue. J'ai particulièrement adoré la puissante métaphore du « mouchoir-ciel ». Pour résister aux maltraitances, Régina s’entoure d’un vaste ciel imaginaire, bâtissant une forteresse intérieure qui incarne la résilience.

       

      De plus, l’autrice, par son style majestueux, manie le contraste avec une grande maîtrise. Son style, à la fois riche et poétique, oscille entre brutalité de l’esclavage et la beauté des traditions locales. L’intégration fine du créole haïtien et de la spiritualité vaudou agit comme une mémoire collective, donnant au texte une sonorité fascinante. Même si la narration fragmentée et le rythme parfois lent paraissent exigeants, ils reflètent fidèlement les détours complexes de la mémoire. Grâce à la première personne, nous sommes projetés dans la réalité de ces femmes, et leurs récits deviennent des hymnes de survie.

       

      « Passagères de nuit » va bien au-delà du roman historique : il s’agit d’une œuvre de mémoire, à la fois nécessaire et lumineuse. Yanick Lahens parvient avec talent à donner voix à des vies silencieuses, en les transformant en une parole littéraire forte et digne. Je conseille vivement cette lecture passionnante. C’est un ouvrage exigeant, mais il marque durablement l’esprit et interroge notre force face aux injustices actuelles.

       

       

      Mariam Haitham

      Département de Langue et de Littérature française

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte


      Le nom des rois 

      Charif Majdalani 

      Éditions Stock, 2025, 113 p.  

       

      Quand les rêves défient le réel

       

      C’est la réflexion que propose Charif Majdalani dans son roman « Le nom des rois ». À travers l’histoire d’un jeune narrateur à Beyrouth entre les années 1960 et 1970, l’auteur explore les thèmes de l’identité et de la mémoire. Ce garçon vit dans un monde de rêves où il collectionne les noms de rois et de guerriers anciens afin d’échapper à la simplicité de son quotidien. Alors, comment l’imaginaire d’un enfant peut-il survivre à l’effondrement d’un monde réel ?

      Pour lui, la mémoire et la transmission familiale deviennent des trésors intérieurs qu’il préserve grâce à la force de son imagination.

      Cependant, l’évolution des personnages montre rapidement que la réalité est plus complexe. Le narrateur passe d’un enfant rêveur à un jeune homme confronté à l’exil et à la perte. C’est par sa rencontre avec son camarade de classe Walid Abdessalam, fils d’un roi déchu, que l’auteur aborde le thème de l’exil et de la chute des illusions. Le titre « Le nom des rois » peut ainsi symboliser une noblesse intérieure que chacun tente de préserver malgré les épreuves et les bouleversements de l’existence.

      Par ailleurs, le roman met en lumière le lien étroit entre histoire individuelle et histoire collective afin de raconter l’Histoire libanaise. Pour décrire une société libanaise marquée par la douceur de vivre mais frappée par les tensions et les conflits, Majdalani adopte un style fluide et élégant. C’est pour cela que le lecteur ressent une émotion particulière : on voit une époque magnifique qui s’effondre alors que le narrateur essaie de se construire et de forger son identité au cœur d’un monde en bouleversement.

      Enfin, une grande émotion s’exprime personnellement devant cette fin de l’innocence. Dès lors, on comprend que le narrateur restera marqué par ses racines, même en quittant son pays. Ce récit montre qu’il est impossible d’oublier totalement le “nom des rois” qui a enchanté et a formé notre enfance. Le nom des rois reste le monde personnel que chacun a créé pendant son enfance.

      C’est pourquoi je recommande cette lecture aux passionnés d’histoire et aux amateurs de récits de formation touchants. Ce livre permet de saisir comment la mémoire familiale nous construit. En guise de conclusion, l’écriture de Majdalani est une véritable leçon d’humanité : elle prouve que la dignité de nos origines est notre plus bel héritage, même lorsque notre monde s’écroule.

       

       

      Mariam Mahmoud

      Département de Langue et Littérature françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte


      Le crépuscule des hommes 

      Alfred de Montesquiou 

      Editions Robert Laffont, 2025, 243 p. 

       

      Nuremburg : les témoins du chaos

       

      Alfred de Montesquiou est un écrivain et journaliste français contemporain. Il s’est formé dans le domaine des sciences humaines et du journalisme, ce qui marque profondément son écriture. Grand reporter, il a travaillé sur des terrains de crise, couvrant des conflits armés, des bouleversements politiques et des catastrophes humaines majeures. 

       

      Le Crépuscule des Hommes, paru en 2025 aux éditions Robert Laffont, s'est imposé comme un ouvrage incontournable de la rentrée littéraire. Ce roman-reportage a suscité un vif intérêt grâce à son approche inédite d'un événement historique capital : le procès de Nuremberg. Cet ouvrage s’ouvre le 9 novembre 1945, dans une Allemagne en ruines, onze jours avant l’ouverture du procès de Nuremberg, souvent qualifié de « procès du siècle ». Alfred de Montesquiou choisit de ne pas raconter le procès du point de vue des juges ou des accusés, mais à travers le regard de ceux qui l’observent : journalistes, photographes et interprètes venus couvrir un événement appelé à redéfinir la notion même de crime contre l’humanité. 

       

      Le livre ne suit ni une intrigue classique ni un fil narratif linéaire. Il procède par fragments donnant à voir des situations humaines souvent extrêmes. Alfred de Montesquiou adopte la subjectivité des journalistes présents au procès, parmi lesquels figurent Joseph Kessel, Elsa Triolet ou John Dos Passos. Également, il interroge la responsabilité de chacun dans l’effondrement moral du monde. L’homme n’est ni entièrement coupable ni totalement innocent : il est présenté comme un être pris dans des systèmes qui le dépassent, mais auxquels il participe. 

       

      Le style est sobre et simple. L’auteur reste fidèle aux faits. Il rapporte les événements essentiels du procès, mais toujours à travers le regard des journalistes. 

       

      Tous les protagonistes évoqués ont réellement existé et l’auteur s’attache à une rigueur historique absolue. Les dates, les faits et le déroulement du procès sont scrupuleusement respectés. Pourtant, Le Crépuscule des hommes ne relève pas du roman historique au sens classique. Il s’inscrit plutôt dans ce que l’on pourrait appeler un « roman vrai ». 

       

      Pour conclure Le Crépuscule des Hommes est un appel puissant à la vigilance, à la compréhension de l'Histoire et à la reconnaissance de ceux qui, par leurs plumes ou leurs objectifs, ont forgé notre conscience collective.  

       

      Jaylène AbouKleila 

      Département de langue et de littérature françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte


      Le bel obscur 

      Caroline Lamarche 

      Éditions du Seuil, 2025, 240 p.

       

      La rive obscure

       

      « Le corps du bel obscur hors du drap des paroles » Francis Ponge.

       

      Dans les ténèbres des lieux clos, réside un corps opaque, qui s’est voué aux abris des cercueils avant que son heure soit venue. Pour lui, mieux vaut s’ensevelir que de vivre avec le poids d’une lourde vérité inhumée au fond de son âme. À l’improviste, ce corps se rebelle, et s’exhume de la sépulture de la narration commune qui l’a longtemps étouffée. Ainsi, il montre ses vraies couleurs. Certains jugent qu’il est beau, mais, de toute façon, sa vérité restera une énigme sibylline, à peine résolue, et c’est pour cela que ce corps est nommé « le bel obscur ».

       

      Sous la plume de Caroline Lamarache, le lecteur s’invite dans l’intimité d’une sphère familiale déformée par un « bel obscur ». Cette famille qui paraîtrait morphologiquement normale à un inconnu, composée d’une épouse, d’un mari et de deux petites filles, est loin d’être ordinaire. Puisqu’elle cache, dans son foyer, un secret morbide et sombre qui se dévoile au lecteur au fil des pages.

       

      Le secret consiste en la nature singulière et discrète du foyer familial qui change continuellement de résidents. De sorte que le père, Vincent, après avoir avoué son inclinaison envers les hommes à sa femme et, symboliquement, à ses deux filles, devient un hôte qui invite ses multiples amoureux mâles dans sa maison devenue une auberge de ses liaisons passagères. Cette série enchainée d’amants successifs déracine l’arbre généalogique de ses fondements en ébranlant sa stabilité. La maison est ainsi devenue une « maison qui vole ».

       

      En effet, l’épouse, contrainte d’accepter la réalité de son mari, commence à s’engager dans ce mode de vie polygame. Et le premier membre qui s’ajoute au duo conjugal est Brian, le guide salvateur, dépeint comme étant une figure prophétique qui ouvre les yeux de la narratrice sur le monde secret de son époux en annonçant l’arrivée de ses successeurs.

       

      Cependant, l’épouse reste égarée et confuse à la vue de cette image familiale fracassée. Alors, en étant délaissée dans un lit qui devrait être partagé à deux, elle décide que « le récit remplace le lit ». Elle se jette à corps perdu dans une rédaction cathartique qui lui est salvatrice et qui semble être le seul havre de ses soupirs ignorés.

       

      Cependant, au cœur de ce chaos conjugal, « Lomdelo » fait irruption dans la vie de l’épouse délaissée et lui procure une forme de soulagement. Bien qu’il ne s’agisse que d’un amour bref, son jaillissement dans la vie de la protagoniste rafraichit son âme comme le fait l’eau d’un baptême et l’incite à prendre son destin en main après avoir été passive face à sa situation maritale depuis longtemps.

       

      Pourtant, le véritable pilier qui sauve la narratrice de cet océan conjugal houleux fut son ancien ancêtre Edmond dont elle s’acharne à repérer la trace. Cet ancêtre, qui a vécu pendant le dix-neuvième siècle et qui a été décoré par la ville de Liège pour avoir sauvé un couple de la noyade, a été, malgré sa bravoure, mystérieusement banni de son arbre généalogique. Intriguée par ce fait, la narratrice s’adonne à une quête afin de savoir la raison pour laquelle cet ancêtre exemplaire a été exclu voire condamné à la damnatio memoriae.

       

      Cette quête plonge la narratrice dans un univers onirique puisqu’afin de résoudre l’énigme de son ancêtre elle se renseigne auprès des astrologues et des voyants.

      En rassemblant des fragments d’incertitude sur la vérité de son aïeul, une toile vraisemblable se peint malgré l’invraisemblance de ses teints, qui désigne la route vers la découverte personnelle de la narratrice. Ainsi, l’amorce d’un voyage suscite le commencement d’un autre : la découverte du passé du défunt ancêtre engendre, en corrélation, celle de la découverte de soi qui est censée ramener la narratrice à sa délivrance voire à la vérité existentielle.

       

      Dans « Le bel obscur », un personnage sourd erre sur un paysage occulte d’une noirceur charbonneuse. Il est sourd parce qu’il ferme ses oreilles aux vrais noms des choses. Ainsi, sous prétexte que « le trois sauvait le deux », des mots comme « rupture », « oppression », « infidélité » et « aberration » sont passés en sourdine. Les lieux obscurs sont propices à la commission de l’illicite parce que c’est là où le coupable juge son acte comme beau, sans en être jugé. Pourtant, ce jugement nous parait erroné pour une raison bien simple : la véritable beauté resplendit, sans honte, en pleine clarté et ne rougit pas de s’abandonner à l’éclat des lumières.

       

      Salma Rostom

      Département de langue et de littérature françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte



      La nuit au cœur 

      Nathacha Appanah 

      Éditions Gallimard, 2025, 288 p.  

       

      Trois voix et une même voie

       

       « Pourquoi on tue sa femme ou son ex-femme ? Pourquoi certains hommes ne supportent pas d’êtres quittés ? Être tuée par la personne qui dit vous aimer. » (P.134)

      Raconter « un terrorisme intime » ou « l’angle mort » d’une vie est une tâche fort ardue.

       

      C’est, en grande partie, le défi relevé par la romancière et journaliste Natacha Appanah au fil de son nouveau roman intitulé « La nuit au cœur ». Ce dernier a remporté plusieurs prix prestigieux comme le prix Femina 2025. C’est un récit hybride, à la croisée de l’autobiographie, de l’enquête journalistique et de la fiction, plongeant le lecteur dans l’enfer des violences conjugales à travers trois voix féminines.

       

      Nathacha Appanah, romancière mauricienne installée en France, commence « La nuit au cœur » en mêlant un drame réel à une expérience personnelle de l’emprise. C’est ce mélange entre l’intime et le social qui confère au roman toute sa force et son authenticité. Et ce qui frappe encore le lecteur, c’est la manière avec laquelle Appanah articule le symbolique et le psychologique dans son récit. En fait, cette idée-là a été montrée dès l’ouverture du roman avec les voix masculines enfermées dans « une pièce imaginaire ». C’est une sorte de théâtre inversé, qui prépare le lecteur à écouter autrement les protagonistes. Tout aussi bien, Appanah montre comment le traumatisme ne se limite pas à l’acte lui-même, mais se prolonge dans le silence, les regards des autres et la difficulté à se reconstruire. Voilà pourquoi, la nuit, dans le roman, n’est pas seulement un cadre temporel bien figé, mais aussi une métaphore de l’obscurité intérieure, de l’isolement et de la perte de repères.

       

      Le style d’Appanah est simple et direct. Les phrases sont courtes mais percutantes, comme des respirations brisées traduisant la puissance émotionnelle du texte. Le roman amène également à réfléchir sur plusieurs questions importantes à savoir l’invisibilité de la violence dans le quotidien, la responsabilité collective face à ces situations, le rôle de la littérature dans la compréhension et la transmission de telles réalités. Il s’agit vraiment d’une œuvre engagée.

       

      La nuit au cœur de Nathacha Appanah est bien plus qu’un simple roman : c’est une œuvre qui secoue et éclaire. La fin du roman fait écho au proverbe « l’espoir fait vivre ». Autrement dit, la clôture est porteuse d’une lueur d’espoir, malgré l’obscurité qui traverse tout le récit. Le roman se termine sur une note positive qui rappelle que la vie, même après l’horreur, peut continuer, non pas en niant ou en oubliant la souffrance, mais en la traversant. La romancière montre que l’écriture peut être une forme de salut, ou une manière de transformer la souffrance en force. En somme, Appanah ne clôt pas seulement une intrigue, mais ouvre aussi une réflexion sur la possibilité de se reconstruire après la violence. Bref, elle donne à son roman une résonance particulière, qui touche autant le cœur que la conscience.

       

      Mariam Qasim et Alaa Ahmed

      Département de Langue et de Littérature Françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Égypte



      La Maison vide

      Laurent MAUVIGNIER

      Éditions de Minuit, 2025, 752 pages

       

      Mémoire d’une génération rangée

       

       Très vite dans ma vie il a été trop tard.

       - Marguerite Duras

      De plus en plus, la mort lui apparaissait

      comme un sacre dont seuls les plus purs sont

      dignes : beaucoup d’hommes se défont, peu

      d’hommes meurent.

       - Marguerite Yourcenar

       

      Souvent, on entend répéter la tournure hyperbolique “ce livre m’a sauvé” ; mais, elle sonne rarement aussi vraisemblable qu’en sortant de la bouche de Laurent Mauvignier.

      Affrontant un cancer, celui-ci s’est réfugié dans le souvenir d’un univers lointain qui remonte à l’enfance de son arrière-grand-mère. Le résultat fut à la fois une distraction de la douleur de la maladie, mais aussi un chef-d’œuvre qui a décerné à son auteur le prestigieux prix Goncourt.

      La Maison vide est un roman multigénérationnel qui retrace presque 150 années de l’Histoire contemporaine de la France sous l’angle de la famille de son auteur en se focalisant sur trois générations de femmes, Jeanne-Marie – longtemps connue sous le nom de « la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser » – Marie-Ernestine, et Marguerite.

      Le roman se déclenche avec l’entrée de l’auteur dans une supposée maison familiale cherchant la légion d’honneur de son arrière-grand-père, Jules. L’attention du lecteur est captée par le biais de deux révélations : d’un côté, celle du suicide du père du narrateur ; d’un autre, celle du grattage du visage de sa grand-mère Marguerite de toutes les photos familiales, un acte délibéré qui laisse le lecteur avec cette question : Qui a voulu effacer le souvenir de cette femme et pourquoi ?

      Par la suite, le lecteur reste entre les mains de l’auteur, ébloui devant cette histoire qui remplit 752 pages, divisées en cinq parties et dont l’action se déroule sous la Troisième République, les deux guerres mondiales, l’Occupation et la Quatrième République.

      Au cœur de l’intrigue se dressent deux portraits : celui d’une mère, Marie- Ernestine, et celui de sa fille, Marguerite, qui mèneront deux vies aussi paradoxales que parallèles, chacune secrètement hantée par la crainte d’avoir raté sa vie avant même de la commencer.

      Le roman jette également la lumière sur l’injustice et la cruauté de la guerre, s’engageant pour ceux qui perdent leur vie, littéralement et symboliquement, pour cette affaire infernale.

      Deux cas sont illustrés, celui de Jules mythifié comme un héros, et Florentin, une « gueule cassée » cicatrisée et aliénée de la société dans laquelle il s’épanouissait autrefois.

      Mais ce qui touche le plus dans ce roman, c’est que les personnages sont vivants sur la page ; et, leur vivacité n’a aucun rapport avec le fait qu’ils ont réellement existé. Elle provient plutôt du regard aussi empathique que critique avec lequel Mauvignier les traite. Ce sont des personnages multi-dimensionnels, imparfaits et cependant on comprend la motivation de leurs actions. En un mot, l’on pourrait dire que ce roman est une étude sociologique traitant les questions du déterminisme, de l’étiquetage social, de l’arrivisme, de la déviance, de la stigmatisation, du délaissement, du syndrome de l’imposteur, etc.

      Pour ce qui est du récit, il est raconté sous forme de flux de conscience. On assiste à des répétitions, des interruptions de la narration mais aussi à des paroles qui incisent le récit, placées à la ligne, soulignant donc leur rareté dans cette histoire où domine le mutisme. C’est d’ailleurs ce mutisme qui incite Mauvignier à recourir à la fiction et aux suppositions afin de combler les silences auxquels sont réduits les personnages. Ainsi, a-t-il souvent recours au conditionnel, aux questions rhétoriques, et à la répétition des syntagmes "on peut imaginer" et "peut-être".

      Quant à l’harmonie entre le style de l’auteur et l’époque de la narration, elle rend la lecture plus fraîche. La première partie du roman, où l’action prend place vers la fin du XIXe siècle, rappelle les tendances littéraires de l’époque ; notamment par le portrait des personnages qui peuvent facilement trouver leur place dans un Balzac ou un Zola. De plus, plus le récit avance vers le XXe siècle, plus on retrouve une écriture moderne, où la familiarité du langage fait écho au goût de l’expérimentation qui rappelle la lecture d’un Céline.

      En gros, cet énorme projet qu’a entretenu Laurent Mauvignier, a été exécuté magnifiquement. C’est un livre qui se lit d’une rapidité surprenante et qui laisse son lecteur époustouflé du début à la fin.

       

       

      Fatma Zaky

      Département de Langue et de Littérature françaises

      Faculté de Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte

      La Collision 

      Paul Gasnier 

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.  

       

      Un fait divers au cœur des fractures sociales

       

      Dans « La collision », Paul Gasnier propose un récit poignant fondé sur un fait divers tragique, qu’il transforme en une réflexion profonde sur la société contemporaine. À partir d’un accident mortel survenu en 2012 à Lyon, l’auteur dépasse le simple cadre événementiel pour explorer la violence urbaine, le deuil et les inégalités sociales.

       

      Le roman s’articule autour du point de vue du fils de la victime, devenu journaliste dix ans après la mort brutale de sa mère. Cette enquête n’est pas seulement professionnelle : elle est profondément intime. Le narrateur cherche avant tout à comprendre les circonstances de la disparition maternelle et à donner un sens à une douleur qui l’habite encore. L’écriture se situe ainsi à la frontière entre le témoignage personnel et l’analyse sociale.

       

      Paul Gasnier met en parallèle deux univers que tout oppose. D’un côté, celui de la victime, femme calme et intégrée, menant une vie ordinaire et paisible. De l’autre, celui du jeune motard, adolescent issu d’un milieu défavorisé, marqué par la précarité, l’exclusion et l’absence de repères.

       

      La collision devient alors hautement symbolique : elle ne représente pas uniquement un choc physique, mais aussi la rencontre brutale entre deux mondes sociaux qui se côtoient sans jamais réellement se comprendre.

       

      L’auteur refuse toute vision manichéenne. Le jeune motard n’est pas présenté comme un monstre, mais comme le produit d’un contexte social difficile. Ce choix narratif invite le lecteur à dépasser le jugement immédiat et à réfléchir aux responsabilités collectives. Le roman pose ainsi des questions essentielles : comment une société fabrique-t-elle ses propres drames ? Et comment le fait divers révèle-t-il des fractures profondes et durables ?

       

      Le style de Paul Gasnier est sobre, précis et maîtrisé. Il évite le pathos excessif et adopte une écriture presque journalistique, marquée par la retenue et la lucidité. Cette sobriété renforce l’impact émotionnel du texte et permet au lecteur de ressentir pleinement la gravité des événements sans manipulation affective.

       

      En définitive, « La collision » est un roman à la fois intime et social. À travers une enquête personnelle, Paul Gasnier montre comment un drame individuel s’inscrit dans une réalité collective plus vaste. Le roman rappelle que derrière chaque fait divers se cachent des vies, des douleurs et des histoires humaines complexes. Par cette approche sensible et réfléchie, l’auteur transforme une tragédie en une méditation sur la justice, la mémoire et la compréhension de l’autre.

       

       

      Martina Adel Mahrous

      Département de langue et de littérature françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte

      Kolkhoze

      Emmanuel Carrère

      Éditions P.O.L, 2025, 346 p.

       

      Les traces du passé

       

      Dans Kolkhoze, Emmanuel Carrère d’Encausse propose un récit intime où l’histoire familiale devient un miroir de la grande Histoire des nations. À travers le portrait de
      sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, l’auteur explore les traces laissées par la révolution bolchévique, la guerre et l’exil sur plusieurs générations.

       

      Le roman n’est pas une simple biographie familiale. Le romancier y mêle autobiographie, enquête historique et réflexion personnelle, donnant ainsi naissance à un texte profond et émouvant. La mémoire occupe une place centrale : le passé n’est jamais figé, il continue d’habiter le présent, de façon parfois douloureuse mais nécessaire.

       

      Le titre Kolkhoze, qui désigne à l’origine une ferme collective soviétique, prend dans
      le roman une valeur symbolique forte. Il représente la famille comme un espace partagé, non imposé par une idéologie, mais construit par l’amour, la solidarité et les souvenirs. Cette symbolique apparaît clairement dans la scène de l’hôpital, où les enfants se réunissent autour de leur mère malade. Le lit devient alors un véritable « kolkhoze familial », lieu de fragilité mais aussi de protection et de lien.

       

      Le style de l’auteur est sobre, analytique et sincère. Il évite le pathos excessif et préfère une écriture lucide, parfois critique, qui laisse au lecteur la liberté de ressentir l’émotion. Cette retenue rend le texte encore plus puissant.

       

      Kolkhoze est donc un roman touchant, qui montre comment l’Histoire politique des pays impacte, mais aussi façonne les destins individuels et fragilise les identités.
      En transformant son histoire familiale en une expérience universelle, Emmanuel Carrère d’Encausse rend hommage à toutes les familles dont l’exil, la perte et la mémoire ont marqué les histoires.

       

       

      Gilana Abdelmoneim

      Département de langue et de littérature françaises

      Faculté des Lettres

      Université d’Alexandrie, Egypte

       

      Le bel obscur

      Caroline Lamarche

      Éditions du Seuil, 2025, 240 p.

       

      Un clair-obscur identitaire

       

      L’écriture a toujours été un moyen de livrer les évènements d’une vie qui forgent et élaborent la personnalité. Le Bel Obscur en est un exemple. En effet, ce roman autobiographique entrelace simultanément deux histoires : celle d’une femme qui enquête sur un ancêtre masculin mystérieux et qui tente d’élucider le mystère de son bannissement de sa famille au XIXe siècle ainsi que celle de cette même femme qui retrace sa propre vie après que son mari, son grand amour, lui ait révélé son homosexualité.

      Par le biais d’une écriture élégante, lucide et pragmatique, et le jumelage de ces deux récits, Caroline Lamarche, autrice belge, explore la reconstruction de soi, la liberté, l'amour, le corps, la recherche de l’identité et la manière dont les tabous et les "corps obscurs" façonnent une vie.

       

      Cet écrit à la première personne dévoile la solitude d’une femme, son isolement et son étouffement au sein de son couple. En ce qui concerne l’ancêtre Edmond, un homme banni de la généalogie familiale, l’écrivaine décide de « l’adopter », à plus d’un siècle et demi de distance, afin de comprendre son histoire et de sauver sa mémoire. L’autrice réussit, à travers « l’outil merveilleux qu’est l’écriture », de croiser les époques, les personnages et les récits. Enfin, ce roman permet de combler un ample « trou dans la littérature de l’homosexualité » et dénonce l’homophobie remontante dans la société actuelle.

       

      En mêlant plusieurs récits à la fois, le roman peut ainsi convenir aux goûts de tous : un roman policier, de filiation, d’amour…

       

      Ce roman autobiographique n’est pas que bouleversant et touchant par son contenu mais également par l’effet sensoriel qu’il provoque chez le lecteur grâce au style d’écriture facile mais riche de l’autrice. Cette dernière réussit à transmettre toutes les sensations et émotions ressenties durant les différentes étapes de sa vie de couple et de chercheuse.

       

       

      Yara Mattar

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 2 - Fanar

      Université Libanaise

      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      La Collision : un reflet intérieur

       

      La Collision de Paul Gasnier n’est pas seulement un roman autobiographique, c’est un miroir dans lequel chacun de nous peut se reconnaître. Tout le monde, un jour, a pensé à ces “et si” qui hantent l’esprit : Et si cela arrivait à quelqu’un que j’aime ? Serais-je capable de pardonner ? Pourrais-je vivre sans cette personne ?

       

      Ce récit nous renvoie à nos propres peurs et à nos blessures les plus profondes. Paul Gasnier, en racontant la perte brutale de sa mère, ne cherche pas seulement à comprendre un drame personnel : il interroge la société tout entière. Ce qui m’a bouleversée, c’est sa volonté de rouvrir la porte du passé, non pas pour se venger, mais pour redonner à sa mère sa dignité, cette dignité volée par les discours politiques qui ont transformé son histoire en argument électoral.

      Il écrit pour affirmer que sa mère n’est pas une statistique, mais une vie, un amour, une présence irremplaçable. Qui aurait pu imaginer qu’avant leur voyage, Paul et sa sœur voyaient leur mère pour la dernière fois ? Et qu’un jour ordinaire, en pédalant vers son travail, elle perdrait la vie ?

      En cherchant à “maîtriser le tueur”, Paul Gasnier tente de comprendre sans justifier, de raconter sans haïr. Il montre aussi que la vie de Saïd, le jeune homme responsable de la collision, n’a pas été simple : il a grandi dans un environnement brisé, entre exclusion, violence et manque de repères. L’auteur réussit ainsi à faire dialoguer deux mondes opposés : celui d’une France paisible et celui d’une jeunesse perdue, dans un récit d’une intensité rare.

      Ce roman est aussi marqué par un style cinématographique : chaque scène est si visuelle qu’on a l’impression de la voir se dérouler sous nos yeux, comme un film.

       

      La Collision est un livre que je recommande parce qu'il réveille les esprits autant qu’il touche les cœurs. C’est une œuvre qui dénonce, qui émeut, et qui nous amène à voir la justice autrement.

       

      Ce livre nous pousse à réfléchir, à plonger dans nos propres pensées, à apprendre à pardonner sans oublier, et à profiter de chaque instant avec ceux qu’on aime. Car on ne sait jamais quand sera la dernière fois qu’on dira “je t’aime”.

      Tout le monde me répète : “Vis chaque jour comme si c’était ton dernier.”

      Mais après avoir lu La Collision, j’ai envie de répondre :

      “Vis chaque jour avec ceux que tu aimes comme si c’était le leur.”

       

      Josée El Hayek

      Département de langue et littérature françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 2 - Fanar

      Université Libanaise

      Passagères de nuit

      Yanick Lahens

      Éditions Sabine Wespieser, 2025, 121 p.

       

      Des voix de femmes face à la traversée de l’ombre

       

      Yanick Lahens est une écrivaine haïtienne majeure de la littérature francophone contemporaine. Passagères de nuit, publié chez Sabine Wespieser éditeur en 2023, s’inscrit dans une œuvre profondément marquée par l’histoire, les blessures et la complexité de la société haïtienne.

      Ce roman fait partie de la deuxième sélection du Prix Goncourt par suite du Choix Goncourt de l’Orient.

       

      À la lecture de Passagères de nuit, j’ai été frappée par la force des voix féminines et par la manière dont Yanick Lahens transforme une traversée nocturne en une réflexion profonde sur la peur, la survie et la dignité humaine. Passagères de nuit est un roman choral, centré sur plusieurs femmes réunies dans un destin nocturne. Cette nuit devient un espace symbolique où se concentrent les peurs, les souvenirs et les violences vécues, mais aussi une forme de solidarité silencieuse.

       

      Les thèmes abordés sont forts et universels : la condition féminine, la violence sociale et politique, la précarité, l’exil intérieur ou réel et la peur constante qui accompagne les déplacements dans des sociétés instables.

       

      Les personnages féminins ne sont pas idéalisés. Ils sont complexes, marqués par leur passé, mais dotés d’une grande force intérieure. Yanick Lahens ne cherche pas le suspense classique ; la tension du roman vient plutôt de l’attente, de l’angoisse diffuse et du poids du non-dit, ce qui rend la lecture profondément prenante.

      Le style de Yanick Lahens est sobre, poétique et maîtrisé. La langue est riche sans être inaccessible, avec des phrases souvent courtes, qui renforcent l’impression d’urgence et de fragilité.

      La structure fragmentée du récit, alternant les voix et les points de vue, reflète la diversité des expériences féminines. Le narrateur change, ce qui permet au lecteur d’entrer dans plusieurs consciences, sans jamais perdre le fil général. Cette écriture donne une grande place au silence, à l’implicite et à l’émotion, ce qui demande une lecture attentive mais très gratifiante. Bien que profondément ancré dans le contexte haïtien, Passagères de nuit résonne fortement avec un lectorat étudiant de l’Orient. Les questions de violence, de déplacement, de condition des femmes et de survie dans des sociétés en crise sont universelles.

      Le roman ouvre un véritable dialogue interculturel, en montrant que certaines peurs et certaines luttes dépassent les frontières géographiques. Son impact émotionnel est réel, sans jamais tomber dans le pathos.

       

      Je recommanderais Passagères de nuit à des lecteurs intéressés par la littérature engagée, les récits polyphoniques et les voix féminines fortes. C’est un roman exigeant mais profondément humain.

      Dans le cadre du Choix Goncourt de l’Orient, ce roman remplit pleinement les objectifs du prix : il suscite le débat, encourage une lecture critique et permet de réfléchir collectivement aux réalités contemporaines à travers la littérature.

       

       

      Zoya Al-Jocmek

      Département des Langues et Littératures

      Faculté des Arts et des Sciences

      Université Saint-Esprit de Kaslik

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Éditions Stock, 2025, 113 p.

       

       

      Là où s’effondrent les royaumes

       

      Il arrive que les royaumes les plus solides ne soient pas ceux bâtis par les puissants mais ceux, éminemment fragiles, que les enfants dressent dans un coin de leur chambre : cités miniatures, atlas feuilletés à l’envers, souverains imaginaires et dynasties rêvées.

      Dans Le Nom des rois, Charif Majdalani part de ces empires d’enfance pour raconter leur chute simultanée avec celle d’un pays réel, le Liban des années 1970, sur le point d’être fracturé par la guerre civile.

       

      Charif Majdalani n’en est pas à son premier retour vers la mémoire d’un Liban disparu : depuis plusieurs romans, il tisse les grandes secousses de l’histoire libanaise dans des récits où les familles portent en elles les ruines du pays. Mais ici, il franchit un seuil et regarde sa propre adolescence dans les yeux, celle d’un témoin distrait rappelé au réel par un vacarme d’Histoire. Une seule phrase suffit à faire comprendre tout l’enjeu du livre : « Désormais, l’histoire se faisait sous mes yeux et je la trouvais moche, roturière et vulgaire. » Comment un adolescent aux lubies quelque peu bizarres, trop occupé à rêver des dynasties aztèques ou des rois ituréens, peut-il survivre au moment où les rois imaginaires auxquels il dédiait tant de ferveur laissent place aux miliciens, aux rues quadrillées par la violence, à la guerre ?

       

      Le roman est d’abord une ode à l’errance. Il s’ouvre par une série de déambulations : un dédale bruissant d’épices et de voix, de marchands et de promesses, de couleurs saturées que l’Histoire n’a pas encore délavées. L’enfant solitaire passait des salles de classe du lycée français aux salons mondains où ses parents recevaient, avec comme compagnons nocturnes Napoléon et un vieux Larousse qu’il épluchait pour en extraire les noms de souverains venus de royaumes à peine croyables. Cette mobilité flottante rappelle les grands récits anglo-saxons de formation, ces Bildungsroman où l’adolescent avance à pas incertains, persuadé que le monde lui appartient tant qu’il ne le regarde pas trop longtemps. Il découvre ainsi les premiers élans amoureux, des rencontres un peu floues, un peu irréelles, qui jalonnent l’adolescence comme autant de balises vers l’âge adulte.

      Majdalani parvient à faire cohabiter la fragilité du sentiment naissant et la violence d’un monde qui se déchire : l’adolescent découvre les premiers élans du cœur au moment même où tout autour de lui s’effondre, et cette simultanéité donne au récit sa vibration la plus juste et l’écriture proustienne, toujours légèrement mélancolique, matérialise un été qui ne finit jamais tout à fait… Jusqu’à ce que la nature reprenne ses droits et qu’advienne l’orage. La guerre. L’effritement d’un pays, l’effondrement d’un décor que l’on croyait immuable. Il y a l’insouciance d’un côté, la brutalité de l’autre : l’espace, lorsqu’il se fissure, transforme irrévocablement les individus. L’auteur décrit ce basculement sans emphase, avec une lucidité presque clinique : l’adolescent éternel est forcé de sortir de son royaume intérieur pour découvrir l’Histoire, la vraie. L’enfant d’hier cherchait des rois ; l’adulte de demain découvrira que les royaumes sont faits de poussière.

      Le roman excelle justement lorsqu’il montre comment l’effondrement du pays devient un effondrement intérieur. L’écriture laisse les événements s’imposer comme une évidence, comme une fatalité qui vole la jeunesse et interrompt la contemplation. Et le lecteur se confond avec ce narrateur qui n’a pas encore appris à regarder la violence en face et qui doit à présent porter la fragilité des jours, la brutalité du présent et l’injustice absolue de devoir grandir trop vite. C’est en articulant la perte individuelle à la déliquescence collective que le roman arrive à toucher, par une écriture qui laisse affleurer le passé dans les plis du présent. C’est un livre à lire ne serait-ce que pour la finesse du regard et cette manière de raconter l’Histoire en commençant par le plus intime. Parce que, longtemps après la dernière page, il demeure en nous une phrase, simple et terrible, celle d’un pays qui perd son nom : « Et puis d’un seul coup, le monde qui servait de décor à tout cela s’écroula. »  

       

      En reliant ainsi les convulsions de l’histoire aux soubresauts du cœur, Majdalani rejoint à sa manière l’intuition baudelairienne : « la forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel ». Le Liban, déchiré sous ses yeux, se métamorphose à une vitesse vertigineuse en même temps que son intériorité. On se dira, pour se consoler, qu’un pays qui s’effondre n’emporte pas tout, qu’il laisse derrière lui, dans les silhouettes des montagnes, dans le souvenir d’un premier amour, dans les pages d’un Larousse aux couleurs passées, des fragments de beauté auxquels on se raccroche pour ne pas sombrer à son tour.

       

      Julia Ismail

      Département de lettres françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Saint-Joseph de Beyrouth

       

      Le crépuscule des hommes

      Alfred de Montesquiou

      Editions Robert Laffont, 2025, 243 p.

       

       

      L'œil et la voix de l'Histoire

       

      « Le Droit triomphera, mais pas avant que l’humanité ait admis la pire de ses barbaries. »

       

      Le 20 novembre 1945 s’ouvre à Nuremberg le procès le plus marquant de l'Histoire. Dans son « roman vrai » intitulé Le Crépuscule des hommes, Alfred de Montesquiou ne se contente pas de raconter le jugement des nazis. Il nous emmène dans les coulisses, là où des hommes et des femmes ordinaires ont dû faire face à l'horreur absolue pour tenter de reconstruire un monde juste.

       

      Le décor que nous décrit l’auteur est presque irréel. D’un côté, il y a la ville de Nuremberg totalement détruite, et de l’autre, le Palais de Justice et le château Faber-Castell qui sont restés debout. C'est dans ce château que se mélange une foule incroyable de journalistes, de photographes et d'interprètes du monde entier. Pour tenir le coup face à la noirceur du procès, ces gens travaillent énormément mais font aussi la fête et boivent beaucoup. On sent bien cette tension entre la mission historique et le besoin de se sentir vivant.

      Pour nous faire vivre ce moment, Montesquiou choisit de suivre deux personnages très touchants. Il y a d’abord Ray D’Addario, un photographe américain qui doit prendre les photos officielles des accusés. Il est « l’œil » de l’histoire. À ses côtés, on découvre Margarete Borufka, une interprète qui doit traduire en direct les témoignages atroces des survivants. Elle est la « voix » de la vérité, et on ressent vraiment sa souffrance physique à devoir prononcer des mots qui décrivent l'indicible.

      Le plus marquant dans ce livre, c'est le contraste entre l'arrogance des chefs nazis comme Göring et le choc total de la salle quand sont projetés les films des camps de concentration. C'est le moment où le monde entier réalise enfin la réalité du génocide. Au milieu de ce chaos, l’histoire d’amour qui naît entre Ray et Margarete apporte une touche d'espoir. C'est comme une preuve que l'humanité peut encore exister, même sur des ruines.

      Le récit se termine sur le jugement de 1946 et le suicide de Göring, qui réussit à échapper à la pendaison par un dernier geste d'orgueil. Ce livre est passionnant car il ne se contente pas de donner des dates. Il nous montre que l'Histoire est faite de gens qui souffrent et qui espèrent. C'est une lecture nécessaire pour comprendre comment on a réussi à rallumer la flamme de la justice après une telle période d'obscurité.

       

      Maria Gebrael

                                                                              Département de lettres françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Saint-Joseph de Beyrouth

       

       

      Le bel obscur

      Caroline Lamarche

      Éditions Seuil, 2025, 240 p.

       

      Une alchimie perverse

       

      « J’arracherai le buddleia, [...] Malgré son parfum et l’éclat de ses fleurs, ses feuilles renferment une molécule toxique pour les chenilles, [...], bref, c’est une plante invasive. »

       

      C’est par cette déclaration de guerre, botanique et existentielle, que débute Le bel obscur de Caroline Lamarche (Gallimard, 2025). Le roman se déploie dans un va-et-vient constant entre passé et présent, où la protagoniste tente de se comprendre et de se redécouvrir au-delà de son rôle d’épouse. En partant d'une enquête sur l'un de ses ancêtres, elle finit par puiser la force de vivre hors des attentes sociales.

      Dans le Bruxelles du début du XXIe siècle, entre cosmopolitisme et solitude, la narratrice découvre l’homosexualité de son mari, Vincent. Pour tenter de donner un sens au présent, elle entame une quête sur Edmond, un ancêtre mort jeune au XIXe siècle, qui semble avoir été effacé de la mémoire familiale. Le récit oscille entre l’investigation archivistique pour faire la lumière sur Edmond et la complexe cohabitation de la protagoniste avec les différents partenaires de Vincent.

      La recherche de ce « bel obscur » se transforme inconsciemment en une découverte du monde LGBTQ+ dans lequel elle s'est retrouvée, mais deviendra surtout le moyen de se libérer d'une relation qui n'était plus qu'une « plante invasive ».

      Lamarche n’est certes pas étrangère aux thèmes de la solitude et de l’obsession amoureuse, largement abordés dans des œuvres telles que Le jour du chien (1996), prix Victor-Rossel. Son écriture prend racine dans une exploration intime de la mémoire. Avec une introspection accrue et une vision aux accents féministes, Lamarche explore la condition méconnue des femmes qui épousent des hommes gays pour les aider à maintenir une apparence hétérosexuelle en société. Elle réfléchit ainsi à cette attente persistante qui veut que la femme se sacrifie.

      En toile de fond, une Europe en crise d’identité, marquée par les violences homophobes. Si le thème de la discrimination sexuelle aurait pu sembler plus ancré dans le débat de la décennie passée, Lamarche évite tout lieu commun : elle ne s’arrête pas à la chronique, mais se concentre sur l’effondrement de certitudes que l’on croyait immuables.

      La mémoire devient un acte de reconstruction de soi. C’est à travers ses racines familiales qu’elle peut remonter vers son identité perdue, dissimulée sous l’étiquette d’épouse. Cette soumission totale de la protagoniste provoque la colère du lecteur, qui la regarde s’annuler pour un lien désormais stérile. C’est une alchimie perverse celle qui transforme trente ans de mariage non pas en sagesse, mais en une sorte de plomb existentiel, empêchant tout mouvement.

      Paradoxalement, elle serait libre de s’explorer elle-même, mais elle reste bloquée. Le lecteur demeure frustré par sa décision de vivre dans l’ombre de son mari, par ses tentatives continuelles de rétracter cet amour.

      En elle subsiste le besoin de ne pas être invisible aux yeux de son aimé, et ce « Regarde-moi » sonne de manière déchirante, désespérée. C’est le cri de celle qui réclame une existence propre au sein d’un lien qui l’a effacée. Pourtant, l’écriture de Lamarche se fait ici magistrale en maintenant le lecteur dans une position d’impartialité inconfortable. D’un côté, nous percevons nettement sa détresse et l’égoïsme presque infantile de Vincent, projeté vers sa nouvelle liberté ; de l’autre, nous réalisons que c’est la protagoniste elle-même qui choisit de rester dans cette cage. La responsabilité n’est plus seulement celle de Vincent : Lamarche nous montre comment la dépendance affective peut devenir une prison aux portes ouvertes, où la victime est aussi, d’une certaine manière, sa propre geôlière.

      On se demande alors : quand une condition subie devient-elle un libre choix ? C’est dans cet écart que le lecteur cesse parfois d’empathiser pour commencer à juger, jusqu’à la catharsis finale.

      Héritière d’un père passionné de botanique et de géologie, Lamarche use souvent d’un langage scientifique qui se métamorphose en métaphores puissantes. L'atmosphère reste poétique (rappelant les recueils de poésie de l’autrice), mais peut parfois paraître ardue en raison des références intertextuelles allant de l’alchimie à la philosophie et à la littérature. Bien qu'ils puissent ralentir le rythme, ces outils permettent à la narratrice de déchiffrer sa propre réalité et le mystère d’Edmond. Le choc thermique entre la chaleur du passé et le froid de la vérité finit par forger sa nouvelle détermination.

      Accepter l’obscurité (ce « bel obscur ») devient le seul moyen de ne plus en avoir peur. Lorsque la dernière page se tourne, il reste le sentiment que déraciner le buddleia n’est pas un geste de haine, mais la seule façon de permettre à une vie nouvelle, enfin authentique et non plus invasive, de fleurir sur les ruines de ce qui fut.

       

      Martina Zampini

      Département de lettres françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Saint-Joseph de Beyrouth

       

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 190 p.

       

      Une plume, deux silences

       

       « De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants qu’ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose. » C’est par ces mots que Natacha Appanah entame un récit où l’intime devient universel, où le témoignage se fait littérature, où l’écriture devient l’ultime acte de justice. Après son expérience troublante à l’île Maurice, elle retrouve cette même violence sous d’autres facettes à Bordeaux en mai 2021 : trois pays, trois destins, trois femmes victimes d’un même fléau, Nathacha, elle, en sortit vivante.

       

      L’auteure a dix-sept ans lorsqu’elle rencontre HC pour la première fois, un écrivain et poète charismatique âgé d’une trentaine d’années de plus qu’elle. Venant d’une famille patriarcale, elle grandit au sein d’un monde perfectionniste où la liberté est restreinte. Étant passionnée de littérature dès son adolescence, la jeune fille tombe amoureuse d’une illusion : un complice littéraire. Mais, en réalité, il s’agit d’un prédateur, un manipulateur qui l’isolera et la détruira peu à peu, la coupant de sa famille et de ses repères. Incapable de se confier à ses parents, elle décide ainsi de partir vers Lyon, en France. En 2000, elle apprend que sa cousine Emma a été tuée par son mari à l’île Maurice, puis vingt et un ans plus tard, en 2021 à Bordeaux, elle découvre que Chahinez Daoud, une femme vivant dans le quartier voisin, a été brûlée vive par son ex-conjoint : un féminicide d’une cruauté inouïe.

       

      Victime d’une relation toxique, Appanah comprend qu’elle doit écrire pour redonner vie à ces femmes, pour leur donner une chance d’exister indépendamment des hommes qui les ont abattues. Par cet acte d’écriture, Emma et Chahinez ne sont plus réduites à leur mort tragique, mais sont reconnues pour leur tendresse envers les autres et leur courage lorsqu’elles tentent de fuir. Les deux femmes étaient mères de trois enfants qu’elles n’ont jamais eu la chance de voir grandir. Ainsi, c’est la justice que Nathacha Appanah cherche à rendre :  une justice qu’elle peut accorder elle-même grâce à sa plume, une justice qui ne lui paraît plus impossible. Une justice qu’Emma et Chahinez n’ont pas pu obtenir en raison de la corruption et du manque de sérieux de la police. Nathacha interroge les proches, fouille les archives judiciaires, visite les lieux du drame. Elle cherche à comprendre qui étaient vraiment Emma et Chahinez, ce qu’étaient leurs rêves, leurs peurs, leurs ambitions, leur quotidien avant que la violence ne les efface. Car c’est précisément cet effacement qu’elle combat : après un féminicide, seule subsiste souvent la parole du meurtrier, sa version des faits, ses justifications.

       

      Que reste-il d’une femme après un féminicide ? Ses proches, ses souvenirs, ses objets, peut-être son foyer ? Pourtant, même la maison de Chahinez a été réduite en cendres. L’auteure insiste pour rendre hommage à cette femme. Elle visite ses enfants, ses voisins, ses rues et ses bâtisses, témoins de ce qu’elle a vécu. Souvent, après un féminicide, les femmes sont réduites à leur statut de victime, dominées par la parole de leurs agresseurs qui tentent de se défendre avec des justifications fallacieuses et des excuses misogynes. Ils cherchent à susciter notre pitié, du moins RD, qui a réussi à persuader son entourage qu’Emma était une femme instable et infidèle. Dans le tribunal, l’auteure enferme ces trois hommes dans une pièce imaginaire qu’elle contrôle : elle y dévoile leurs secrets et les similarités entre eux, et elle expose toutes les brutalités qu’ils ont commises envers leurs femmes, notamment MB qui a infligé à son ex-femme de terribles sévices. Ainsi, à travers la plume, le rapport de force est inversé : ce ne sont plus les victimes qui sont jugées et effacées, mais les bourreaux qui sont enfin exposés, dépouillés de leurs mensonges et réduits à leur barbarie.

       

      Face à de tels récits, nous ne pouvons plus nous rendre complices du silence. Ce livre offre une chance précieuse : découvrir qui sont vraiment ces femmes, au-delà de leur statut de victimes. Devenons des témoins actifs ! Refusons l’indifférence, et reconnaissons que chaque vie brisée par la violence conjugale porte en elle une histoire qui exige d’être entendue. C’est là le véritable appel de l’auteure, lauréate du prix Goncourt des lycéens 2025 pour ce roman, du prix Goncourt de l’Orient 2019 pour Le ciel par-dessus le toit et du prix Fémina en 2016 pour Tropique de la violence. À travers son style lyrique et poétique, elle nous rappelle notre responsabilité collective : agir maintenant, briser le silence, redonner une voix à celles qu’on a trop longtemps réduites au mutisme.

       

      Christelle Antakly

      Département de lettres françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Saint-Joseph de Beyrouth

      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      Choc et mat

       

      « Ce 7 juin 2012, à 3 h 18 du matin, 23 h 48 heure française », la vie de l’auteur bascule. Réveillé par son père, Paul Gasnier reçoit la nouvelle qui changera sa vie. Sa mère se trouve dans un coma après avoir été frappée par une moto KTM dans la rue Romarin. Dix ans plus tard, le journaliste décide d’écrire un roman sur la collision de sa mère avec Saïd.

       

      D’une tragédie intime à une plongée dans les failles d’un pays, Paul Gasnier évoque le parallélisme entre la collision réelle qui a abouti à la mort de sa mère et la collision symbolique de deux mondes différents. « Ce livre est le récit de cette collision, qui n’est ni un accident ni un meurtre. Une histoire française du début du XXIe siècle, où deux destins parallèles voués à s’ignorer se sont percutés, dans un pays éclaté et malade. »

      Comme pour un article de presse, l'auteur débute son œuvre en rapportant le discours d’un candidat d’extrême droite afin de faciliter par la suite la transition avec son expérience personnelle « Je le sais, parce que j’aurais pu en être le meilleur réceptacle, si l’on ne m’avait pas appris à en détecter les receleurs. ». Paul Gasnier va décrire la scène du crime et ajoute le témoignage des passants ainsi que le rapport du procès de Saïd.

      Bien qu’ayant une relation plutôt amicale avec sa mère, ne l’appelant pas maman à la maison, l’auteur n’évoque pas son nom dans l’œuvre. Il faut aussi noter que La collision est une œuvre autobiographique basée sur des faits réels qui a demandé 10 ans à l'auteur pour être construite.  Lors de la collision, l’auteur et sa sœur étaient dans deux villes différentes, et quand ils se retrouvent en famille dans leur cuisine, ils sentent le manque laissé par l’absence de la mère. « On se réunit dans la cuisine de l’appartement familial, à trois, au lieu de quatre, vingt-quatre heures après la collision. La famille idéale, épargnée jusque-là par les coups du sort, se retrouve mise K.-O. debout par une catastrophe qui échappe totalement à son monde. »

      C’est une première œuvre marquante que nous livre Paul Gasnier qui essaie de trouver un sens à la tragédie. La manière particulière de l’auteur de traiter ce sujet est intéressante vu qu’il ne parle pas uniquement du moment du drame et qu’il cherche aussi à comprendre Saïd, en s’entretenant notamment avec son avocat et sa sœur. Ce livre n’est pas un témoignage de son empathie ou de son soutien, mais une quête de la vérité, menée à la manière d’une investigation.

      La collision, au-delà d'être une simple reconstitution, est un ouvrage empreint de colère et d'ambivalence. L’auteur y prend deux postures, celle du fils de la victime et celle du journaliste. La première posture est ici un outil littéraire puissant. Elle révèle la tension constante entre le désir de justice et la haine, mais aussi entre le besoin de comprendre et le refus de pardonner. Cet équilibre est fragile mais l’auteur ne tombe pas dans le piège de l’apitoiement. Il dénonce aussi la corruption du système policier, « toutes les traces d’une machinerie policière et judiciaire qui s’est mise en branle pour établir des responsabilités, leur donner une traduction pénale, consigner le tout, puis l’archiver quelque part, l’oublier, et passer au suivant, après avoir fait rentrer au chausse-pied des sentiments dans des formulaires. ».

      Paul Gasnier montre dans son livre la facilité avec laquelle certains individus transforment une tragédie individuelle en symbole national. En analysant la scène de la collision sous un nouveau regard, il refuse la simplification, la catégorisation et la réflexion pavlovienne sur le conditionnement (réactions automatiques, socialement apprises, qui réduisent un événement complexe à des réponses simplifiées et morales). Il dépeint une société française fracturée. Il nous montre que certaines collisions ne relèvent pas du hasard mais du monde que nous construisons.

      Dans ce roman, Paul Gasnier ne cherche ni à condamner ni à excuser ce qui s’est passé mais à comprendre l’incompréhensible. En remontant le fil de cette nuit qui a changé sa vie, il affronte non seulement la violence d’un choc, mais tout ce que le choc révèle d’un pays fissuré, d’une justice imparfaite et d’une humanité fragile. Son livre devient ainsi moins un acte de réparation qu’un passage obligé de l’ombre vers quelque chose qui ressemble à une vérité intérieure. « Pour vivre en paix, et non plus en prisonnier de l’événement, il faut comprendre. Et pour comprendre, il faut désosser. »

       

      Elissa Hanna

      Département de lettres françaises

      Faculté des Lettres et des Sciences humaines

      Université Saint-Joseph de Beyrouth

       

       Passagères de nuit

      Yanick Lahens

      Éditions Sabine Wespieser, 2025, 121 p.

       

      À la recherche de la lumière

       

      Et si la nuit n’était pas seulement une période de sommeil, mais un espace où s’épanouit la liberté des femmes ? Dans Passagères de nuit, Yanick Lahens nous convie à explorer l'ombre, à la recherche du courage, de la mémoire et de la résistance discrète des héroïnes qu'elle met en avant. Il y a eu un temps – et peut-être est-ce encore le cas aujourd’hui – où la couleur de la peau déterminait un destin.

      Dans Passagères de nuit, Yanick Lahens examine cet héritage troublant à travers des femmes qui avancent dans l’ombre, non pour s’y égarer, mais pour y trouver refuge. La nuit, loin d’être un simple arrière-plan, se transforme en un espace de résistance, de connaissance et d’émancipation. Situé entre la Nouvelle-Orléans du début du XIX siècle et le Haïti postrévolutionnaire, le roman donne la parole à deux figures féminines importantes : Élisabeth et Régina. Bien que séparées par le temps, elles sont liées par une même lignée de violence, de silence et de courage. Dans un monde marqué par l’esclavage, la domination masculine et l’exploitation des corps noirs, être femme signifie vivre sous une menace constante. Pourtant, ces héroïnes refusent de se présenter comme des victimes. Leur résistance ne s’exprime ni par des cris ni par des affrontements directs, mais par une insoumission intérieure, souvent silencieuse, mais toujours résolue.

      Élisabeth, affranchie et commerçante prospère, incarne un refus radical de la soumission. Après avoir été victime d’une tentative de viol, elle choisit de fuir plutôt que de se laisser anéantir, quittant La Nouvelle-Orléans pour Haïti, terre de mémoire et de renouveau. Son parcours est celui d’une femme qui refuse de se laisser réduire à un corps disponible. Régina, pour sa part, évolue dans le silence. Un silence face aux humiliations, aux violences et aux désirs sexuels. Toutefois, ce mutisme n’est jamais une forme de passivité : il devient une arme, une « première déclaration d’amour à soi-même », un espace de reconstruction.

      L'insertion du créole donne au texte une musicalité unique et ancre le récit dans son contexte géographique et culturel. Cette écriture nocturne, parfois chuchotée, éclaire les corps et les consciences à la lueur d'une pénombre persistante. Cependant, cette richesse stylistique peut parfois déstabiliser : certaines transitions rapides et la multiplicité des voix requièrent une attention soutenue, au risque de perdre temporairement le fil de l'histoire. Ce léger déséquilibre n'entame cependant ni la force du propos ni la profondeur des personnages.

      Passagères de nuit s'adresse à celles et ceux qui choisissent de marcher dans l'ombre pour mieux saisir la lumière. C'est une œuvre profondément nécessaire, où la nuit devient un espace de reconquête de soi, plutôt qu'un refuge de peur. La nuit, omniprésente, sert de métaphore centrale. Elle représente le passage, la transformation et la lucidité. À l'image de la chouette, symbole ambigu de sagesse et de malédiction, les héroïnes discernent la vérité là où d'autres demeurent aveugles. Traverser la nuit, c'est accepter de confronter l'horreur sans se laisser submerger.

      J’ai été profondément touchée par la manière dont Yanick Lahens confie à la nuit la mission de révéler ce que le jour refuse d’exposer. La nuit devient ainsi un lieu de transition et de révélation, où les femmes apprennent à se tenir droites face à la violence et à l’héritage de la domination. Comme le souligne le roman, « Il y a tant de portes dans le monde qui donnent sur un autre monde » (p. 54), et ces passagères de nuit osent franchir ces seuils invisibles, non pas pour fuir, mais pour se reconstruire.

      Je recommande vivement ce livre à tous ceux qui désirent découvrir un roman intense, poétique et engagé, où la résilience féminine se manifeste comme un acte de courage et de liberté.

       

      Omamah Hasan

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

       

      Le nom des rois

      Charif Majdalani

      Éditions Stock, 2025, 113 p.

       

      Lorsque le mythe se confronte à la violence de l’histoire

       

      Dans son nouveau roman Le Nom des Rois, Charif Majdalani nous transporte dans un Liban d’avant-guerre à travers une narration empreinte de touches autobiographiques. Le protagoniste, cherchant à échapper à la réalité pragmatique de son père commerçant, trouve refuge dans l’étude obsessionnelle des lignées royales. Pour lui, Napoléon et Alexandre le Grand ne sont pas de simples personnages historiques, mais les fondations d’un univers imaginaire où la gloire perdure.

      La rupture se produit en 1975. À l’éclatement de la guerre civile, le vernis des temps anciens se fissure. Majdalani excelle à rendre compte de cette profonde désillusion : ce jeune homme, qui admirait les conquérants, réalise avec horreur que la « vraie » guerre n’a rien d'épique. Elle ne se résume qu’à des ruines et à la désintégration des héritages familiaux. Comme le souligne l’auteur vers la fin de son œuvre : « Je jetai un dernier coup d’œil aux montagnes... pour ce que j’avais investi en elles pendant des années, les peuplant de tribus barbares et d’envahisseurs, de rois antiques... » (page 112). Ce passage marque la fin de l’innocence et l’entrée brutale dans l’âge adulte.

      Majdalani utilise une langue française très précise pour établir des liens entre la psychologie des personnages et le cours de l’histoire. Cependant, cette richesse peut parfois poser un défi au lecteur. La narration, bien que fluide, se concentre sur de nombreux détails et une vaste galerie de personnages, ce qui peut considérablement ralentir le rythme du récit.

      Pour ma part, j’ai trouvé ce roman quelque peu laborieux. Bien que la réflexion philosophique sur l’identité et le temps soit captivante, la lenteur de l’intrigue et l’abondance des descriptions peuvent devenir lassantes.

      Je le conseillerais vivement à ceux qui sont passionnés par l’histoire et la littérature contemplative, car il offre une profondeur et une richesse d’analyse qui sauront les captiver. Cependant, il pourrait s’avérer décourageant pour les lecteurs en quête d’un récit plus dynamique et d’une action immédiate.

       

      Sarah Da’na

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

       

      Le bel obscur

      Caroline Lamarche

      Éditions Seuil, 2025, 240 p.

       

      Des personnages en quête d’auteur

       

      Le livre se structure autour de deux fils narratifs. D'une part, la narratrice fait ressurgir la mémoire d'Edmond, un ancêtre décédé prématurément en 1865 et effacé de l'arbre généalogique. D'autre part, elle relate sa vie avec Vincent, son mari, qui lui a révélé son homosexualité après plusieurs années de mariage. Deux figures masculines, l'une spectrale et l'autre proche, qui ébranlent son existence. Elle enrichit son écriture avec des documents familiaux, des lettres et des photographies anciennes. Edmond, qui a vécu au XIXe siècle, a été oublié tant par sa famille que par l'Histoire à cause d'une relation considérée comme inacceptable à l'époque. Cette révélation aide la narratrice à mieux appréhender sa propre situation et lui donne la force nécessaire pour aller de l'avant : « Il m’a fallu rôder autour de l’effacement d’Edmond pour trouver une expression datant de l’Antiquité qui s’applique à moi-même. Mais moi, je ne suis pas morte. Surtout, je refuse d’oublier notre amour. Les racines en sont trop profondes, trop tenaces. Faire table rase, refaire sa vie, ces formules si courantes n’appartiennent pas à mon lexique. Pour tout dire, je ne les comprends même pas » (page 32).

      Pendant un moment, elle ne se sent plus seule, entre les murs de sa chambre. Assise sur une chaise, elle entend le léger bruit des papiers sur son bureau, remués par la fenêtre restée ouverte toute la journée. Un verre de café au lait a refroidi, des mouches l’assaillent, ainsi que le biscuit à côté. À cet instant, la narratrice retrouve enfin son souffle. Elle prend une profonde inspiration. Pour la première fois depuis longtemps, elle se met en marche.

      Dans ce texte, le présent et le passé résonnent, révélant que les malentendus et la confusion traversent les décennies. Ce qui rend Le Bel Obscur si percutant, c'est la façon dont Lamarche lie les différentes temporalités et émotions. Elle montre que la douleur, le secret et la honte ne masquent pas la beauté, mais l'enrichissent au contraire. Ce qui est « obscur » devient « beau » lorsqu'il est enfin perçu et reconnu.

       

      Malak Shalash

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman 


      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 190 p.

       

      Quand on est grugé

       

      On entend souvent que la lumière émerge de l'intérieur de chaque individu, et que chacun est maître de son destin. Cependant, que se passe-t-il lorsque le cœur est plongé dans une obscurité qui transforme ses jours en nuits froides et solitaires ? Saura-t-il briller dans les ténèbres, ou sera-t-il submergé par l'obscurité ?

      La nuit au cœur aborde la violence faite aux femmes et le fléau des féminicides perpétrés par des partenaires. Il évoque des signes d'alerte comme la manipulation, le contrôle et l'isolement de la femme sous le prétexte de l'amour. Cet ouvrage met en lumière les dangers de certaines relations, montrant que des hommes, perçus comme intègres par la société, sont souvent présentés comme des maris idéaux, alors que la réalité est très différente. Ces hommes sont célébrés, tandis que la faute est attribuée aux femmes, qui subissent des violences terribles de la part de ceux qui vivent sous leur toit. Ils justifient leurs actes par des excuses telles que la jalousie, le choix vestimentaire ou l’autorité conjugale, créant ainsi un environnement toxique pour les enfants qui grandissent dans ces contextes.

      L'histoire commence avec Nathacha qui partage son expérience avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Au début, il lui semblait offrir un sentiment de sécurité, presque comme une figure paternelle. Cependant, cette relation portait déjà les germes du danger. Celui-ci s'est manifesté lorsque son compagnon a commencé à l'isoler du monde et à la manipuler, en jouant sur son amour pour la poésie et la littérature et en lui faisant croire à leur connexion. Graduellement, la relation a déséquilibré la narratrice, entraînant une souffrance psychologique. À travers son récit, Nathacha Appanah illustre comment la violence faite aux femmes peut commencer dans des relations qui paraissent normales, mais renferment de véritables risques.

      L'histoire se poursuit avec Chahinez, une jeune femme algérienne divorcée et mère. Elle fait la connaissance de MB, qui prétend être l'homme idéal, promettant amour et protection. Il lui propose mariage et voyage en France. Toutefois, là-bas, la relation devient toxique, marquée par la méfiance et une violence alimentée par une jalousie excessive. Cette transformation affecte profondément Chahinez, qui, autrefois rayonnante et pleine de vie, devient une personne perdue et effrayée, face à celui qui était censé être son refuge.

      La dernière femme est Emma, une jeune Mauricienne mariée à RD et mère de trois enfants. Une nuit de décembre 2000, son mari l’a poursuivie en voiture, l’a percutée et l’a écrasée, la laissant morte devant leur maison. Son histoire dans le roman illustre le visage le plus cruel de la violence faite aux femmes : une vie auparavant pleine de sourires et d’énergie qui se termine de manière tragique.

      Cette épreuve a poussé l’auteure à rechercher et à raconter d'autres histoires de femmes, afin de montrer que cette violence n’est pas un événement isolé, mais une réalité partagée par beaucoup.

      C'est sans aucun doute un roman à lire. La nuit au cœur se présente en effet comme un miroir essentiel pour la société. Le message le plus fort de l'auteure est que le silence constitue une complicité dans le crime, et que l'écriture permet de briser cette complicité. C'est une histoire révélatrice, visant à dévoiler la vérité, à déconstruire les mythes de l'amour romantique toxique et à remplacer le silence par l'écriture. L'auteure considère l'écriture non pas comme une forme de thérapie passive, mais comme un acte politique pour reprendre le contrôle sur sa vie.

       

      Noor Ismail Abo Omar

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 288 p.

       

      Reprise du pouvoir

       

      « Elle répétait toujours qu’elle partirait… mais elle restait par peur. » Dès les premières pages, La nuit au coeur de Nathacha Appanah confronte le lecteur à la brutalité de la violence conjugale et à ses conséquences irréversibles. Ce texte explore trois parcours de femmes marqués par la peur, le silence et l’enfermement : la narratrice, sa cousine Emma et Chahinez Daoud, victime d’un féminicide.

      À travers un récit fragmenté, l’auteure partage son expérience personnelle tout en enquêtant sur les morts d'Emma et de Chahinez. Ces femmes tentaient d’échapper à des hommes violents, mais seule l’auteure a survécu. La violence ne se manifeste pas seulement par des coups, mais aussi par une domination psychologique qui rend progressivement les victimes silencieuses : « Chaque jour, elle devenait davantage silencieuse, comme si sa voix s’évanouissait ».

      Le texte met également en avant la responsabilité collective. Les signes étaient évidents et les alertes nombreuses, mais elles ont été négligées : « On avait détecté les signaux, mais personne n’a voulu affronter la réalité ». Cette passivité, tant sociale qu’institutionnelle, permet à l’agresseur d’agir librement et enferme les victimes dans une tragique solitude.

      Pour la narratrice, c’est le temps de reprendre le pouvoir. La narratrice retourne les rôles en enfermant symboliquement les agresseurs dans une pièce close, reprenant ainsi le contrôle par le biais de l’écriture : « Je les laisserai mijoter un peu… ils appelleront au secours en vain ». Les mots deviennent alors un espace de justice et de réparation, là où la réalité a failli.

      Ce roman m’a profondément touchée et bouleversée. Il montre que le silence peut être aussi meurtrier que la violence elle-même. La figure de la femme enfermée dans la peur habite le texte et le lecteur. À travers une langue sobre et sincère, Nathacha Appanah tente de libérer les victimes de l’emprise du silence et de rendre leur dignité par la parole. La nuit au cœur est une œuvre nécessaire, qui oblige à regarder la vérité en face et à ne plus détourner le regard. Écrite à la croisée du témoignage personnel et de la mémoire collective, La nuit au cœur va au-delà d’un simple récit individuel. Elle se transforme en cri pour celles qui n’ont plus de voix et en appel urgent à reconnaître les signaux d’alerte avant qu’il ne soit trop tard.

       

      Majd Rasim Hindi

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

      La nuit au cœur

      Nathacha Appanah

      Éditions Gallimard, 2025, 288 p.

       

      Sous le poids du silence

       

      Certaines réalités restent longtemps cachées dans le silence collectif. La violence conjugale en fait partie, se développant loin des regards et des mots. C'est ce silence que Nathacha Appanah explore dans La nuit au cœur, un texte court et sérieux dédié à trois parcours féminins marqués par la domination et la brutalité.

      Le récit se concentre sur trois trajectoires distinctes, un choix narratif qui permet à Appanah d'aller au-delà du simple témoignage. Deux de ces femmes subissent la violence : l'une est écrasée par un quotidien de contrôle et d'humiliation, tandis que l'autre est victime d'un acte brutal et soudain qui lui coûte la vie. La troisième, quant à elle, a survécu, incarnée par l'auteure elle-même. Elle adopte une perspective à la fois intime et distanciée, non pas héroïque, mais pleinement consciente de la fragilité de la survie. Cet amalgame de destins individuels confère au récit une profondeur humaine remarquable, permettant de ressentir, à travers chaque histoire, l'intensité et la variété des expériences liées à la violence conjugale.

      L'un des aspects les plus marquants de La nuit au cœur est la manière dont l'auteure aborde la question de l'emprise. La violence n'apparaît jamais comme un acte brutal isolé, mais se développe progressivement, souvent à l'insu des victimes. Appanah met en lumière avec subtilité des signes souvent ignorés : le contrôle discret, la peur omniprésente, l'isolement croissant et la perte progressive de confiance en soi. En illustrant cette montée lente et insidieuse de la domination, le texte permet au lecteur de comprendre comment la violence conjugale s'installe dans la vie quotidienne, devenant ainsi difficile à identifier, voire à reconnaître.

      Cette lecture m’a particulièrement marquée par sa rigueur éthique. Elle rappelle que la littérature n'est pas seulement un espace de fiction, mais aussi un lieu de responsabilité, capable de nommer ce que la société préfère occulter. Cet ouvrage confirme donc que l’acte d’écrire peut devenir un geste de mémoire, de résistance et de transmission. C'est un roman qui, par sa retenue et sa profondeur, s'affirme comme une œuvre majeure de la littérature contemporaine et renforce ma conviction sur le rôle essentiel de la littérature dans la compréhension du réel.

       

      Lamis Nael El-Muhtaseb

      Département de français

      Faculté des langues étrangères 

      Université de Jordanie-Amman  




      La Collision

      Paul Gasnier

      Éditions Gallimard, 2025, 134 p.

       

      Au-delà de la simple douleur : le pardon

       

      Le récit suit un jeune homme face au deuil, au choc et à l’incompréhension. Après l’accident qui a coûté la vie à sa mère, la douleur ne s’efface pas : elle s’installe durablement et réapparaît par moments, comme des vagues incontrôlables. L’auteur illustre avec précision les effets psychologiques de cette perte, notamment le sentiment de vide, la culpabilité et la difficulté à retrouver une vie normale après un tel drame.

      En 2022, dix ans après l'accident, Paul Gasnier choisit de briser le silence et de relancer l'enquête sur la mort de sa mère, se sentant enfin prêt à affronter un passé douloureux. Au cours de ses investigations, il découvre les souffrances et les épreuves vécues par Saïd, dit "le motard", qui l'ont poussé à commettre cet acte tragique.

      Le roman va au-delà du simple récit d'un accident ; il illustre comment un événement tragique peut bouleverser une vie entière et influencer profondément l'identité d'une personne. La collision est donc à la fois physique et intérieure, touchant aussi bien les émotions.

      En outre, la rencontre entre Paul et la sœur de Saïd représente un moment particulièrement marquant dans l'histoire. Cette scène est chargée de malaise et de tension sous-jacente. Chacun vit sa propre douleur, et leurs échanges, parfois hésitants, soulignent la difficulté d'affronter la vérité quand elle touche à la souffrance de l'autre.

      À travers ces parcours entremêlés, le roman questionne la notion de responsabilité individuelle dans un contexte social précaire. L'auteur révèle comment un ensemble de choix, de circonstances et d'influences peut mener à une collision allant au-delà de la simple culpabilité. La société décrite apparaît ainsi fragmentée, marquée par l'exclusion et l'injustice.

      Ce que j'ai particulièrement aimé dans ce roman, c'est le courage et la grandeur de Paul, le narrateur, qui s'efforce de comprendre les circonstances de la vie du motard qui a causé la mort de sa mère, tout en exprimant son désir de vérité malgré la douleur. Certaines scènes, en particulier celles qui suivent immédiatement l'accident, sont particulièrement déchirantes, permettant aux lecteurs de ressentir sa souffrance. Enfin, ce roman nous encourage à réfléchir sur l'importance du pardon et sur la nécessité de surmonter la douleur pour continuer à vivre et retrouver la paix intérieure.

       

      Raghad Hani

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

      Kolkhoze

      Emmanuel Carrère

      Éditions P.O.L, 2025, 346 p.

       

      Je suis le fils de ma mère

       

      Dans Kolkhoze, l’écrivain Emmanuel Carrère, le fils d’Hélène Carrère d’Encausse -la première femme secrétaire perpétuelle de l’Académie française- se remémore sa mère et explore leur relation. Carrère y raconte l’histoire de sa famille aux racines russes et géorgiennes, ainsi que les événements historiques qui ont marqué leurs parcours, notamment durant les deux guerres mondiales en Europe.

      Carrère souhaite explorer sa relation avec sa mère, qui a joué un rôle clé dans son parcours d’écrivain. Ce texte transcende le roman traditionnel en se présentant comme une autobiographie et un portrait reflétant une relation à la fois admirative et conflictuelle. L’auteur s’engage dans une quête pour comprendre l’amour qui les a unis, tout en se demandant comment ce lien a influencé son œuvre. Ce récit devient également une réflexion sur la mémoire et le deuil. Emmanuel Carrère s'appuie sur des archives familiales pour retracer l’histoire de ses parents et de leurs ancêtres, abordant les zones d’ombre et les contradictions de leur trajectoire, telles que des engagements politiques ambigus, des relations controversées et des choix de vie difficiles. Kolkhoze montre que l’amour et l’admiration peuvent perdurer malgré les conflits. La mort de ses parents est narrée avec respect et émotion, et le roman se conclut par un hommage : à travers l’écriture, l’auteur cherche à comprendre la vie de ses parents tout en leur exprimant sa gratitude et son affection.

      Le titre de cet ouvrage, « Kolkhoze », provient du russe et désigne les grandes exploitations agricoles de l’Union Soviétique. Cependant, pour la famille d’Emmanuel Carrère, cela revêt une signification différente ; c’était un rituel qu’Hélène Carrère institua avec ses trois enfants avant de les coucher, en l’absence de leur père, Louis Carrère, lorsqu’il était parti pour le travail. Les enfants se réunissaient autour de leur mère dans un moment qu’ils appelaient leur kolkhoze.

      Dès la première page de son livre, Carrère écrit : « Cette nuit-là, réunis tous les trois autour de notre mère, nous avons fait kolkhoze pour la dernière fois ». C’était au moment de son décès en 2023.

      J’ai été profondément émue par cet ouvrage, car il souligne l’importance de nos origines et de nos familles qui nous inspirent pour avancer dans la vie et mieux comprendre qui nous sommes et d’où nous venons. Je le recommande à tous ceux qui s'intéressent à l’histoire et aux relations familiales, car il illustre à quel point nos origines peuvent éclairer nos parcours et enrichir notre compréhension de nous-mêmes.

       

      Aroub Al-Zghoul

      Département de français

      Faculté des langues étrangères

      Université de Jordanie-Amman

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