La nuit au cœur
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard, 2025, 288 p.
Ce que la nuit dévoile
Ecrire encore sur la nuit, revenir
sans cesse à cette obscurité qui semble tout recouvrir et parfois même tout
effacer est intéressant. En effet la nuit n’est pas seulement un moment de la
journée, elle est aussi un état, une sensation, une partie des personnages.
Chez Nathacha Appanah, la nuit devient un espace profond, presque intime, où se
cachent les pensées, les douleurs et parfois quelques instants, de
lumières. Dans ce récit, la
nuit n’est jamais simplement un cadre. Elle est partout. Elle entoure les
personnages féminins du roman, elle les suit, elle les traverse. On a parfois
l’impression qu’elle pèse sur elles, comme un silence trop lourd. Elle
représente ce qu’ils ne disent pas, ce qu’ils gardent à l’intérieur. Ce sont
leurs peurs, leurs souvenirs difficiles, leurs regrets, mais aussi leurs
émotions les plus secrètes. A travers une écriture simple et sensible,
l’autrice nous fait ressentir cette ambiance sombre, mais aussi très
humaine.
Les femmes avancent dans cette
obscurité lentement et avec doute, parfois avec peur. Elles ne comprennent pas
toujours ce qui leur arrive. La nuit devient alors comme un miroir, elle montre
leurs faiblesses, mais aussi leur courage, même quand il est discret.
L’écriture d’Appanah est simple. Elle parle de choses difficiles, parfois
douloureuses, mais sans utiliser des mots compliqués ni dramatiques :
l’emprise, la peur, l’amour étouffant, la honte, le féminicide et la mort. Tout
est dit avec douceur. Cela rend le texte encore plus fort. On comprend que la
nuit n’est pas uniquement quelque chose de négatif. Elle peut aussi être un
moment de calme, de réflexion, où l’on se retrouve face à soi-même. Dans le
silence de la nuit, les pensées deviennent plus claires. On entend mieux ce que
l’on ressent vraiment. C’est peut-être pour cela que la nuit est si importante
dans ce récit : elle oblige les personnages à se confronter à eux-mêmes,
sans distraction, sans fuite.
Finalement, écrire sur la nuit, c’est
écrire sur la fragilité des êtres humains, leurs blessures et leurs forces. Car
même quand tout semble sombre, il reste toujours une petite lumière quelque
part, une pensée, un souvenir ou simplement l’envie de continuer.
Et peut-être comprendre la nuit, c’est
déjà commencer à avancer vers le jour.
Margarita
Alwany
Département
de langue et littérature françaises
Faculté
des Lettres et des Sciences Humaines - Section 2 - Fanar
Université
Libanaise
Passagères De Nuit
Yanick Lahens
Editeur : Sabine Wespieser, 2025, 219
pages
Femme
invisible
Yanick
Lahens nous emmène à la rencontre des femmes qu’on ne voit pas, celles
dont histoire a été effacée. Elle choisit deux femmes fortes, du
XIXᵉ
siècle, liées par une même lignée et par la résistance féminine : Élizabeth et Régina. Elle évoque deux
espaces historiques : La Nouvelle-Orléans (États-Unis) au 19e siècle,
ville marquée par les migrations haïtiennes et héritage caraïbes et Le
Port-au-Prince à Haïti aux Caraïbes.
L’autrice nous raconte la vie de
celles qui ont vécu les affres de
l’esclavage et des violences : elle explore
la mémoire, force intérieure des femmes face à la domination sociale et
coloniale.
Les
descriptions sont riches en images, en sensations (odeurs, couleurs, paysages,
mer, nuit), ce qui donne au texte une dimension presque musicale. Ce que les deux narratrices disent est un cri
d’amour ; pour Régina, l’amour pour son amant sur le point de mourir ; pour
Élizabeth, l’amour pour les siennes, mère et grand-mère, qui lui permettent
d’apprendre à survivre et de rester joyeuse. Cette narration à plusieurs
voix permet au lecteur de croiser les époques, de montrer différentes formes de
résistance, de mettre en valeur la transmission entre générations.
Certaines
réalités se répètent d’une génération à l’autre. Même lorsque les comportements
humains ne sont pas bienveillants, ils persistent avec le temps. Le livre
montre ainsi que l’histoire change, mais que certaines attitudes restent les
mêmes.
Les
femmes présentées dans le récit font preuve d’un grand courage. Elles incarnent
la force et la résistance des femmes noires qui trouvent en elles-mêmes la
volonté de continuer à vivre malgré les épreuves.
Certains
passages évoquent des scènes de viol très choquantes. Par exemple, elle a
poignardé l’ami de son père afin de se défendre et d’avoir, au moins un
instant, l’impression d’être libre, comme lorsqu’elle peut marcher seule la
nuit.
Ce
livre est intéressant parce qu’il nous fait découvrir la littérature
haïtienne contemporaine.
Tatiana
Naddaf
Etudiante
en première année de licence
Département
de Langue et Littérature Françaises
Faculté
des Lettres et des Sciences Humaines-Section 2
UNIVERSITE LIBANAISE
Kolkhoze
Emmanuel Carrère
Editions P.O.L, 2025.
Kolkhoze : généalogies en clair-obscur.
‘’L’hommage
de la nation : le 3 octobre 2023, 53 jours après sa mort, un hommage national
est rendu à notre mère dans la cour d’honneur des Invalides. L’orchestre de la
Garde républicaine joue l’Adagio de la Symphonie « Jupiter » et, pour la touche
russe, la Sérénade de Tchaïkovski’’.
Lire
Kolkhoze d’Emmanuel Carrère, au lendemain de l’entrée au Panthéon
d’Hélène d’Encausse, oblige à penser la biographie comme une géographie — de
sang, de langues, d’empires — et la littérature comme un acte de déviation par
rapport aux totems nationaux. Carrère, romancier et essayiste reconnu, promène
dans ce livre sa longue pratique de l’autofiction biographique, déjà visible
dans Un roman russe (2007),V13(2022). Sa carrière, marquée par une
porosité constante entre enquête, confession et essai, fait de lui un
architecte du récit de soi qui sait mêler archives et imagination pour sonder
la filiation. Sa filiation indirecte, ici, rejoint celle d’Hélène d’Encausse :
Russe blanche exilée en France, descendante de princes baltes et
d’intellectuels traducteurs, elle incarne une Europe au pluriel que Carrère
tente de cartographier.
Quand
une vie privée éclaire l’histoire politique.
Kolkhoze
se situe aux croisements de plusieurs genres : autofiction biographique, récit
des origines, fiction d’archives, roman de filiation. Cette porosité générique
est essentielle : elle permet à l’auteur de travailler la mémoire comme
matériau littéraire, non comme simple consigne commémorative. L’incipit —
l’hommage officiel, l’orchestre, la mention de Tchaïkovski — met d’emblée en
scène la mise en spectacle d’une histoire familiale qui, par éclats, renvoie
aux grandes heures et aux crimes de l’Europe. La remarque présidentielle — «
dans le sang de notre mère coulent tous les fleuves de l’Europe, entre la Volga
et le Rhin » (p.11) — n’est pas une hyperbole gratuite, mais le symptôme d’une
Europe raccommodée par l’éloge. Carrère s’emploie à fissurer cette rhétorique
en déroulant, au fil du livre, portraits et documents qui déjouent l’unité
narrative.
Le
procédé est double : d’un côté, le récit s’attache au portrait de la mère,
figure centrale, ambivalente, à la fois allégorie de la richesse européenne —
des lois, des langues, des époques — et personnage intime. Sa dualité —
autoritarisme et absentéisme — devient le miroir des tensions historiques : une
Europe qui impose des cadres et qui, parfois, se dérobe. De l’autre, Carrère
ausculte ses aïeux paternels et maternels, avec un rare recul critique sur
leurs aspirations politiques. La révélation selon laquelle le père d’Encausse
fut collaborateur avec l’ennemi, insérée comme un panneau aveugle dans la
généalogie, rappelle que l’histoire des familles est faite d’ombres
indéracinables. Carrère n’édulcore rien : il confronte l’héritage des siens aux
compromissions d’époque, et fait sentir combien la mémoire privée participe
d’une mémoire collective faite d’orphelins politiques et moraux.
Portraits,
archives et confessions.
La
méthode de Carrère, fondée sur la juxtaposition d’archives et de digressions
personnelles, transforme les extraits cités en contrepoints. Ainsi, la page 21
— « à mesure que je deviens vieux, ce qui m’intéresse le plus, c’est la
dimension verticale... l’enfant que moi-même j’ai été » — opère comme une clé
du livre. L’écrivain y revendique la verticalité généalogique : l’ascendance,
les transmissions, mais aussi la verticalité historique, cette colonne d’air
sous laquelle s’abritent les catastrophes annoncées. Le texte balance entre
intime et prophétique : la conviction que nous approchons d’une « catastrophe
historique sans précédent » confère au roman une tonalité apocalyptique qui
tranche avec la minutie des reconstitutions familiales.
C’est
dans cette tension que Kolkhoze trouve sa force : l’auteur multiplie les
points de vue — celui du fils, du biographe, de l’historien à petite échelle —
et renverse parfois la fonction consolatrice de la chronique familiale. La
mère, loin d’être sanctifiée, devient une allégorie plurielle : celle d’un
continent aux plis multiples — lois, cultures, époques — et dont les
appartenances se chevauchent. Hélène, qui appartient aux deux cultures russe et
française, personnifie cette porosité. Sa présence dans le récit oblige Carrère
à faire dialoguer l’identité avec la responsabilité historique. Quand l’État
fait l’éloge de ses ancêtres princes et barons, le récit autofictionnel réintroduit
des failles : collaborateur, traductrice, général prussien, baron balte — autant
de figures qui témoignent d’une Europe composite, parfois complice, souvent
contradictoire.
La
réussite du livre tient à la manière dont Carrère ménage l’écart entre la
grande histoire et le détail singulier. Par la technique de la chronique
littéraire — alternance d’aperçus analytiques, de scènes vécues et d’extraits
archivistiques — il met en place une écriture qui n’élude ni la culpabilité ni
l’admiration. L’objet littéraire ainsi fabriqué n’est pas une monographie
honorifique mais une enquête morale : qui sommes-nous quand nos ancêtres ont
pris parti ; quelle place donner au sang, à la langue, au geste politique ?
Ce
livre nous retiendra par son mélange d’enquête intime et de réflexion politique,
indispensable pour qui cherche à comprendre la complexité des filiations
européennes. Il est d’ailleurs tentant de convoquer le Paris mis à nu
d’Etel Adnan (2025). Si Carrère interroge la filiation et la responsabilité
historique à travers le prisme familial, Adnan déplie la ville en strates de
langues, de lieux et de douleurs — et rappelle que la géographie urbaine porte,
elle aussi, l’archive des exils et des violences. Les deux livres, en se
répondant, nous invitent à entendre l’Europe comme un territoire complexe,
fragile et toujours à recomposer.
Marwa Kronfol
Département de Littérature et de Lettres Françaises
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines I
Université Libanaise, Liban
Le crépuscule des hommes
Alfred de Montesquiou
Editions Robert Laffont, 2025, 243 p.
Entre les cendres de la guerre et la quête judiciaire
Le Crépuscule des hommes est un roman
historique d’Alfred de Montesquiou publié en 2025. Fondé sur une enquête
documentaire rigoureuse, l’ouvrage retrace le célèbre procès de Nuremberg,
organisé après la Seconde Guerre mondiale afin de juger les principaux
dirigeants nazis. À travers le regard de journalistes, de photographes, de
traducteurs et d’officiers présents lors de ce procès historique, l’auteur nous
plonge dans une période décisive de l’histoire européenne, marquée à la fois
par les ruines de la guerre et par la naissance de la justice internationale.
Dès les premières pages, l’auteur décrit une ville de
Nuremberg dévastée par les bombardements. Il la compare à « une carcasse de
baleine morte rejetée sur la plage », une image saisissante qui traduit
l’ampleur de la destruction. Les rues sont couvertes de gravats, les habitants
vivent dans une grande pauvreté et les enfants cherchent de quoi survivre dans
les déchets. Cette représentation réaliste permet au lecteur de mesurer les
conséquences humaines de la guerre bien au-delà du champ de bataille.
L’un des personnages les plus marquants du roman est
Didier Lazard, ancien résistant juif français. En découvrant l’Allemagne
vaincue, il porte un regard nuancé sur les événements. Bien qu’il ait lui-même
souffert du nazisme, il refuse de céder à la haine et s’interroge sur les
dangers de la vengeance collective. À travers lui, l’auteur invite le lecteur à
réfléchir à la complexité des rapports entre justice, mémoire et pardon.
Le roman met également en lumière les coulisses du procès.
Le château de la famille Faber-Castell est transformé par l’armée américaine en
centre de presse pour accueillir les centaines de journalistes venus du monde
entier. Les conditions de vie parfois difficiles des correspondants sont
décrites avec précision. Par ailleurs, les premières tensions entre les
Américains et les Soviétiques apparaissent déjà, annonçant le début de la
guerre froide.
Un autre aspect particulièrement intéressant du récit
concerne l’innovation technologique mise en place lors du procès : un système
de traduction simultanée développé avec l’aide d’IBM. Cette avancée
révolutionnaire permet aux participants de suivre les débats dans plusieurs
langues. Le roman montre cependant le poids psychologique qui repose sur les
traducteurs, confrontés quotidiennement aux témoignages et aux preuves des
crimes nazis.
Certaines scènes sont particulièrement bouleversantes,
notamment la projection des films tournés dans les camps de concentration
devant les accusés. Ces moments rappellent avec force l’horreur des crimes
commis et soulignent la nécessité de rendre justice. Le roman évoque également
les désaccords entre le procureur américain Robert Jackson et le général
Donovan concernant la meilleure manière d’établir la vérité : faut-il privilégier
les documents officiels ou les témoignages humains ? Cette opposition enrichit
la réflexion sur la construction de la justice et de la mémoire historique.
Malgré la gravité des événements, l’auteur n’oublie pas
la dimension humaine de ses personnages. Entre les audiences du tribunal, les
journalistes tentent d’échapper au poids des souvenirs à travers les fêtes, la
musique ou l’alcool. Ces instants plus légers révèlent les blessures profondes
d’une génération marquée par la guerre et son désir de retrouver une existence
normale.
En conclusion, Le Crépuscule des hommes est un
roman historique puissant, émouvant et profondément humain. Il montre que la
justice est indispensable après les conflits, mais rappelle également que la
haine, l’indifférence et le silence peuvent conduire une société entière vers
la barbarie. L’ouvrage invite le lecteur à réfléchir à la responsabilité
individuelle et collective, aux dangers du fanatisme et à l’importance de
défendre les valeurs de liberté et de dignité humaine.
Pour ma part, j’ai beaucoup apprécié ce roman, car il
associe avec talent l’Histoire, la politique et les émotions humaines. Le style
d’Alfred de Montesquiou est à la fois précis, vivant et très cinématographique.
Ce livre ne raconte pas seulement le procès des criminels nazis ; il propose
aussi une réflexion profonde sur la mémoire, la culpabilité et la nature
humaine. J’ai particulièrement aimé le personnage de Didier Lazard, qui demeure
capable de compassion malgré les souffrances qu’il a endurées. Cette attitude
fait de lui un personnage à la fois touchant et inspirant.
Yara Mustafa Ahmed
Département de français
Faculté des
Langues et de Traduction
Université
Pharos à Alexandrie, Egypte
La nuit au cœur
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard, 2025, 190 p.
La nuit au cœur ou la
libération de l'âme de la femme maltraitée
Fidèle à son registre d'œuvres
humaines et féministes, Nathacha Appanah signe, avec La nuit au cœur, son
retour dans la sphère littéraire après quatre ans de préparation et d’écriture.
Cette œuvre, lauréate du prix Femina
2025, prix Renaudot des lycéens 2025 et plus récemment prix Goncourt des
lycéens 2025, met le cerveau humain sens dessus-dessous. En se réappropriant la
nuit et le silence, les éléments qui avaient failli causer sa perte, l'auteure
retrace son retour au pouvoir après des années d'asservissement puis de peur
pour prouver à toutes les femmes victimes de violences conjugales que l'emprise
ne signe ni leur perte ni leur effacement.
Bien souvent, certaines œuvres de la
littérature blanche sont dénuées de certaines émotions et dimensions humaines
pourtant nécessaires pour transporter le lecteur ; ce n'est pas le cas de cet
ouvrage car le lecteur est plongé dans un monde où la violence est synonyme
d'amour ; d'où la dimension philosophique et psychologique de ce roman à
travers lesquelles l'auteure s'est remise en question pour pousser le lecteur à
la réflexion.
Asservissement, emprise, effacement,
voilà trois mots utilisés par l’auteure pour décrire la femme prise au piège
dans une relation toxique, une relation sans issue qui bien souvent se solde
par sa mort. « À lire ces mots, on pourrait croire à une emprise uniquement
psychologique et morale. À lire ces mots, on pourrait croire à un envoutement
spirituel, mais il y a le corps : sa prise en main, son éducation, sa
domestication et enfin, son asservissement. » Mais Nathacha Appanah ne
s'est pas laissé dicter son œuvre, cette dernière vise avant tout à libérer son
âme d'un fardeau qui lui pèse depuis des décennies. Ce thème, malheureusement,
n’est toujours pas suffisamment pris au sérieux même si le nombre de
féminicides ne cesse d'augmenter d'année en année et ce dans tous les pays.
Mais au sein de cette obscurité, une lumière persiste, une lueur d'espoir
brille, une épopée de résilience et de retour au pouvoir s'écrit, La nuit au
cœur c'est avant tout l'histoire de femmes puissantes que tout lie et rien
ne relie à la fois. « Tout nous lie, rien ne nous unit. Tout est logique,
rien n’a de sens. J’ai cette impression diffuse – indécente bien sûr, parce que
moi je suis vivante – que j’aurais pu être à leur place. Nous avons été trois à
courir, à nous enfuir, et cette peur qui vient avant la fin, celle que je ne
sais pas décrire exactement, je sais qu’elles l’ont éprouvée, en courant, en
voulant s’échapper, et je pense désormais à cela tout le temps, je suis avec
elles. »
À travers cette œuvre, l'auteure veut
mettre en lumière l'un des problèmes sociaux de notre ère moderne : les
féminicides. D'ailleurs, elle ne le cache pas, elle-même a vécu une tentative
de féminicide au début de sa jeunesse. Pourtant, elle a longtemps voulu oublier
cet événement qui l’a sauvée de son bourreau, mais qui l'a condamnée à porter
ce poids toute sa vie. Quand elle apprend que sa cousine, Emma, est tuée par
son partenaire, sa honte se transforme en colère face à cette injustice mais le
catalyseur de son œuvre a été la mort de Chahinez, une inconnue pour laquelle
l'auteure ressent une connexion sans pareil. À ce moment-là, Nathacha Appanah,
déjà auteure, décide d'écrire pour rétablir la vérité, pour prouver à la
société qu'une femme ne meurt pas seulement lorsqu'elle est tuée par son
partenaire, mais lorsque la société la condamne elle et non lui. « Il n’y a
pas que le cœur de la femme qui s’arrête quand son compagnon la tue – son
existence entière est désormais rétrospectivement teintée par ce crime. »
Son œuvre intimiste et réaliste se veut une alarme aux sons stridents ; elle
secoue la société pour mieux la réveiller.
En outre, l'auteure n'a rien laissé
au hasard car même la structure de son texte reflète le cycle vicieux dans
lequel les femmes tombent dans une relation toxique. Cette structure cyclique
met l'accent sur la répétition pour prouver aux lecteurs que ce recommencement,
constant, était vécu par les victimes. Les analepses ont également eu leur rôle
à jouer étant donné que l'auteure revenait sur les détails des trois cas pour
que le lecteur ait toutes les cartes en main.
Quant aux style et ton employés par
l'auteure ils ont encore une fois joué le rôle de messager. Le ton, doux et
sévère, est similaire à celui de la mère qui reproche quelque chose à ses
enfants. Tandis que le style d'écriture lyrique voire poétique contraste avec
les violences des faits relatés. « Ici est un monde de monceaux, de bribes,
de mémoires, de souvenirs, d’affects. Ici subsistent le souffle des rêves, le
grain des peaux, le sel des larmes, l’épaisseur des nuits et le goût du temps.
» La répétition de mots tels que « asservissement », « emprise », « mort »
et leurs champs lexicaux accentuent la détresse psychologique des victimes qui
sont vulnérables face à leurs bourreaux, peu importe la situation.
Tout au long du roman, plusieurs
éléments ont joué un rôle décisif qui a scellé le destin de ces femmes. Toutes
les trois ont couru à travers la maison, la rue, le quartier. Toutes les trois
ont prié que la nuit s'achève et que l'aube daigne arriver pour mettre fin à
leur calvaire. Toutes les trois ont été forcées au silence jusqu'à ce que ce
soit Nathacha Appanah qui l'impose ; « Tout ne sera donc pas dit, pas écrit,
parce que d’une troublante manière, par un étrange sort, le silence face à la
chose est ce qui me maintient droite. Ce silence sera mon secret, ma colère,
mon objet de chantage, mon jardin de minuit, mon retour au pouvoir, enfin ».
Mais de tous ces éléments un seul a souvent été sciemment délaissé jusqu'à la
fin : le procès. Cette sentence qui sert à rétablir la vérité. Mais qui peut
dire la vérité ? Tous, sauf une personne décédée. Le procès ne prend jamais en
considération la défunte victime alors que le but premier du procès est de lui
rendre justice. Alors est-ce que le procès est en mesure d’éteindre les flammes
ardentes de ces injustices ? Non, voici pourquoi l'auteure a écrit ce livre :
pour montrer à tous que sur les trois cas, deux procès ont eu lieu. L'un a
condamné la victime, l'autre a condamné le bourreau. Les trois hommes étaient
coupables et pourtant seul l'un d'eux a été puni, d’où le rôle de la chambre
imaginaire de l'auteure qui rétablit la vérité en écoutant avant tout la
victime et non l'accusé. « De ces nuits et de ces vies, de ces femmes
qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants
qu’ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose.
Les écrire, les regarder en face, les peser chacun leur tour et aussi ensemble,
les comparer, les mettre côte à côte, bien au chaud, à l’abri dans ce livre. […]
Il y a l’impossibilité de la vérité entière à chaque page mais la quête
désespérée d’une justesse au plus près de la vie, de la nuit, du cœur, du
corps, de l’esprit. »
Malgré le fait que les personnages de
ce roman n’évoluent pas selon les codes du genre, il est indéniable que chacun
a évolué à sa manière. D'un côté, les femmes, pleines de vie au moment de
rencontrer leurs partenaires respectifs, sont passées de l'effacement à la mort
intérieure puis à la prise de conscience et enfin par leur retour au pouvoir. «
C’est étrange comment après la peur vient la colère envers celle que j’ai
été. Où est passée l’éducation que j’ai reçue, ou est passée ma capacite à
réfléchir et à penser ? » Oui, même Emma et Chahinez ont pu reprendre le
contrôle de leur vie à travers l’expansion de son entreprise pour l’une et le
divorce pour l’autre. D'un autre côté, les époux suivent le parcours des
pervers narcissiques qu'ils sont : ils choisissent leurs proies, les couvrent
d'amour pour mieux les isoler ensuite, deviennent leurs bourreaux quotidiens
jusqu'à ce qu'ils décident de s'en débarrasser lorsqu'elles essaient de
s'échapper. « Pour éviter ce schéma, cette descente dans la nuit qui
ressemble à une chute sans fin, je ne dis rien, je le regarde se détacher de
l’ombre feuillue, s’approcher de moi. Il ne s’en cache pas, au contraire, il
veut que je sache que rien de ce que je peux faire, entreprendre ou penser ne
lui échappe. »
Enfin, ce roman n’est pas comme les
autres : le cœur il volera, l’esprit il embrumera et la justice il répandra. Ce
roman est une œuvre unique : d’un côté il est la violence incarnée, de l’autre,
il est une caresse digne de l’être aimée.
En conclusion, que ce soit à travers ses
thématiques toujours actuelles, sa dimension personnelle, sa structure cyclique
et ses personnages plus que réels, La nuit au cœur se distingue des
autres œuvres du même genre. Son auteure Nathacha Appanah en a fait une épopée
du retour au pouvoir des femmes maltraitées, signe que l'emprise et
l'asservissement ne sont pas synonymes d'effacement. Dans la mer d'œuvres
intimes et personnelles, La nuit au cœur se révèle être le cri d'une
femme longtemps bafouée mais qui désormais revient plus forte que jamais.
Rayane Halawani
Ecole des traducteurs et
interprètes de Beyrouth
Université Saint-Joseph de
Beyrouth
Le nom des
rois
Charif Majdalani
Éditions Stock, 2025, 113 p.
La chute
des royaumes intérieurs
Certains romans racontent une histoire ; d'autres
racontent la manière dont un regard se transforme. « Le nom des rois »
de Charif Majdalani appartient à cette seconde catégorie. Derrière le récit
d'un adolescent passionné par les souverains de l'Histoire se dessine une
méditation subtile sur la fin des illusions, le passage à l'âge adulte et
l'irruption de la guerre dans une existence jusque-là protégée. Le roman m'est
apparu comme le récit d'une double chute : celle des rois imaginaires qui
peuplent les livres et celle des certitudes qui accompagnent l'enfance.
La première partie s'organise autour d'un
narrateur solitaire, entièrement tourné vers la lecture. Fasciné par les
dynasties oubliées et les conquérants antiques, il ne lit pas tant pour
comprendre l'Histoire que pour accumuler les noms des souverains qui l'ont
façonnée. Ces noms deviennent pour lui des trésors. Ils peuplent son imaginaire
et lui offrent un refuge face à un réel qu'il juge trop ordinaire.
Ce qui m'a particulièrement frappée dans ces
pages, c'est la manière dont Majdalani construit une conscience plutôt qu'une
intrigue. Le roman avance moins par les événements que par les mouvements de la
pensée. Les paysages de Massiaf deviennent sous le regard du narrateur des
territoires légendaires où les récits du passé continuent de résonner.
L'écriture accompagne cette transformation du réel. Ample, précise et souvent
sinueuse, elle épouse les rêveries du jeune homme et donne au texte une
profondeur méditative qui invite le lecteur à partager son imaginaire.
Mais peu à peu, une fissure apparaît dans cet
édifice de légendes. La rencontre avec le père de Walid, roi déchu devenu homme
d'affaires, introduit un premier désenchantement. Derrière le prestige du titre
ne subsiste qu'un homme ordinaire. La grandeur cesse d'être une évidence ; elle
devient une illusion entretenue par les récits. Ce motif de la chute du roi
constitue à mes yeux l'un des symboles les plus forts du roman. Majdalani
montre avec finesse que les royaumes les plus durables sont souvent ceux que
nous construisons dans notre imagination.
La seconde partie marque une rupture décisive.
Lorsque la guerre éclate en 1975, le monde des livres ne suffit plus à tenir la
réalité à distance. Ce qui n'était jusque-là qu'un décor historique devient une
expérience vécue. La violence s'immisce dans les lieux familiers, modifie les
comportements et impose brutalement sa présence.
L'une des grandes réussites du roman réside dans
la manière dont l'auteur représente cette guerre. Il ne cherche jamais l'effet
spectaculaire. Les combats demeurent souvent en arrière-plan. Ce qui
l'intéresse avant tout, ce sont leurs conséquences intérieures : la peur,
l'incertitude, la perte progressive des repères. La guerre agit comme une lente
érosion du monde ancien. Elle transforme les lieux autant que les êtres.
La scène du tir constitue le cœur symbolique du
récit. En prenant une arme et en faisant feu, le narrateur franchit une
frontière invisible. Jusqu'alors observateur, lecteur et rêveur, il devient
acteur de l'Histoire. Ce passage est raconté avec une sobriété remarquable.
L'absence d'emphase rend la scène encore plus saisissante. En quelques lignes,
Majdalani fait comprendre que l'enfance vient de s'achever.
La relation avec Clara accompagne cette
évolution. Là encore, le roman refuse les simplifications. L'amour cesse
progressivement d'appartenir au domaine du fantasme pour devenir une expérience
concrète, avec sa part de désir, de vulnérabilité et de vérité. Cette
découverte du réel prépare le dernier mouvement du roman : le départ pour
l'Europe.
J'ai été sensible à la manière dont Majdalani
traite ce départ. Il ne le présente ni comme une fuite ni comme une victoire.
Il s'agit plutôt d'une acceptation. Le narrateur comprend que l'existence ne
peut être vécue dans les récits qui l'ont nourri. Il lui faut désormais écrire
sa propre histoire.
Ce qui distingue profondément Le nom des rois,
c'est la cohérence avec laquelle l'auteur fait dialoguer l'histoire intime et
l'histoire collective. Chaque événement personnel trouve son écho dans les
bouleversements du pays, tandis que chaque transformation historique vient
modifier le regard du narrateur sur lui-même.
En explorant la désacralisation des mythes et
l'effondrement des héroïsmes imaginaires, Charif Majdalani propose bien
davantage qu'un roman d'apprentissage. Il offre une réflexion sur la puissance
des récits et sur le moment où il devient nécessaire de s'en détacher pour
entrer pleinement dans la vie.
Une fois le livre refermé, ce ne sont pas les
rois qui demeurent en mémoire, mais ce jeune homme qui découvre progressivement
que la grandeur ne réside pas dans les légendes du passé. Elle se trouve
peut-être dans la capacité à affronter le réel, avec ses fragilités, ses pertes
et ses incertitudes. C'est cette leçon discrète, portée par une écriture d'une
grande élégance, qui fait de « Le nom des rois » un roman
profondément marquant.
Rola Yamani
Département de langue et littérature
françaises,
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines -
Section 5 – Saïda
Université Libanaise
Le crépuscule des hommes
Alfred de Montesquiou
Editions Robert Laffont, 2025, 243 p.
Le crépuscule de la parole
Lire « Le Crépuscule des hommes » d’Alfred de Montesquiou,
c’est accepter de se tenir dans un entre-deux inconfortable : entre l’Histoire
et la littérature, entre la rigueur du document et la fragilité des émotions
humaines. Ce roman consacré au procès de Nuremberg ne se contente pas de raconter
un moment fondateur de la justice internationale. Il s’attache surtout à ceux
qui l’ont observé, traduit et transmis, comme si le sens de l’événement
dépendait moins de ceux qui étaient jugés que de ceux qui tentaient de le
comprendre.
Ce qui frappe d’emblée, c’est le choix narratif de l’auteur. Plutôt que de
centrer son récit sur les accusés, figures déjà largement connues de
l’Histoire, Alfred de Montesquiou place au cœur du roman les témoins indirects
: journalistes, photographes, interprètes, procureurs. Tous sont des passeurs.
Ils regardent, traduisent, écrivent, enregistrent. Et surtout, ils cherchent à
donner une forme à ce qui échappe au langage.
En tant qu’étudiante en langues, j’ai été particulièrement sensible à la
place accordée aux interprètes, et à cette idée troublante que traduire
l’horreur revient parfois à la simplifier malgré soi. Le roman montre ainsi les
limites du langage face à ce qui dépasse l’entendement.
Le récit se construit comme une fresque chorale. Chaque voix apporte un fragment
de vérité, sans jamais prétendre à l’exhaustivité. Cette fragmentation reflète
celle du monde d’après-guerre : un monde qui tente de se reconstruire alors
même que ses repères moraux et linguistiques ont été profondément ébranlés.
L’auteur suggère ainsi que la langue elle-même vacille face à l’ampleur des
crimes jugés. Certains témoignages, comme celui de Marie-Claude
Vaillant-Couturier, suspendent la parole et rappellent que le silence peut
parfois dire davantage que les mots.
Sur le plan stylistique, l’écriture d’Alfred de Montesquiou est à la fois
sobre et intensément incarnée. On y retrouve le regard du grand reporter : une
attention constante au détail juste, à la scène précise, à l’image qui frappe
sans jamais verser dans l’excès. Cette retenue donne au texte une force
particulière. L’horreur n’est jamais montrée frontalement ; elle est filtrée
par les regards, les gestes et les silences. En contrepoint, des instants plus
ordinaires — une conversation, un verre partagé, une relation naissante —
rappellent que l’humain persiste même au cœur du désastre.
Le titre du roman, « Le Crépuscule des hommes », prend
alors toute sa portée. Il ne renvoie pas seulement à la chute des idéologies
criminelles, mais à un basculement plus vaste : celui d’une humanité confrontée
à sa propre capacité de destruction. Le procès de Nuremberg apparaît ainsi
comme un seuil historique, un moment où l’homme tente de se juger lui-même et
de donner un sens à l’indicible. Le roman pose en creux une question
essentielle : la justice peut-elle réellement réparer ce qui a été détruit ?
Une réserve pourrait concerner la densité du récit. La multiplicité des
voix, des figures et des perspectives peut parfois désorienter le lecteur. Mais
cette complexité ne semble pas gratuite : elle reflète celle du réel et
l’impossibilité de réduire un tel événement à une seule lecture.
En définitive, Le Crépuscule des hommes est un roman exigeant, mais
nécessaire. Il refuse les réponses simples et les conclusions apaisantes. Il
invite plutôt à penser, à douter, à écouter. En cela, il relève d’une
littérature profondément éthique : non pas militante, mais attentive à la
responsabilité des mots.
En refermant ce livre, il reste une impression tenace : celle d’un monde où
la parole tente de survivre à ce qu’elle a vu. Et peut-être est-ce là la
véritable portée du roman — rappeler que face à l’horreur, les mots ne sauvent
pas, mais qu’ils demeurent malgré tout l’un des derniers lieux où l’humanité
essaie encore de se comprendre.
Aya Ghazi El Hajj
Département de langue et
littérature françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences Humaines - Section 5 - Saïda
Université Libanaise
La nuit au cœur
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard, 2025, 288 p.
Un roman à trois dimensions
À l'ère du numérique, Nathacha Appanah nous surprend avec son roman « La
Nuit au cœur », un roman que je qualifierais volontiers de roman à
trois dimensions.
À la manière d'un tableau en relief, l'œuvre nous offre une profondeur
particulière et nous plonge dans une expérience immersive où nous passons d'une
voix à l'autre, d'une vie à l'autre. Nous suivons ainsi le destin de trois
femmes liées par une même souffrance : Nathacha, Chahinez et Emma.
Nathacha porte en elle un lourd secret depuis plus de trente ans. Entre la
douleur de son âme et le chagrin de son cœur, elle a choisi le silence. Elle a
longtemps refusé de regarder en face la jeune fille de dix-sept ans qu'elle
avait été, celle qui avait vécu sous l'emprise de HC et qui avait vu ses rêves
peu à peu s'effacer.
Mais un événement tragique vient bouleverser ce silence : la mort de
Chahinez, brûlée vive par son mari. Ce féminicide réveille alors une autre
blessure, celle de sa cousine Emma, elle aussi victime de la violence masculine
et de l'indifférence sociale. Face à ces deux destins brisés, Nathacha comprend
qu'elle ne peut plus se taire.
L'écriture devient alors une nécessité.
Écrire, pour elle, ce n'est pas seulement raconter. C'est affronter le
passé, donner un sens à la douleur et tenter de transformer les blessures en
paroles. C'est aussi faire exister celles que la mort a réduites au silence.
Peu à peu, Nathacha Appanah accepte de regarder cet « angle mort » de sa
vie. Elle ouvre la porte aux souvenirs qu'elle avait enfermés depuis des années
et trouve dans la littérature un refuge, mais aussi une forme de résistance.
À travers son récit, sa douleur se transforme en voix. Une voix qui refuse
l'emprise, l'humiliation, l'effacement et toutes les violences commises au nom
d'un prétendu amour. Emma et Chahinez ne restent plus prisonnières du passé.
Grâce à l'écriture, elles sortent de l'oubli. Elles retrouvent une présence,
une histoire et une dignité.
Comme l'écrit Nathacha Appanah :
« De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui
courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants
qu'ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque
chose... Il a fallu rêver cet éternel rêve d'un nous et d'un récit commun, ce
nous composé de trois femmes, ce récit commun tressé de trois voix... »¹
Cette citation résume parfaitement le projet du roman. Nathacha Appanah
cherche à construire un récit commun à partir de trois histoires différentes.
Elle cherche le mot juste, celui qui permettra d'approcher au plus près la
vérité, même si elle reconnaît elle-même que « tout ne sera donc dit, pas
écrit »².
Ce qui m'a particulièrement marquée dans ce roman, c'est la beauté de son
écriture. Malgré la dureté du sujet, Nathacha Appanah parvient à écrire avec
une grande délicatesse. Son style est à la fois poétique et précis. Chaque mot
semble choisi avec soin. Cette écriture nous pousse à avancer dans le récit,
même lorsque les scènes deviennent difficiles à supporter. Nous partageons la
peur, la solitude et le désespoir de ces trois femmes. Nous ressentons leur
souffle coupé, leurs hésitations, leurs espoirs aussi.
En même temps, l'autrice nous invite à devenir témoins. Avec elle, nous
observons les actes de HC, MB et RD. Nous assistons à la construction de cette
« pièce imaginaire »³ où elle convoque symboliquement les bourreaux.
Dans cet espace créé par la littérature, ils sont enfin contraints au silence
tandis que la parole est rendue aux victimes.
Ainsi, là où la justice réelle semble parfois insuffisante, la littérature
devient un lieu de réparation et de mémoire.
Tout au long du roman, Nathacha Appanah mène également une véritable
enquête. Elle rencontre les proches d'Emma et de Chahinez, recueille leurs
souvenirs et cherche à comprendre qui étaient réellement ces femmes.
Car derrière les titres des journaux et les faits divers, il y avait des
vies. Il y avait des rires, des projets, des rêves, des espoirs. Derrière les
mots froids de la presse, derrière les formules qui réduisent parfois une
personne à sa mort, Nathacha Appanah cherche à retrouver les femmes qu'elles
étaient avant le drame. C'est sans doute ce qui rend ce roman si bouleversant.
Entre autobiographie, enquête et récit littéraire, entre réalité et
création, Nathacha Appanah construit une œuvre singulière qui donne une voix à
celles dont le souffle s'est éteint.
« La Nuit au cœur » est un roman qui m'a profondément
touchée. C'est un livre nécessaire, un livre qui dérange parfois, mais qui
éclaire aussi. Un livre qui rappelle que derrière chaque féminicide se cache
une vie entière, avec ses rêves, ses combats et ses silences. Et si le souffle
peut s'arrêter, la parole, elle, continue de vivre.
Rania Takach
Département
de littérature et langue françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences Humaines - Section 5 - Saïda
Université
libanaise
Laurent MAUVIGNIER
La Maison vide
Éditions de Minuit, 2025, 752 pages
Hériter du silence
Peut-on hériter de ce qui a été
effacé ? C’est la question vertigineuse que pose Laurent Mauvignier dans « La Maison vide ».
Derrière l’ampleur de cette fresque familiale, le roman explore surtout la
manière dont les silences se transmettent d’une génération à l’autre, parfois
plus lourdement que les paroles elles-mêmes.
Tout commence en 1976. Le père
du narrateur entre dans une maison restée fermée pendant vingt ans. À
l’intérieur, tout semble figé. Les objets sont encore là, mais comme suspendus
hors du temps : un piano muet, une commode marquée par l’usure, des
photographies anciennes dont un visage a été soigneusement découpé. Ce geste
d’effacement, presque invisible, ouvre pourtant une brèche immense dans le
récit. Quelqu’un a voulu faire disparaître une présence, mais c’est précisément
cette absence qui devient le point de départ de l’enquête.
À partir de là, Laurent
Mauvignier remonte le fil de quatre générations. Peu à peu, se dessinent les
figures de Marie-Ernestine, Marguerite et Jeanne-Marie, trois femmes marquées
par leur époque, les normes sociales et les violences de l’Histoire. Le roman
ne cherche pas seulement à raconter leurs vies, mais à comprendre ce qui,
d’elles, a été transmis sans jamais être dit.
Ce qui m’a particulièrement
frappée, c’est la manière dont l’auteur transforme une histoire familiale en
réflexion sur la mémoire. Les personnages héritent moins de faits précis que de
leurs traces : des silences, des tensions, des blessures qui continuent d’agir
sans explication. Le passé ne disparaît pas, il se déplace.
La maison elle-même joue un rôle
essentiel. Elle n’est pas un simple décor : elle semble contenir et absorber ce
qui n’a pas été formulé. Au fil de la lecture, j’ai eu l’impression qu’elle
conservait en elle les souvenirs des personnages, comme si les murs gardaient
la mémoire de ce qui s’est perdu dans le non-dit.
L’écriture de Laurent Mauvignier
accompagne ce mouvement. Ses phrases longues, sinueuses, parfois exigeantes,
reproduisent la manière dont la mémoire fonctionne : par retours, ruptures,
associations. Cette densité peut dérouter, mais elle donne aussi au texte une
force particulière, presque physique.
À travers les trajectoires des
personnages, le roman met également en lumière des rapports de domination
profondément ancrés. Les femmes y apparaissent souvent prises dans des rôles
imposés, entre devoir, honte et silence. Marguerite, en particulier, incarne
cette violence invisible qui continue de marquer les corps et les esprits bien
après les événements.
Ce qui rend « La Maison vide » si
marquant, c’est que rien n’y est figé. Mauvignier ne cherche pas à désigner des
responsables uniques ni à simplifier les histoires. Il montre plutôt comment
les vies se construisent à partir de ce qui a été transmis malgré soi, parfois
malgré tout.
Au fil du roman, une évidence
s’impose : le passé ne s’efface jamais complètement. Même lorsqu’un visage est
découpé sur une photographie, même lorsque les portes restent closes pendant
des décennies, quelque chose continue de subsister dans le présent.
En refermant « La Maison vide », ce ne
sont pas seulement les personnages que l’on retient, mais la présence
insistante de leurs absences. Ce roman m’a donné le sentiment étrange que ce
qui n’est pas dit peut parfois peser autant — voire plus — que ce qui est
raconté. Et que dans certaines familles, comme dans certaines maisons, ce sont
les silences qui finissent par écrire l’histoire.
Luna Hashem
Département
de littérature et langue françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences Humaines - Section 5 - Saïda
Université
libanaise
Le bel
obscur
Caroline
Lamarche
Éditions du Seuil,
2025, 240 p.
Reconstruction de soi
Une chose est certaine, découvrir l’homosexualité de son époux après des
années de mariage et suite à la fondation d’une famille est destructeur. Cet
incident s’est introduit brusquement dans la vie de la narratrice du roman « Le
Bel Obscur » de Caroline Lamarche. La narratrice tente alors de rapiécer
les ruines de sa vie et se met à la recherche d’un ancêtre banni de sa famille.
La résilience, l’adaptation à une vie nouvelle, l’enquête sur l’histoire
familiale, et la persévérance sont tous des thèmes dominants dans ce roman. Finaliste
du Prix Goncourt 2025, ce livre a été édité par Le Seuil et est paru le 22 août
2025.
« Le Bel Obscur » tisse en parallèle l’enquête généalogique d’un
ancêtre banni, Edmond, et le récit de la vie conjugale de la narratrice avec
Vincent qui révèle son homosexualité après des années de mariage. C’est un
récit intime sur l’émancipation conjointe, l’invisibilité des conjoints
hétérosexuels et la réinvention du couple. Le roman alterne entre la situation
actuelle de la narratrice et la recherche d’Edmond, l’aïeul ayant vécu au XIXème
siècle, effacé de l’histoire familiale. Le bouleversement central est le « coming
out » de Vincent, le mari, après des années de mariage. L’œuvre explore l’effacement
de la mémoire, l’effet domino de l’homophobie sur les conjoints hétérosexuels,
et la liberté.
Ecrit avec une grande délicatesse, le livre
aborde, avec ironie et mélancolie, la difficulté de trouver sa place tout en
intégrant des éléments de documentation (photos, lettres). Le récit est une
leçon de résilience et de réinvention, montrant comment le couple se transforme
et se perpétue dans une forme inédite. Le titre de cet ouvrage fait référence à
une phrase de Francis Ponge évoquant le corps qui échappe aux mots « le
corps des bels obscurs hors du droit des paroles » pour incarner
l’exploration des zones d’ombre, des tabous et des corps invisibilisés,
notamment celui de l’ancêtre banni tout en poétisant la réinvention de soi.
L’autrice possède un style singulier
qui donne plaisir durant la lecture. Elle fait en sorte que son récit soit beau
et structuré tout en suggérant des messages qui atteignent les lecteurs. Ses
méthodes permettent au lecteur de se glisser dans la peau de la narratrice et
de ressentir ses émotions tout en se perdant dans l’histoire. La plume de
l’autrice fait référence à un style littéraire, celui de Georges Rodenbach et
ses belles expressions qui résident dans l’usage du clair-obscur, des oxymores,
des métaphores mélancoliques et des descriptions suggestives évoquant la
solitude, l’amour idéalisé, et la beauté éphémère. Parmi les expressions
remarquables : « la clarté ne nait pas de ce qu’on imagine le clair,
mais de ce qu’on prend conscience de l’obscur », « l’espoir c’est
d’être capable de voir la lumière malgré l’obscurité » et « Le Bel
Obscur », le titre lui-même, un oxymore qui résume la beauté trouvée dans
l’ombre et le mystère. Aussi, les valeurs défendues dans cet écrit sont le
courage, la tolérance, la lucidité et la résilience.
C’est aussi un jeu de miroirs entre
passé et présent. Le récit tisse un lien intime entre deux époques : d’une
part, la vie de la narratrice qui assiste à la recomposition de son couple
après trente ans de mariage, et d’autre part, l’enquête sur Edmond, un aïeul
mort mystérieusement en 1865. L’écriture devient ici un « radeau »,
une manière de donner du sens à ce qui semblait perdu.
La force de ce livre réside dans la
langue de l’auteure, qui transforme une douleur intime en un puissant récit d’émancipation.
Caroline Lamarche réussit à transformer l’invisibilité imposée en une « chambre
à soi », un espace de création et de liberté. « Le Bel Obscur »
est une méditation sur la nécessité de dire l’indicible, de traverser les
non-dits familiaux et de nager, malgré tout, vers un nouvel horizon.
En résumé, c’est un roman intime, courageux et poétique qui transforme
la peine d’amour en émancipation conjointe, magnifié par une écriture de grande
finesse. Pour cela, c’est un roman très intéressant à lire pour quiconque et
surtout pour les femmes qui cherchent à se redécouvrir, à retrouver leur force
intérieure et à revivifier leur résilience, et aussi aux personnes qui tiennent
à l’histoire de leurs familles et qui sont prêtes à tout sacrifier pour obtenir
les réponses qui les satisferont.
Rawanda Al-Khaled
Département
de langue et littérature françaises
Faculté
des Lettres et des Sciences Humaines - Section 3 - Tripoli
Université
Libanaise
La nuit au cœur
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard, 2025, 288 p.
Douceur violente
Il est des romans qui se
contentent de raconter une histoire, et d’autres qui creusent en nous un espace
de résonance durable, de réflexion constante, comme si leurs phrases
continuaient de vivre après la dernière page. « La Nuit au Cœur » appartient
incontestablement à cette seconde catégorie. Écrit par l’auteure
franco-mauricienne Natacha Appanah, ce roman bouleverse et heurte de plein
fouet. Une fois le livre refermé, une image nous hante ; celle d’une femme qui
court, qui est pourchassée. Le succès fulgurant de « La Nuit au Cœur »,
paru le jeudi 21 août 2025 aux Éditions Gallimard, revient avant tout à la
force vibrante de son auteure et à sa singularité d’écriture.
Natacha Appanah n’était pas destinée dès le départ à devenir romancière.
C’est d’abord dans le journalisme qu’elle s’est formée, avant de trouver dans
l’écriture un espace où s’épanouir pleinement. Née en 1973, à Mahébourg, à
l’île Maurice, elle s’installe en France en 1998. Elle est à l’origine de
plusieurs romans couronnés par divers prix littéraires, notamment son douzième
ouvrage, « La Nuit au Cœur », qui lui a valu le Prix Femina 2025
ainsi qu’une place remarquée dans la sélection du prestigieux Prix Goncourt
2025. Ce livre entremêle les histoires de trois femmes victimes de violences
conjugales et scrute l’énigme insupportable du féminicide conjugal en explorant
les mécanismes de l’emprise et de la brutalité masculine. L’auteure livre son
expérience personnelle, ainsi que celles de Chahinez Daoud et d’Emma, deux
autres femmes dont l’histoire a profondément marqué Appanah. Pour elles, la
nuit ne représente pas seulement un moment de la journée ; elle incarne aussi
une autre réalité, celle de la violence, de la peur, de la fuite. Leur vie
entière a été chamboulée parce qu’elles ont éprouvé ce sentiment universel, si
beau mais aussi si dangereux, lorsqu’il se porte vers un homme indigne ne le
méritant pas. Ce sentiment, en dépit de sa splendeur, peut rendre si
vulnérable, si aveugle et entraîner les conséquences les plus tragiques. On l’appelle
l’amour. Comment se dessine le quotidien de ces femmes, quand leur existence se
résume à une lutte pour ne pas être domestiquées, telles de pauvres bêtes ? Et,
alors que leurs parcours s’entrecroisent, connaîtront-elles la même fin ?
Hélas, le destin en décide autrement.
Dès les premières lignes, le style frappe. L’écriture est dépouillée,
sobre et dépourvue d’ornements inutiles. Aucun excès, aucun artifice destiné à
embellir le récit, mais une attention soutenue dans le choix des mots jamais disposés
au hasard. Chaque élément du texte est pesé, sans jamais céder au désir de
surcharger. Ce minimalisme stylistique produit cet effet paradoxal : plus la
langue se retient, plus l’émotion s’intensifie. Natacha Appanah ne se contente
pas de relater les faits, elle dévoile également les obstacles de son propre
acte d’écriture. Elle nous montre ses hésitations, les mots qu’elle refuse,
ceux qu’elle cherche, et la manière dont elle construit son langage avec soin
en privilégiant les mots justes.
L’un des piliers fondamentaux du roman est évidemment ses personnages
principaux. Trois femmes, trois trajectoires, trois expériences de la violence
intime. L’auteure refuse de les réduire à leur statut de victime ; chacune est
présentée dans sa complexité, avec sa jeunesse, ses espoirs, ses rêves et son
rôle en tant que mère et fille. Natacha Appanah, grâce à son roman, restitue à
ces femmes une présence et une dignité que le silence social, judiciaire ou
médiatique tend à effacer. Son objectif n’est pas de susciter de la pitié
auprès des lecteurs, mais plutôt de « les mettre à l’abri dans un livre »
dit-elle, de les faire exister en dehors de leur statut de victimes, de mortes.
Elle offre une forme de refuge, une vie préservée dans l’écriture parce que ces
femmes ne sont évoquées que par le biais de la violence atroce de leur mort.
L’aspect le plus saisissant de « La Nuit au Cœur » demeure
sans doute l’effet produit sur le lecteur. Ce livre ne se lit pas passivement :
il engage, il dérange, il secoue. Sa lecture est loin d’être confortable, nous
sommes plongés dans un malaise impossible à ignorer. Ce n’est pas un roman qui
cherche à plaire ; c’est un roman qui cherche à révéler. « Je me rendais
compte que je devais aller à l’os pour ce qui concerne l’écriture, et aller au
noyau de la vérité pour ce qui concerne la réalité des femmes », déclare
l’auteure. Cette quête de l’authenticité, cette plongée au cœur du réel, nous
force nous aussi à regarder la vérité en face.
Ainsi, cette œuvre s’impose comme une exploration des zones obscures de
l’intime, décortiquant avec minutie le mécanisme insidieux de la domination et
du contrôle. Laissez-vous emporter par ces pages où chaque silence résonne en
écho. Laissez ce roman vous ouvrir les yeux sur une vérité profonde qui touche
directement l’âme, sans détour.
Joya Issa
Département
de langue et littérature françaises
Faculté
des Lettres et des Sciences Humaines - Section 3 - Tripoli
Université
Libanaise
La Collision
Paul Gasnier
Éditions Gallimard,
2025, 134 p.
Quand
une insouciance détruit des vies
Les
souvenirs demeurent dans notre mémoire. Les uns s’apparentent à de beaux
songes, les autres à des cicatrices qui nous accompagnent toute notre vie.
C’est le cas de Paul Gasnier, journaliste qui replonge dans un épisode marquant
de sa vie, une épreuve qui l’a profondément touché et qui reste gravée à
jamais dans sa mémoire. Il évoque l’accident qui s’est produit dix ans
auparavant à l’âge de vingt ans, moment où son père lui a annoncé le décès de
sa mère. C’était le 7 juin 2012.
Gasnier
met l’accent sur la mort accidentelle qui a été causée par Saïd, un jeune Marocain
qui faisait un rodéo urbain. De cet accident, l’auteur ne se limite pas à
parler de la mort de sa mère, il va plus loin et dresse une image de la France actuelle,
du fait que cette mort porte en elle une signification profonde, <<Il
y avait l’intuition que ce que j’avais vécu ne se limitait pas à la perte d’un
parent : deux destins s’étaient percutés, deux destins parallèles qui
n’étaient pas censés se croiser, et qui racontaient chacun un morceau de
l’histoire récente du pays, de l’évolution de sa société, des fractures qui la
travaillaient.>>
A
travers ce livre, Paul Gasnier présente sa famille, un prototype de la famille
française dont il brosse un portrait élogieux, une famille de bon goût,
généreuse et humaniste. Quant à sa mère, c’est une femme en quête d’exotisme, ses
voyages en Inde l’illustrent. C’est une femme productive, qui a ouvert un
centre de yoga. Parallèlement à cette famille bourgeoise, se dresse la famille
de Saïd. Saïd est un individu nonchalant, irresponsable, son seul souci est de
se livrer à ses courses, alors que sa sœur incarne la réussite et l’ascension.
Elle apparaît comme un pont qui relie les Français aux immigrés venus
s’installer en France.
Paul
Gasnier va plus loin que montrer deux familles différentes, il parle de la justice
française, une justice molle et laxiste <<Le
nouveau tribunal judiciaire de Lyon, où fut jugé l’accident de ma mère a, quant
à lui, l’apparence d’un hall d’aéroport comme s’il avait fallu gommer ce qu’il
restait de solennité à la justice pour faire passer l’idée qu’elle se réduisait
désormais à une simple procédure>>.
En
somme, ce roman révèle la souffrance de l’auteur à la suite de l’accident
mortel de sa mère et le traumatisme qui en découle et qui bouleverse son
existence. A travers ce récit, l’auteur cherche à comprendre sans excuser la
personne impliquée.
Dans
« La collision », une vérité éclate : écrire, témoigner,
raconter devient l’acte
de résistance ultime. Car si la
justice s’est voilé le visage, la
littérature, elle garde les yeux ouverts. Et dans ces pages, la mémoire des
injustices se transforme en appel, en cri, en promesse que nul silence ne
pourra étouffer… Ce livre, captivant, révèle sa profondeur : lire entre
les lignes permet de saisir toute la richesse du message.
Jibril Taleb
Département de langue et
littérature françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences Humaines - Section 3 - Tripoli
Université Libanaise
Kolkhoze
Emmanuel Carrère
Éditions P.O.L,
2025, 346 p.
A La recherche de soi
Je me laisse
fréquemment guider, dans le choix de mes lectures, par la promesse silencieuse
que murmurent les titres, et Kolkhoze a particulièrement attiré mon attention.
Dans ce roman, l'auteur explore un récit où l'intime et la politique
s'entrelacent. Carrère est un écrivain journaliste français, connu pour ses
récits d'enquête. Il mêle constamment la sphère privée au fil de l'histoire. Il
s'intéresse principalement à l'histoire, à la recherche des origines de l'être
humain (l'identité).
L'auteur met
en lumière la singularité de son style ainsi que son profond intérêt pour la
quête des récits familiaux qu'il explore avec une sensibilité à la fois
analytique et introspective, ce qui m'a particulièrement fascinée.
Tout au long
de l'histoire, Carrère joue le rôle d'un enquêteur. Il révèle avec maîtrise,
dans une construction narrative à la fois fluide et rigoureuse signifiante, la
vérité de ses origines, notamment la quête de son arbre généalogique où apparaissent
les secrets profonds de l'Union Soviétique et l'exil de ses aïeux. Bien que le
roman ait commencé par l'hommage à la mère décédée du narrateur, il ouvre la
voie à un voyage dans le passé.
En général,
les récits politiques sont ennuyeux, mais l'écrivain, avec l'usage d'un style
personnel, rend ce récit plus vivant et captivant. Il combine les thèmes de la
famille, du rejet, de l'identité perdue et de la quête d'une identité stable
pour ressentir les sentiments d'appartenance. Avec virtuosité, Carrère réussit
à émouvoir et à captiver le lecteur.
À travers
ces thèmes, l'auteur insuffle une vivacité singulière, donnant à l'histoire un
souffle à la fois intense et captivant. De plus, il nous encourage à créer une
connexion qui se renforce à travers les émotions intenses que suscite le récit.
C'est une œuvre fascinante qui
mérite d'être lue, elle laisse une empreinte durable dans l'esprit du lecteur.
Je recommande vivement ce livre aux jeunes lecteurs, car il offre une
expérience de lecture inoubliable, riche en émotions et dilemmes humaines.
Fatime EL Mazloum
Département
de langue et littérature françaises
Faculté
des Lettres et des Sciences Humaines - Section 3 - Tripoli
Université
Libanaise
Le nom des rois
Charif Majdalani
Éditions Stock, 2025, 113 p.
La chute des royaumes de l’enfance
Il arrive que les royaumes les plus
durables ne soient pas ceux de la pierre ou du pouvoir, mais ceux, fragiles et
silencieux, que l’enfance érige à l’abri des regards : royaumes de papier, de
noms étranges, de cartes anciennes et de souverains disparus. « Le nom
des rois » de Charif Majdalani s’ouvre sur ces empires intimes pour
mieux raconter leur effondrement, parallèlement à celui d’un pays réel, le
Liban des années 1970, à la veille de la guerre civile.
Le roman prend pour point d’ancrage un
narrateur adolescent, solitaire et rêveur, passionné par l’Histoire et les
dynasties oubliées. Tandis que le monde adulte l’invite à affronter une réalité
marchande et sociale jugée triviale, l’enfant se réfugie dans les livres, les
dictionnaires et la musique énigmatique des noms royaux. Cette fascination
devient une manière de suspendre le temps, de tenir l’Histoire à distance. Or,
cette illusion ne résiste pas longtemps à la violence du réel. Une phrase du
roman en résume toute la portée : « désormais, l’Histoire ne se lit
plus dans les livres, elle s’impose au regard, brutale, vulgaire, impossible à
ignorer ».
Charif Majdalani n’en est pas à son
premier dialogue avec un Liban disparu. Depuis plusieurs œuvres, il explore la
mémoire d’un pays à travers les trajectoires familiales et individuelles. Mais « Le
nom des rois » marque un seuil particulier : celui où l’auteur revient
à l’adolescence comme moment de bascule, instant fragile où l’imaginaire se
fissure sous la pression de l’Histoire. L’amitié avec Walid Abdessalam,
camarade énigmatique issu d’une lignée royale déchue, cristallise cette tension
entre la grandeur symbolique et la réalité désenchantée. Le roi, ici, n’est
plus qu’un homme ; le titre, un vestige.
Le roman se distingue par sa structure
d’errance. Déambulations dans les souks de Beyrouth, passages entre l’école,
les salons mondains et les refuges intimes de la lecture : tout concourt à
créer une impression de flottement, propre aux récits de formation. Cette
mobilité, caractéristique du Bildungsroman, accompagne les premiers émois
amoureux et les amitiés adolescentes, tandis qu’en arrière-plan le pays se
fracture. La force du texte réside précisément dans cette simultanéité : la
naissance du sentiment et l’irruption de la violence historique.
L’écriture de Majdalani, ample et
élégante, privilégie la lenteur, la digression et la mélancolie. Elle laisse
les événements s’imposer sans emphase, comme une fatalité. Lorsque la guerre
éclate, elle ne surgit pas comme un choc spectaculaire, mais comme un effritement
progressif, un décor qui se dérobe. L’effondrement du pays devient alors un
effondrement intérieur : l’adolescent est contraint de quitter son royaume
imaginaire pour affronter la brutalité du présent.
Le nom des rois s’impose ainsi comme un
roman de la perte et de la lucidité. En articulant l’intime et le collectif, il
montre comment l’Histoire interrompt l’enfance et impose une maturité
prématurée. Il rappelle surtout que si les royaumes disparaissent, il subsiste
des fragments — des mots, des souvenirs, des paysages — auxquels la littérature
confère une souveraineté durable.
Fatima El Mosleh
Département de langue et littérature françaises
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 1
- Beyrouth
Université Libanaise
La
Maison vide
Laurent
MAUVIGNIER
Éditions
de Minuit, 2025, 752 pages
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Les Murs de la mémoire
Dans son roman dense et poignant, « La Maison Vide »,
Laurent Mauvignier nous invite à une exploration profonde des silences qui
pèsent sur une famille. L'œuvre est une sorte d'archéologie de la mémoire, où
chaque objet retrouvé et chaque souvenir ravivé deviennent des pièces d'une
histoire non seulement oubliée, mais volontairement cachée. Le roman commence
par une quête simple : le narrateur cherche une vieille médaille militaire
ayant appartenu à son arrière-grand-père, Jules Chichery. Mais cette recherche
devient rapidement un prétexte pour déchiffrer un passé opaque et douloureux.
La vieille commode de la "chambre du cerisier" n'est pas un
simple meuble, mais le gardien des souvenirs de toute la lignée, un "cercueil
pour certaines pièces du dossier familial". En l'ouvrant, le narrateur
ne libère pas seulement des objets, mais aussi les fantômes du passé et les
échos des drames anciens. Mauvignier nous montre dès le début que le "vide"
qui donne son titre au roman n'est pas une simple absence, mais une présence
puissante, le résultat d'un drame originel dont les conséquences se font encore
sentir.
Le cœur du récit est incarné par le personnage de Marguerite, la
grand-mère, dont le visage a été systématiquement effacé des photographies de
famille. Ce geste destructeur, d'une grande violence symbolique, la transforme
en un fantôme. Elle représente la relation complexe entre la présence et
l'absence qui traverse toute l'œuvre ; plus on essaie de nier son
existence, plus son souvenir devient une force obsédante qui façonne l'identité
de ses descendants. Son histoire, que l'on reconstitue petit à petit, est celle
d'un destin sacrifié. Sa tentative de suicide, un acte de rébellion tragique
contre un mariage qu'on lui a imposé, puis sa lente descente dans l'alcoolisme,
ne sont pas présentés comme des faiblesses personnelles, mais comme les
conséquences inévitables d'une société rigide et d'une culture du secret. Son
corps devient le lieu où s'inscrivent toutes les violences silencieuses de la
famille, un livre de chair et de douleur que le narrateur s'efforce de lire
entre les lignes.
À l’aide de longues phrases qui décrivent le cours des souvenirs, le
style de Laurent Mauvignier traduit l’enchainement de ses pensées. Cette
écriture nous plonge profondément dans l’esprit des personnages en remarquant
leurs associations d'idées, leurs digressions et leurs retours en arrière afin
de montrer aux lecteurs comment la mémoire fonctionne réellement : de façon
chaotique, non linéaire, avec un passé qui ne cesse de resurgir dans le
présent. Le lecteur se retrouve ainsi dans la même position que le narrateur,
obligé de rassembler les morceaux d'un puzzle dont certaines pièces manquent.
La maison elle-même devient un espace mental, un labyrinthe où le narrateur se
perd pour trouver une vérité qui lui échappe. Chaque lieu a une forte charge
symbolique : le piano silencieux n'est pas qu'un meuble, il est le témoin d'une
carrière artistique brisée et d'une transmission familiale qui n'a pas eu lieu.
Le roman dépasse ainsi le simple drame familial pour toucher à quelque chose de
plus universel, presque mythique. Les personnages ne sont plus seulement des
individus, mais des figures symboliques, prises dans la répétition d'un destin
tragique. Firmin, le père autoritaire ; Marie-Ernestine, la mère partagée entre
son devoir et son amertume ; Jules, le héros sacrifié ; et Marguerite, la
victime qui paie pour les autres, semblent tous jouer un rôle dans une tragédie
dont ils ne maîtrisent pas les règles. Le suicide du père du narrateur, qui est
la motivation cachée de tout le récit, n'est plus un événement isolé, mais
l'écho moderne et terrible du drame initial, le point final d'une longue chaîne
de souffrances cachées. En affrontant ce vide, le narrateur ne cherche pas
seulement à comprendre sa propre histoire ; il tente, par le simple fait de
raconter, de réparer les blessures de sa famille. L'écriture devient alors son
seul recours contre l'oubli, un acte symbolique de réparation.
De plus, Mauvignier mélange habilement cette petite histoire
familiale avec la grande Histoire de France. Les deux guerres mondiales, la collaboration
avec les Allemands, l'Occupation, puis l'épuration à la Libération ne sont pas
de simples décors. Ces événements historiques agissent comme des révélateurs
qui accentuent les failles personnelles des personnages. La liaison de
Marguerite avec un soldat allemand, par exemple, est à la fois une tragédie
intime et le reflet d'une période complexe de l'histoire française. Le roman
suggère que la mémoire d'un pays, tout comme celle d'une famille, est faite de
récits officiels, de zones d'ombre et de vérités que l'on préfère cacher. En
explorant comment sa famille a choisi de se souvenir de ses héros et de ses
"traîtres", le narrateur nous pousse à nous interroger sur la manière
dont une nation construit sa propre mémoire.
En conclusion, « La Maison Vide » est une œuvre d'une
profondeur et d'une complexité rares. C'est une méditation magistrale sur la
transmission des traumatismes, la puissance du silence et la capacité de la
mémoire à survivre malgré tout. Mauvignier ne donne pas de réponses faciles ;
la vérité reste incomplète et la douleur bien réelle. Mais en donnant une forme
et une voix à ce vide, il offre une possibilité de rédemption, non pas en
oubliant le passé, mais en le reconnaissant avec lucidité et émotion,
transformant ainsi le silence en un récit bouleversant et universel.
Ganna Assem Abdel Moniem
Département de français
Faculté des Langues et de Traduction
Université Pharos à Alexandrie, Egypte
Le nom des rois
Charif Majdalani
Éditions Stock, 2025, 113 p.
La chute des illusions et la naissance du réel
Dans Le nom des rois, Charif Majdalani livre un
récit profondément introspectif où l’intime se mêle étroitement à l’Histoire
collective. À travers une écriture élégante et empreinte de nostalgie, l’auteur
retrace une période charnière de son adolescence dans un Liban encore préservé,
juste avant l’éclatement de la guerre civile.
Le roman s’ouvre sur un univers singulier : celui d’un
jeune garçon fasciné par les rois, les empires et les grandes figures
historiques. Cette fascination dépasse la simple curiosité intellectuelle ;
elle devient une véritable obsession, presque une manière d’habiter le monde.
Les noms de souverains, qu’il collectionne et mémorise, prennent une dimension
presque mythique. Ils incarnent pour lui un idéal de grandeur, d’ordre et de
permanence, en opposition totale avec la banalité du quotidien.
En effet, le protagoniste évolue dans un environnement
familial marqué par le pragmatisme, notamment à travers la figure paternelle,
celle d’un commerçant ancré dans la réalité matérielle. Ce contraste entre le
monde concret du père et l’univers imaginaire du fils met en lumière une
tension fondamentale : celle entre rêve et réalité, entre évasion et
enracinement.
Cependant, cet équilibre fragile ne peut perdurer.
L’année 1975 marque un tournant décisif, non seulement dans l’histoire du
Liban, mais aussi dans la vie du narrateur. L’irruption brutale de la guerre
civile vient fissurer, puis détruire, le monde intérieur qu’il s’était
construit. Majdalani montre avec finesse comment la violence du réel s’impose
progressivement, jusqu’à rendre impossible toute forme d’illusion.
Ce qui frappe particulièrement dans ce roman, c’est le contraste
entre la guerre imaginée et la guerre vécue. Dans les livres, la guerre est
souvent associée à l’héroïsme, à la conquête et à la gloire. Mais dans la
réalité, elle se révèle être un chaos sans grandeur, fait de peur, de désordre
et de destruction. Cette désillusion constitue le cœur du récit : elle marque
la fin de l’enfance et l’entrée brutale dans l’âge adulte.
Par ailleurs, l’écriture de Majdalani se distingue par sa
dimension poétique et mélancolique. Le style est fluide, précis et chargé d’une
certaine musicalité. L’auteur accorde une grande importance aux détails, aux
sensations et aux souvenirs, ce qui confère au récit une profondeur
émotionnelle remarquable. Cette écriture permet de traduire avec justesse la
fragilité de l’adolescence et la violence du passage au réel.
Le roman s’inscrit également dans une démarche
autobiographique. Bien que le récit ne soit pas strictement autobiographique,
il porte les traces évidentes de l’expérience personnelle de l’auteur. Cette
dimension renforce l’authenticité du texte et permet au lecteur de ressentir
plus intensément les émotions du narrateur.
Un autre aspect essentiel de l’œuvre réside dans la
relation entre l’histoire individuelle et l’histoire collective. L’effondrement
du Liban devient le miroir de l’effondrement intérieur du protagoniste. Ainsi,
Majdalani montre que les bouleversements politiques ne sont jamais abstraits :
ils s’inscrivent profondément dans les vies individuelles, transformant
durablement les identités.
En outre, le roman propose une réflexion subtile sur la
mémoire. Les souvenirs d’enfance, les lectures, les lieux et les sensations
sont reconstruits à travers le regard de l’adulte. Cette reconstruction n’est
pas neutre : elle est teintée de nostalgie, mais aussi de lucidité. L’auteur ne
cherche pas à idéaliser le passé, mais à en comprendre la portée et les
limites.
Enfin, Le nom des rois interroge le pouvoir de
l’imaginaire. Si les illusions de l’enfance finissent par s’effondrer, elles
n’en demeurent pas moins essentielles. Elles participent à la construction de
l’identité et offrent un refuge face à la dureté du monde. Le roman suggère
ainsi que grandir ne signifie pas renoncer totalement à l’imaginaire, mais
apprendre à vivre avec la conscience de ses limites.
Pour ma part, j’ai trouvé ce roman à la fois touchant et
profondément réfléchi. Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est la manière
dont l’auteur parvient à exprimer la transition entre l’innocence et la
lucidité sans jamais tomber dans le pathos. La lecture demande une certaine
attention, notamment en raison de la richesse du style et des nombreuses
références historiques, mais elle est extrêmement enrichissante.
Je recommanderais vivement ce livre aux lecteurs
intéressés par les récits d’apprentissage, la littérature introspective et les
œuvres qui explorent le lien entre l’individu et l’Histoire. Bien que le rythme
puisse paraître lent pour certains, la profondeur de l’analyse et la qualité de
l’écriture en font une œuvre remarquable.
En somme, Le nom des rois est bien plus qu’un
simple roman : c’est une méditation sur la fin des illusions, la violence du
réel et la construction de soi. À travers une plume sensible et maîtrisée,
Charif Majdalani nous rappelle que les royaumes les plus fragiles ne sont pas
toujours ceux des rois, mais ceux que nous construisons en nous-mêmes.
Moniqua Adel Mahrous
Département de français
Faculté des Langues et de Traduction
Université Pharos à Alexandrie, Egypte
Passagères de nuit
Yanick Lahens
Éditions
Sabine Wespieser, 2025, 121 p.
Là où la nuit forge les
vivants
Un roman où la
nuit est une épreuve qui modèle la vie des personnages !
« À
l’instant même de ta naissance, la mort est déjà là ». Dès
cette citation, Yanick Lahens installe une vérité brutale : vivre, c’est s’adapter
à l’imprévisible. On avance en sachant que la stabilité peut s’effondrer à tout
moment. Cette tension permanente ne produit pas seulement de la peur ; elle
engendre aussi une forte conscience.
Écrivaine
haïtienne, Yanick Lahens inscrit ses œuvres dans l’histoire troublée de la société
haïtienne. Dans Passagères de nuit, elle propose un récit court mais
très riche, qui explore les liens entre la mémoire, la violence historique et la
condition féminine, où le savoir se transmet par le silence plutôt que par les
paroles. Ce silence est devenu une stratégie de survie dans un monde où parler
peut mener à la condamnation, et il porte une mémoire qui se transmet aux
générations suivantes.
Les souvenirs
apparaissent fragmentés, comme si l’histoire elle-même refusait d’être racontée
d’un seul coup : l’histoire se répète en cycles et la nuit finit toujours
par revenir. Yanick Lahens donne une voix aux femmes qui tracent leur
chemin au sein d'une mémoire marquée par la violence et le silence. À travers
Élizabeth et Régine, le roman expose un lien fragile mais solide, où l'histoire
individuelle se mêle à l'histoire collective. Avec ce portrait en miroir
de deux femmes, ses lointaines grands-mères se reconnaissent chacune en l’autre
« une semblable, une sœur échappée à la rudesse des conventions ».
Lahens déplace
la lumière : ce ne sont pas les héros militaires qui occupent l’avant-scène,
mais les femmes demeurées dans l’ombre. Mères, amantes, filles ne commandent
pas les armées, mais elles assurent la pérennité du monde.
La lumière,
pourtant, n’est pas nécessairement synonyme de vérité. Elle peut aussi effacer
les racines. Le roman pose ainsi une question importante : que devient la
mémoire lorsque les générations suivantes cessent de la porter
consciencieusement ?
Quant à la
nuit, elle incarne la dictature, la peur et le silence forcé. Mais elle devient
également un espace de lucidité. Et les corps s’expriment quand les mots se
taisent. Les événements sont transmis à travers des moments de silence chargés
de sens.
« Toujours
avancer sans se retourner »
Passer la nuit
ne garantit pas d'atteindre la lumière mais de refuser l’oubli en donnant la
voix à celles qui continuent d'avancer à tout prix. Certaines traces ne
s'effacent jamais : elles deviennent un héritage.
Même si le
roman est ancré dans le contexte haïtien, il dépasse ses frontières. Nos
sociétés instables et occupées, elles aussi, connaissent cette « longue nuit ».
Partout où la sécurité est menacée, les individus apprennent à vivre
différemment : plus prudents, plus conscients, et parfois plus silencieux.
« Ma vie
entière a été un pied de nez aux vainqueurs »
J’ai été
particulièrement attirée par la façon dont les femmes y sont mises en avant. Ce
roman met en lumière les souffrances souvent passées sous silence et les
charges invisibles que les femmes portent sans jamais être reconnues. Je me
suis retrouvée dans ces voix féminines ; dans cette expérience du silence,
de la patience et de la transformation. À travers ces personnages, j’ai
découvert que certaines épreuves ne nous détruisent pas, mais nous construisent
de nouveau. Dans ce monde où tout peut
disparaître, la dignité devient une forme de résistance silencieuse et la capacité
d’avancer est une victoire en soi.
Certaines
nuits ne détruisent pas les vivants : elles les forgent.
Ayah Anqawi
Faculté
de Langues et de Traduction
Département
de français
Université
de Birzeit, Palestine
Le nom des rois
Charif Majdalani
Stock, 2025
Avec Le Nom des Rois,
Charif Majdalani signe un récit autobiographique qui retrace sa propre enfance
à Beyrouth. Dans ce récit, il s’intéresse à l’histoire, à la mémoire et à
l’identité en racontant des souvenirs personnels liés à l’histoire de son pays,
le Liban.
À travers le regard d'un garçon de Beyrouth
dans les années 1970, ce roman est plus qu'un simple récit de guerre : il
montre comment l'histoire d'un pays transforme les rêves de l'enfance en
mémoire. Au début du récit, passionné par les rois, le narrateur vit surtout
dans son imagination : les généalogies et les histoires anciennes. Il se
crée un monde héroïque qui le protège de la réalité. Mais cet enfant montre
ainsi son besoin profond d’évasion et de protection.
Progressivement, la guerre
civile prend plus de place au Liban : elle transforme les lieux familiers et
change le regard du narrateur. L’enfant rêveur doit alors faire face à une
réalité plus dure, marquée par les responsabilités, l’amour et les choix
difficiles. Majdalani termine son roman par une fin ouverte, laissant le
lecteur dans une réflexion silencieuse.
« Et puis, d’un seul coup, le
monde qui servait de décor à tout cela s’écroula » ce passage m’a marquée car
cette phrase, annonce déjà ce qui va arriver. Elle montre le changement
progressif du narrateur : enfant protégé par son imagination, il devient un
jeune homme confronté à la réalité de la guerre.
J'ai personnellement ressenti
une profonde tristesse en voyant comment la guerre a volé son enfance, comment
il a quitté ses rêves de rois pour entrer dans un monde dur, plein de
responsabilités et aussi d'amour. Cela m’a rappelé la réalité de nos enfants
palestiniens. Combien d'enfants, chez nous, ont vu leurs rêves détruits par la
guerre ? Combien de Palestiniens, comme les Libanais, doivent quitter leur
terre pour vivre en paix et réaliser leurs ambitions ?
C'est pour cela que ce roman
m'a touchée. Il montre que la guerre ne détruit pas seulement des lieux, mais
aussi des rêves et rappelle comment le pays peut devenir un cimetière pour
l'âme ; pas seulement un lieu de destruction physique, mais un endroit où
les rêves meurent, au point que partir devient parfois la seule manière de
continuer à vivre et à rêver. Il parle du Liban et de la réalité de beaucoup de
gens souffrant des guerres. Comme le narrateur décide de quitter son pays
pour étudier en France à la fin, nos jeunes souffrant de l’occupation doivent
souvent s'exiler pour construire leur avenir.
Le style de Majdalani est
poétique. Cependant, les longues descriptions des rois et des dynasties peuvent
parfois ralentir le récit. Certains passages donnent une impression de
répétition et peuvent créer une distance avec le lecteur, qui perd
momentanément le fil de l’histoire.
Enfin, malgré un début qui
peut sembler lent à cause des longues pages consacrées aux rois, Le nom des
rois finit par s’imposer comme un roman marquant. La transformation du
narrateur, d’un enfant réfugié dans l’imaginaire à un jeune homme confronté à
la guerre et à la responsabilité, donne au récit une force réelle.
Mariam Injass
Faculté de Langues et de Traduction
Département de français
Université de Birzeit, Palestine
Le bel obscur
Caroline Lamarche
Éditions Seuil, 2025, 240 p.
L’amour ne suffit pas
Pourquoi une personne a-t-elle
besoin de souffrir longtemps avant de commencer à vivre ? Souvent parce qu'elle
préfère rester dans une situation stable au lieu de partir. Parfois, on n'a pas
peur de quitter une personne, mais on craint de perdre la vie que l'on a
construite avec elle. C’est le sentiment qui ressort à la lecture du roman Le
Bel Obscur de Caroline Lamarche. Ce récit peut mettre mal à l’aise, mais il
fait réfléchir.
Le roman parle d'une femme qui
vit une relation difficile avec son mari, Vincent. Plusieurs années plus tard,
il lui montre son homosexualité. Elle l’aime, mais elle sait qu’elle n’est
pas vraiment heureuse. Pour Caroline Lamarche, l'important ici est de montrer
comment cette femme essaie de l’accepter comme il est, en lui donnant beaucoup
de liberté et en oubliant son propre bonheur pour que la relation continue.
Cette décision peut être
énervante. Pendant la lecture, on pense qu'elle pourrait partir, car elle voit
la vérité, mais elle ne change rien. Elle reste attachée à la première image
qu'elle a de lui. En même temps, elle cherche des informations sur Edmond, un
ancêtre disparu. Cette recherche n'est pas seulement historique ; la vie
d'Edmond l'aide à comprendre sa propre existence, créant un lien entre cette
disparition ancienne et son propre sentiment de perte.
L'atmosphère du roman est froide
et lourde. Comme tout se passe dans les pensées de la narratrice, le rythme est
lent, reflétant son état intérieur. La langue de Lamarche est belle et riche en
comparaisons pour expliquer les émotions. C'est un style littéraire réaliste et
touchant. La femme ne cache pas ses sentiments : elle sait qu'elle ne peut plus
continuer, mais elle reste. En tant que femme, on ressent cette lutte entre la
raison et l'attachement. Un passage montre bien cette transition quand elle
comprend enfin : « Je l’aimais sorti de ma vie. Je l’aimais autrement. »
Ce moment est important car il montre que l'amour ne disparaît pas, il se
transforme pour nous laisser avancer.
L'appréciation de cette œuvre
n'est pas simple. Si la fin peut sembler triste, elle est avant tout réaliste.
Dans la vraie vie, tout ne se termine pas toujours bien et beaucoup comprennent
trop tard qu'ils doivent changer. Cependant, quand elle décide enfin de
divorcer, le sentiment de soulagement est fort. Comme le dit le dicton : «
Mieux vaut tard que jamais ». Le Bel Obscur souligne avec force le temps
qui passe pendant qu’on attend que l'autre change.
Enfin, j’ai personnellement
compris une chose simple : parfois nous restons, non pas parce que nous sommes
heureux, mais par habitude. Et quand nous trouvons enfin le courage de partir,
le temps a déjà avancé sans nous.
Nermin Karbon
Faculté de Langues et de
Traduction
Département de français
Université de Birzeit, Palestine
La Maison vide
Laurent
MAUVIGNIER
Éditions de Minuit,
2025, 752 pages
La maison vide : ce que les objets n'ont pas oublié
Il existe des maisons qui ne sont pas que des murs et des toits,
mais des silences accumulés, des secrets enfouis sous la poussière, des visages
que l'on préfère effacer plutôt qu'à affronter. Le roman de Laurent Mauvignier,
La Maison vide, est précisément ce lieu où le vide n'est jamais vraiment
absolu, et où tout raconte une histoire d'absence, le souvenir d'une famille
entière attendant patiemment qu'on l'écoute.
Ce roman raconte l’histoire d’une maison familiale dans la campagne
française, fermée depuis longtemps. L’auteur Mauvignier explore la
mémoire, le silence et le vide à travers plusieurs générations, surtout à
travers les femmes de la famille, comme Marie-Ernestine, la grand-mère, et
Marguerite, sa fille. Ces femmes sont souvent effacées ou oubliées, et leurs
histoires symbolisent la mémoire perdue de la famille. Cette histoire montre
comment le passé continue d’influencer le présent, et comment certaines voix,
surtout celles des femmes, ont été effacées ou oubliées dans l’histoire
familiale.
Le titre La maison vide représente également le début et la
fin du roman, le roman commence et se termine par une maison vide, mais la
différence réside dans le fait qu’au début du roman, nous ne comprenons pas la
raison de cette maison vide, tandis que la fin nous la révèle.
J'ai choisi de lire La maison vide parce que son titre m’a
profondément parlé. Cette idée d’une maison vide m’a rappelé que certaines
choses dans nos vies restent silencieuses, même quand elles sont pleines de
souvenirs. En lisant le roman, je ne me suis pas sentie simple lectrice, mais
presque présente dans ce vide, face à une histoire qui ne se dit pas
entièrement.
Ce qui a été difficile pour moi, c’est d’accepter de ne pas tout
comprendre, mais c’est aussi ce qui m’a touchée. Ce roman m’a appris que
certaines émotions ne s’expliquent pas avec des mots, et que le silence peut
parfois dire plus que les récits eux-mêmes.
La maison vide est
bien plus qu'une saga familiale. C'est une œuvre totale qui transforme les
absences en présences par la puissance de la littérature. « La maison est
là, et, même vieillie, abîmée, meurtrie par le temps, elle se tient toujours
debout. »
En partant du plus intime, Mauvignier construit un récit universel
sur la mémoire, le traumatisme et la capacité de la fiction à sauver de
l'anéantissement ceux que l'histoire a oubliés. Un chef-d'œuvre qui mérite
amplement son Goncourt.
Alia Khalaf
Faculté de Langues et de Traduction
Département de français
Université de Birzeit, Palestine
La nuit au cœur
Nathacha
Appanah
Éditions Gallimard,
2025, 288 p.
La Nuit au cœur : Ce que
la violence ne peut pas taire
La Nuit au cœur de Nathacha Appanah
entrelace les destins de trois femmes unies par la violence masculine :
l'autrice elle-même, sa cousine Emma, et Chahinez, victime d'un féminicide.
Nathacha Appanah, autrice franco-mauricienne reconnue pour son exploration de
la mémoire et des violences faites aux femmes, construit un récit qui refuse
l'ordre chronologique. Les vies se superposent, se répondent, se fracturent.
L'intime rejoint le politique. La blessure privée devient mémoire collective.
J'ai choisi de lire La
Nuit au cœur parce que le titre m'a interpellé : quelque chose dans cette
idée d'une nuit logée au centre de soi, pas autour, pas au-dehors, mais dedans,
me semblait dire quelque chose d'essentiel sur la façon dont on porte une
violence. Appanah le formule mieux : « Quel drôle de monde aux valeurs
inversées où ce sont les victimes qui ont honte !» En lisant le roman, je
ne me suis pas senti simple lecteur, mais presque témoin d'une confession que
trois femmes acceptent de partager.
Ce qui frappe d'abord,
c'est la manière dont Appanah dévoile l'emprise psychologique dans sa
progression presque invisible. La violence, ici, commence dans les mots bien
avant les coups. On comprend, à travers les trois histoires, comment la peur et
la honte s'installent doucement, comment elles paralysent, comment elles
rendent le silence plus facile que le cri.
L'écriture d'Appanah est
à la fois poétique et forte. Ses métaphores corporelles rendent la douleur
presque physique à la lecture. La densité de certains passages introspectifs, loin
d'être un défaut, crée un effet d'immersion : on ne survole pas, on traverse.
Et c'est justement cette lenteur qui force le lecteur à ressentir ce que les
victimes vivent. Le mélange entre souvenirs personnels et faits divers réels
donne au texte une crédibilité, et une urgence qui dépasse la littérature.
La Nuit au cœur est bien plus qu'un
témoignage. Dans un contexte où les féminicides continuent de faire la une des
journaux sans que grand-chose ne change dans le monde, ce roman s'impose comme
un acte de résistance, une façon de refuser que ces femmes soient enterrées
deux fois. En partant du plus intime, Appanah construit quelque chose
d'universel sur la peur, la honte, et la force qu'il faut pour survivre à
l'invisible.
Mohammed Shakhshir
Faculté de Langues et de Traduction
Département de français
Université de Birzeit, Palestine
La Collision
Paul Gasnier
Éditions Gallimard, 2025, 134 p.
Un moment où plus rien n’est
pareil
Qui aurait cru qu’en un moment,
tout peut s’arrêter, ou tout peut recommencer ? Dans La Collision, Paul
Gasnier raconte l’histoire personnelle de l’accident mortel de sa mère à Lyon.
En 2012, sa mère, 54 ans, roulait à vélo vers son travail dans le quartier
de la Croix-Rousse lorsqu’elle a été percutée par un jeune motard de 18 ans.
Saïd conduisait une moto non
immatriculée, sans permis, et il avait fumé du cannabis. Dix ans plus tard,
devenu journaliste, Gasnier choisit de rouvrir l’enquête pour comprendre
ce qui s’est passé, et ce n’est pas
pour blâmer le responsable de l’accident.
La collision signifie un choc
entre deux mondes, mais la vraie collision est entre le fils de la victime
(l’auteur) et le jeune motard (Saïd) qui l’a percutée. À travers ce récit, le
roman pose des questions importantes : comment l’auteur va gérer un conflit
intérieur pour trouver un équilibre entre la colère, la vengeance et le pardon,
et comment les politiciens utilisent des événements comme celui-ci pour
manipuler l'opinion publique ?
Ce roman présente aussi les
différences sociales. Paul Gasnier vient d’un milieu bourgeois, alors que Said
vient d’un quartier populaire. Cette différence influence les médias qui
montrent souvent une image stéréotypée des hommes comme Said, sans essayer de
comprendre leur situation. Comme Said est immigré et arabe, la pression est
encore plus forte sur lui. Les médias utilisent son origine pour attaquer les
Arabes et les immigrés. C’est très négatif, car cela crée de l’injustice et de
la discrimination.
Gasnier utilise un style
réaliste, simple et direct. L’écriture journalistique, avec un mélange
entre passé et présent, lui permet
d’exprimer sa douleur sans exagération.
Ce qui m’a touchée, c’est le
silence, parce qu’il reflète les émotions plus que les mots. Par exemple, lorsque
l’auteur écrit : « Dehors, pas un bruit. Le monde vient d’éclater, et
la nuit s’en fout ». Il écrit aussi : « Épuisé et impuissant, mon
père rentre chez lui, chez eux, dans le silence et la solitude de la
nuit ». Ce silence est devenu assourdissant.
Dans La Collision, Paul Gasnier propose une critique de la
société, de la politique et des médias. Il montre comment les élections
utilisent la souffrance des victimes pour des intérêts personnels, sans
toujours respecter la douleur réelle des familles. Il critique également les
médias, qui influencent l’opinion publique et manipulent les émotions du
public.
Ce que j’ai bien apprécié, c’est
la position de l’auteur. Même s’il est journaliste et entouré par les médias,
il ne se laisse pas emporter par l’émotion ni par leur influence. Il ne
transforme pas sa colère en haine et n’attaque pas directement le système
judiciaire. Il cherche plutôt un équilibre entre ses émotions et le pardon pour
comprendre ce qui est arrivé à sa mère et la situation difficile du jeune motard. Gasnier montre que Saïd peut être une victime
et que l’injustice vient surtout du système social et juridique. Il met en
évidence le mystère du monde et l’absence d’un chemin clair, ce qui nous invite
à réfléchir aux systèmes plutôt qu’à juger les individus.
Personnellement,
je crois que ce roman présente deux aspects majeurs : un aspect personnel lorsque
Paul Gasnier essaie de trouver un équilibre entre la colère, la vengeance et le
pardon, et un aspect global lorsqu’il parle de la discrimination dans la
société où les immigrés sont exclus et considérés comme des saboteurs.
Maysam HAMAD
Faculté de Langues et de Traduction
Département de français
Université de Birzeit, Palestine
La Collision
Paul Gasnier
Éditions Gallimard, 2025, 134 p.
Quand la tragédie personnelle devient un
prétexte politique
Dans La collision, Paul Gasnier raconte
l’histoire d’un fils endeuillé par la mort tragique de sa mère dans un accident
de la route à Lyon. En juin 2012, cette femme de 54 ans se rend à son travail à
vélo dans le quartier de la Croix-Rousse lorsqu’elle est percutée par un jeune
homme de 18 ans, sans permis, pilotant une moto non immatriculée en exécutant
une roue arrière à 80 km/h après avoir fumé du cannabis. Dix ans après le
drame, devenu journaliste, Paul Gasnier décide d’entreprendre une enquête
personnelle pour comprendre les circonstances de l’accident. À travers ce récit
intime, l’auteur pose une question importante : comment un fait divers peut-il
devenir un outil politique et nourrir les tensions sociales en France ?
Dans son premier roman, Paul Gasnier mélange
le journalisme et la littérature en utilisant des documents réels, des
descriptions factuelles et des témoignages. Ce mélange donne plus de
crédibilité au récit et permet au lecteur de mieux comprendre les faits. Ce qui
m’a touchée, c’est que l’émotion est présente mais jamais exagérée. On sent la
douleur, mais elle reste maîtrisée. Par exemple, lorsque l’auteur écrit : «
Je cuvais une colère qui transformait mon deuil en aigreur, et la figure du
motard me narguait à chaque coin de rue », il exprime la douleur du
deuil avec calme. Cette retenue rend le texte plus fort et plus sincère.
À travers ce roman, Paul Gasnier parle du
deuil, de la colère et de la responsabilité individuelle. Mais il montre aussi
comment un drame personnel, causé par un jeune homme d’origine arabe peut être
récupéré par le discours politique. En mettant en scène Saïd, le personnage qui
a commis l’accident sous l’effet de drogues, l’auteur critique une société qui
préfère simplifier les causes profondes d’un fait divers plutôt que d’en
comprendre les racines sociales. Le roman met en lumière la manière dont
certains discours utilisent la peur, la colère et la stigmatisation pour
influencer l’opinion publique, en transformant un accident tragique en symbole
d’une société divisée. Cette réflexion dépasse le contexte français. La
Collision ne parle pas seulement de la France, mais d’un mécanisme
plus large.
Dans la réalité palestinienne, un acte
individuel pourrait aussi être sorti de son contexte et utilisé pour justifier
les violences de la colonisation. Dans La Collision, un accident
individuel devient un discours sécuritaire et politique. La douleur personnelle
est transformée en une histoire qui sert une idée politique. Dans les deux cas,
la tragédie n’est pas racontée pour être comprise, mais pour servir un discours
préétabli. Le narrateur refuse que sa tragédie soit utilisée pour justifier un
discours d’exclusion. Comme palestinienne, je sais très bien comment la
douleur, la nôtre et celle des autres, est exploitée pour légitimer des
politiques qui ne cherchent pas la justice, mais la domination.
Marah Dais
Faculté de Langues et de Traduction
Département de français
Université de Birzeit, Palestine
Passagères
de nuit
Yanick
Lahens
Éditions
Sabine Wespieser, 2022, 320 p.
Sous la nuit de l’Histoire
Dans “Passagères de nuit », l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens nous
plonge au cœur d’Haïti à une période charnière de son histoire : la fin de la dictature
et les bouleversements politiques et sociaux qui s’ensuivent. À travers le
destin de plusieurs personnages, elle dresse le portrait d’un pays traversé par
l’espoir, la violence et l’incertitude.
Le roman suit principalement la trajectoire de femmes et d’hommes
ordinaires confrontés à l’instabilité politique, à la précarité et aux tensions
sociales. Lahens met en lumière leurs rêves, leurs blessures et leurs
résistances silencieuses. Loin d’un simple récit historique, l’ouvrage explore
l’intimité des personnages et montre comment la grande Histoire s’inscrit dans
les vies individuelles.
L’autrice adopte une écriture dense et poétique, marquée par une grande
sensibilité aux paysages et aux voix d’Haïti. La nuit, omniprésente dans le
titre et dans le texte, devient une métaphore puissante : elle symbolise à la
fois l’obscurité politique, la peur, mais aussi un espace de confidences et de
survie. Les « passagères » évoquent ces femmes qui traversent la nuit — au sens
propre comme au figuré — portant avec elles mémoire, douleur et espoir.
Le roman interroge également la question de l’engagement et de la
responsabilité collective. Comment continuer à vivre, aimer et espérer dans un
contexte marqué par la violence et les désillusions politiques ? Yanick Lahens
ne propose pas de réponse simple, mais elle montre la force intérieure de ses
personnages, capables de préserver leur dignité malgré les épreuves.
J’ai été profondément touchée par ce roman, car il offre une vision humaine
et nuancée d’Haïti, loin des clichés réducteurs. Il rappelle que derrière les
crises politiques se trouvent des existences fragiles et courageuses. Je
recommande vivement cette œuvre à tous ceux qui s’intéressent à la littérature
francophone contemporaine et aux récits où l’intime et le politique se
rencontrent avec justesse et profondeur.
Nouralhuda Hadi
Hanoon
Département de
français
Faculté des
langues
Université de
Bagdad
Le nom des rois
Charif Majdalani
Éditions Stock, 2025, 113 p.
La chute des royaumes de l’enfance
Il arrive que les royaumes les plus
durables ne soient pas ceux de la pierre ou du pouvoir, mais ceux, fragiles et
silencieux, que l’enfance érige à l’abri des regards : royaumes de papier, de
noms étranges, de cartes anciennes et de souverains disparus. « Le nom
des rois » de Charif Majdalani s’ouvre sur ces empires intimes pour
mieux raconter leur effondrement, parallèlement à celui d’un pays réel, le
Liban des années 1970, à la veille de la guerre civile.
Le roman prend pour point d’ancrage un
narrateur adolescent, solitaire et rêveur, passionné par l’Histoire et les
dynasties oubliées. Tandis que le monde adulte l’invite à affronter une réalité
marchande et sociale jugée triviale, l’enfant se réfugie dans les livres, les
dictionnaires et la musique énigmatique des noms royaux. Cette fascination
devient une manière de suspendre le temps, de tenir l’Histoire à distance. Or,
cette illusion ne résiste pas longtemps à la violence du réel. Une phrase du
roman en résume toute la portée : « désormais, l’Histoire ne se lit
plus dans les livres, elle s’impose au regard, brutale, vulgaire, impossible à
ignorer ».
Charif Majdalani n’en est pas à son
premier dialogue avec un Liban disparu. Depuis plusieurs œuvres, il explore la
mémoire d’un pays à travers les trajectoires familiales et individuelles. Mais « Le
nom des rois » marque un seuil particulier : celui où l’auteur revient
à l’adolescence comme moment de bascule, instant fragile où l’imaginaire se
fissure sous la pression de l’Histoire. L’amitié avec Walid Abdessalam,
camarade énigmatique issu d’une lignée royale déchue, cristallise cette tension
entre la grandeur symbolique et la réalité désenchantée. Le roi, ici, n’est
plus qu’un homme ; le titre, un vestige.
Le roman se distingue par sa structure
d’errance. Déambulations dans les souks de Beyrouth, passages entre l’école,
les salons mondains et les refuges intimes de la lecture : tout concourt à
créer une impression de flottement, propre aux récits de formation. Cette
mobilité, caractéristique du Bildungsroman, accompagne les premiers émois
amoureux et les amitiés adolescentes, tandis qu’en arrière-plan le pays se
fracture. La force du texte réside précisément dans cette simultanéité : la
naissance du sentiment et l’irruption de la violence historique.
L’écriture de Majdalani, ample et
élégante, privilégie la lenteur, la digression et la mélancolie. Elle laisse
les événements s’imposer sans emphase, comme une fatalité. Lorsque la guerre
éclate, elle ne surgit pas comme un choc spectaculaire, mais comme un effritement
progressif, un décor qui se dérobe. L’effondrement du pays devient alors un
effondrement intérieur : l’adolescent est contraint de quitter son royaume
imaginaire pour affronter la brutalité du présent.
Le nom des rois s’impose ainsi comme un
roman de la perte et de la lucidité. En articulant l’intime et le collectif, il
montre comment l’Histoire interrompt l’enfance et impose une maturité
prématurée. Il rappelle surtout que si les royaumes disparaissent, il subsiste
des fragments — des mots, des souvenirs, des paysages — auxquels la littérature
confère une souveraineté durable.
Fatima El Mosleh
Département de langue et littérature françaises
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Section 1
- Beyrouth
Université Libanaise
La
nuit au cœur
Nathacha
Appanah
Éditions
Gallimard, 2025, 288 p.
Une obscurité qu’il faut traverser
Il existe des
livres qui ne cherchent pas à divertir, mais à révéler. La nuit au cœur
de Nathacha Appanah fait partie de ces œuvres qui dérangent avec douceur, sans
éclat spectaculaire, mais avec une intensité persistante. Dès les premières
pages, une tension silencieuse s’installe. Quelque chose se fissure. Quelque
chose se tait. Le lecteur comprend qu’il ne s’agit pas simplement d’un récit,
mais d’une vérité que l’on n’affronte qu’avec courage.
Le roman avance
dans une semi-obscurité, comme si la lumière était volontairement tamisée. Il
ne livre pas tout d’un coup. Il suggère, il laisse deviner. À quel moment une
voix cesse-t-elle de se défendre ? À quel moment la peur devient-elle une
habitude ? À quel moment l’amour se transforme-t-il en enfermement ? Ces
questions planent au-dessus du texte, sans réponse immédiate. Et c’est
précisément cette retenue qui donne envie de poursuivre la lecture.
Il ne s’agit pas
ici d’un drame isolé, mais d’une réalité diffuse, presque invisible. Le livre
ne crie pas ; il murmure. Il n’accuse pas ; il expose. Et dans cette sobriété
réside sa puissance. Car ce qui est suggéré frappe parfois plus fort que ce qui
est proclamé.
Dans un paysage
littéraire où de nombreux ouvrages ont déjà revendiqué le féminisme, La nuit
au cœur s’impose autrement. Ce roman ne brandit pas un étendard, il incarne
une expérience. Il ne théorise pas la condition féminine : il la met à nu.
Nathacha Appanah s’inscrit dans la lignée des grandes voix contemporaines qui
transforment la littérature en espace de vérité et de résistance. Son féminisme
n’est ni doctrinal ni démonstratif ; il est viscéral. Il naît de la mémoire, du
corps, du silence brisé. À travers cette écriture dépouillée et intense, le
roman devient plus qu’un témoignage : il devient un acte littéraire et
politique, une œuvre nécessaire dans le débat actuel sur les violences faites
aux femmes.
Le titre, La
nuit au cœur, résume à lui seul l’expérience de lecture : une obscurité
profonde, mais au centre de laquelle continue de battre une vie fragile et
courageuse. Ce roman donne une voix à celles qui n’osent pas parler, à celles qui
ont été réduites au silence. Il ne cherche pas à choquer ; il cherche à
comprendre, à dire, à éclairer.
Ce livre mérite
d’être lu pour ce qu’il révèle sans l’imposer. Il dérange avec délicatesse, il
questionne avec justesse, il oblige à regarder autrement certaines réalités
trop souvent ignorées car parfois, entrer dans un livre, c’est accepter
d’entrer dans la nuit pour y chercher une lumière.
Pascale Ahmar Moukhaiber
Département de langue et littérature
françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences Humaines - Section 2 - Fanar
Université Libanaise
Le nom des rois
Charif Majdalani
Éditions Stock, 2025, 113 p.
1975 : le mal du siècle
Pourquoi écrire des livres qui parlent constamment de la
guerre au Liban ? Et pourquoi faut-il toujours raviver cette souffrance ?
La guerre civile de 1975 n’a été anodine pour personne.
Elle a été brutale, cruelle, causant de nombreuses pertes et victimes au Liban.
Touché par ses conséquences, Charif Majdalani rédige son livre Le Nom des
rois et témoigne avec fidélité de ce qui est arrivé au Liban avant et
pendant cette rude période.
C’est avec une écriture ample et élégante que Le Nom
des rois évoque la guerre civile de 1975. Un titre bien évidemment
intrigant qui, de prime abord, semble n’avoir aucun lien avec le sujet, mais
qui cache une signification bien plus importante. Il braque la lumière sur la
jeunesse de l’écrivain, qui nourrit une fascination pour les rois, les
conquérants et les héros historiques. Majdalani grandit dans un Liban encore
prospère et culturellement vivant, décrit à travers son âge d’or, avec des
artistes, musiciens et intellectuels comme Jean Seberg, Dalida, Jean Cocteau,
etc.
« J’habitais en ce temps-là un pays dont on se demande
avec étonnement aujourd’hui s’il a vraiment existé ».
Mais tout bascule lorsque la guerre éclate et marque la
fin brutale de cette période idéaliste. Entre fuite, peur, violence et
divisions communautaires, le narrateur perd son innocence et fait face à une
réalité de chaos et de déchirement. Conscient de ce qui se passe autour de lui,
il s’étonne de voir ce Liban qui, durant les Trente Glorieuses, vivait en paix
et en harmonie, se déchirer de tous les côtés.
La dimension autobiographique de l’œuvre renforce la
véracité du récit à travers le point de vue d’une personne qui a vécu et a subi
cette guerre.
Ce roman est profondément ancré dans la réalité. Il
raconte cette rupture, ce passage brutal de la paix à la guerre. Le lecteur
ressent la détresse et le poids qu’endure Majdalani et comprend alors la
gravité de la situation.
Nous avons l’impression au Liban que le mot
« paix » a trop longtemps été confisqué et réduit à un slogan « creux
ou à un tabou intouchable, rimant avec « trahison » »
lit-on dans la presse. Pourtant, si notre pays veut survivre, reconstruire son
économie et redonner espoir à ses citoyens, il serait évident de croire qu’on
n’a plus le luxe de rester prisonnier d’une logique de guerre perpétuelle.
« La paix est une valeur universelle et une
nécessité vitale au cœur même de l’humanité ». Refuser de l’assumer comme
aspiration nationale, c’est tourner le dos à notre avenir.
Publier un livre sur la guerre, serait ainsi garder une
trace écrite, pour préserver la mémoire et surtout pour essayer, au moins, de
ne plus reproduire les mêmes erreurs.
Dans son œuvre Majdalani semble avoir pris une initiative
pour pousser les Libanais à croire en un avenir où le Liban n’est plus défini
par la guerre, mais par sa capacité à renaître. Son œuvre s’adresse directement
aux Libanais pour leur dire qu’ils ont tout à perdre en maintenant la guerre et
tout à gagner en choisissant la paix.
Aujourd’hui
encore, écrire un livre sur la guerre, c’est surtout « oser la paix ».
Mona Yazbeck
Département de langue et
littérature françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences Humaines - Section 2 - Fanar
Université Libanaise
La Maison Vide
Laurent Mauvignier
Éditions de Minuit, 2025, 752 p.
La Maison Vide : Le poids du silence
Imaginez des murs qui ont tout vu, tout entendu, mais qui n’ont jamais rien
dit, des chaises laissées vides, des silences assourdissants, des secrets de
famille qui traversent les générations comme un fantôme. Ce roman fleuve de 752
pages nous invite à une exploration analytique, débutant en 1976 lorsque le
père du narrateur rouvre une maison familiale qui a été fermée pendant vingt
ans, avant que son suicide en 1983 ne révèle les traces d’un passé longtemps
oublié. Ce roman, qui a d’ailleurs remporté le Prix Goncourt 2025, séduit les
lecteurs par sa puissance narrative et la profondeur de ses personnages,
explorant les silences, les absences et la manière dont le passé influence le
présent.
Mauvignier tire un fil de plus d’un siècle. Le roman dévoile le destin
de quatre générations, marquées par le silence, les blessures et la vie rurale
française. On y croise Marie-Jeanne, gardienne de l’honneur familial, et sa
fille Marie-Ernestine, musicienne dont les rêves ont été brisés. Mais c’est
surtout Margueritte, la grand-mère dont le visage est rayé sur les photos,
victime de la violence sociale et humiliée après la guerre, qui est la plus
marquée par ce traumatisme familial. Le narrateur révèle ces existences
effacées pour montrer comment les non-dits et les violences vécues résonnent
encore à travers les générations, entraînant alcoolisme, solitude et suicides.
Laurent Mauvignier nous invite à plonger dans la Maison Vide sur la
pointe des pieds. Il dénoue minutieusement le jeu du silence à travers par
exemple ses descriptions précises de tous les meubles de la maison. Les
phrases, parfois d’une longueur interminable, donnent au récit un effet de
musicalité transformant cette enquête personnelle en un refuge où l’écriture
fait revivre les fantômes familiaux.
Ce n’est pas par hasard si le récit est un ‘’roman-fleuve’’ : la
longue phrase, les virgules successives et les enjambements créent un flux
continu, renforcé par une narration chorale où le récit glisse d’une conscience
à l’autre sans rupture. Les époques se croisent et le passé accompagne les
personnages dans leurs parcours. La maison elle-même devient une voix qui porte
les traces de l’histoire familiale, donnant au récit une tonalité particulière.
Au-delà de l’histoire, La Maison Vide est un roman contemporain,
familial et psychologique. Explorant mémoire, non-dits et traumatismes de
guerre sur plusieurs générations, il devient une réflexion puissante sur
l’identité et l’histoire. En éclairant le passé et en donnant place aux voix
oubliées, Mauvignier ne se contente pas de raconter mais il nous guide vers une
prise de conscience, celle de l’influence du temps sur les âmes et la nécessité
de parler pour avancer.
Ce roman est une immersion profonde pour les lecteurs intéressés par les
histoires familiales psychologiques. Il captivera ceux qui cherchent à
comprendre comment l’histoire collective et les non-dits façonnent nos
identités, offrant une expérience de lecture intense et réfléchie.
Cynthia Berberi
Département de langue et littérature
françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences Humaines - Section 2 - Fanar
Université Libanaise
Le crépuscule des hommes
Alfred de Montesquiou
Editions Robert Laffont, 2025, 243 p.
Nuremberg : Juger l’indicible
Au cœur des décombres d’une Allemagne meurtrie,
la justice internationale nait, fragile et incertaine comme une flamme dans
l’obscurité ; derrière chaque verdict, les regards des survivants et des
témoins inscrivent l’horreur de la guerre dans une mémoire universelle. Et,
comme l’affirme Montesquiou dans Le crépuscule des hommes : « Nuremberg
fut bien plus qu’un procès : ce fut la tentative de donner un sens à
l’innommable. »
De novembre 1945 à octobre 1946, le procès de
Nuremberg jugea Göring et vingt dignitaires nazis. Mais au-delà du box des
accusés, écrivains et journalistes comme Kessel, Triolet, Gellhorn ou Dos
Passos, réunis au château Faber-Castell, partagèrent la frénésie des
reportages, les tensions entre Alliés et l’effroi des témoignages des déportés.
Dans Le crépuscule des hommes, Alfred de Montesquiou restitue ces dix
mois où la justice internationale naquit dans les ruines de l’Allemagne d’après-guerre
et devint mémoire universelle. Montesquiou mêle récit historique, mémoire et réflexion universelle à travers
les pages éloquentes de son œuvre sublime.
Dans une ville en ruines, deux bâtiments
subsistent : le tribunal et le château Faber-Castell, transformé en dortoir
pour une élite de journalistes et écrivains. Tous assistent à une tragi-comédie
où se mêlent justice, vengeance, mémoire et oubli. Les témoignages et les
ambiances d’amertume et de destructions révèlent l’atrocité et les injustices
de la guerre, et ouvre les yeux sur son côté inhumain. Toutefois l’œuvre
accentue la gravité des pendaisons du 16 octobre 1946.
L’importance de cette écriture réside dans le fait raconté pour
transmettre aux générations à venir l’atrocité et la fatalité de la guerre et pour
éviter l’oubli. En effet, l’écriture ne rend pas seulement hommage aux morts,
mais elle transforme aussi l’histoire en une vérité immortelle.
Alfred de Montesquiou
conjugue la rigueur documentaire du reportage au souffle romanesque ; ce
qui rend vivants dans la mémoire du lecteur les témoignages et les coulisses du
procès. Il ne se contente pas de rapporter des faits historiques avec une rigueur
documentaire mais il incarne ces faits à travers des
personnages, des émotions ainsi que des scènes vécues. Autrement dit, il fait
en sorte que le lecteur ressente la présence des résistants, des
déportés, des reporters, sans négliger la dimension humaine derrière tous ces
événements. Le titre, Le
Crépuscule des hommes, fait écho au Crépuscule des dieux de Wagner : il ne s’agit plus de
la fin mythologique des héros, mais de la chute bien réelle des hommes,
confrontés à leurs propres abîmes et à la capacité de causer leur propre fin.
Le crépuscule des hommes est une œuvre qui
interpelle, bouscule, oblige à réfléchir, par la puissance de son écriture et
la gravité de son sujet. Montesquiou offre au lecteur une expérience qui
dépasse l’histoire pour devenir une méditation universelle. Lire ce livre,
c’est accepter d’affronter les ombres du passé afin de mieux comprendre les
menaces du présent.
Zahraa Haydar Ahmad
Département de langue et littérature
françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences Humaines - Section 2 - Fanar
Université Libanaise
Le nom des rois
Charif Majdalani
Éditions Stock, 2025, 113 p.
Cheminement d’une vie
mouvementée
Le récit raconte l’enfance et
l’adolescence de l’écrivain à Beyrouth entre les années 1960 et 1970, une
époque qu’il évoque avec nostalgie comme un monde aujourd’hui disparu.
Passionné d’histoire, il se réfugie dans la lecture pour échapper à la réalité
quotidienne. Il passe du temps à la librairie Antoine, où il discute avec
Jacques Lyon, qui nourrit son intérêt pour l’histoire de France et des Empires.
Il aime aussi se promener dans les marchés et les rues de Beyrouth, se sentant
lié au passé et aux récits anciens.
Il grandit entre la ville et la
montagne, partageant des moments simples avec sa famille, ses amis et ses
cousines. Il invente des histoires sur des rois et des tribus anciennes,
organise des explorations dans la nature et nourrit une imagination riche. Il rencontre
Walid Abdessalam, qui devient un ami proche, et découvre plus tard qu’il est le
fils d’un roi ; un voyage en Irak avec son père pour rencontrer le Cheikh
Souleiman marque aussi son adolescence et élargit sa vision du monde.
Peu à peu, les tensions politiques et
religieuses entre Chrétiens et Musulmans apparaissent, annonçant les
bouleversements à venir. Au début, il reste indifférent à ces événements,
absorbé par ses lectures et ses rêves. Mais en 1975, avec le déclenchement de
la guerre civile libanaise, son regard change. Les rues se vident, les combats
se rapprochent et la peur s’installe. La famille se réfugie souvent à Massiaf,
un lieu plus calme où la vie semble presque normale malgré la guerre. Là, il
rencontre Elie Tawil, un homme mystérieux qui prédit les violences et
l’effondrement du pays avant de disparaître sans laisser de trace. Cette figure
renforce l’atmosphère étrange et troublante de cette période.
Pendant ces années difficiles, il se
lie davantage avec ses amis, notamment Fady. Il rencontre aussi Clara, dont il
tombe amoureux. Leur relation devient un refuge face à la violence extérieure.
Mais un jour, confronté à des miliciens et poussé par la jalousie, il accepte
de tirer avec un revolver, un geste qui symbolise la fin de son innocence. Avec
la guerre, les départs et les projets d’exil, il comprend que son enfance
s’achève. Entre l’amour, la peur et les changements du pays, il prend
conscience qu’un nouveau chapitre de sa vie commence.
Personnellement, j’ai beaucoup aimé
ce roman et le style d’écriture mais je n’ai pas apprécié la tristesse, la violence
et la peur qui y dominent, ce qui rend les événements lourds à supporter. De
plus, la perte de l’enfance et de l’innocence du narrateur rend le récit parfois
douloureux, surtout avec l’accent mis de manière répétée sur les conflits
politiques et religieux. Enfin, l’auteur répète constamment son amour pour la
lecture et son évasion à travers les livres, ce qui rend certaines parties
répétitives et un peu ennuyeuses et ralentit le déroulement de l’intrigue tout
en diminuant la focalisation sur les personnages et les événements réels.
Jennyfer Al Nemer
Département de traduction
Faculté des Lettres et des Sciences humaines
Université
Jinan
La Maison vide
Laurent MAUVIGNIER
Éditions de Minuit, 2025, 752 pages
Les silences hérités
Dans La Maison vide, Laurent
Mauvignier explore les cicatrices invisibles laissées par l’Histoire sur sa
famille. À travers une saga traversant les générations, il sonde la mémoire, la
honte et les silences qui déforment les liens.
Le roman présente une maison fermée
depuis des décennies. À l’intérieur, un piano noir, des lettres anciennes, des
photographies mutilées : autant de traces d’un passé trouble. L’histoire
remonte alors jusqu’à Marie-Ernestine, l'arrière-grand-mère du narrateur ;
pianiste empêchée, par un mariage imposé et les conventions d’une société
patriarcale, de poursuivre ses études. Sa fille Marguerite, marquée par le
rejet maternel et les violences de son époque, tente de survivre entre les deux
guerres mondiales, affrontant humiliations, scandales et jugements de la part
de sa famille et son village. Les générations suivantes héritent de ces
fractures, un enchaînement de drames où la honte et le silence deviennent un
legs empoisonné.
Personnellement, j’ai surtout
apprécié le style d’écriture, clair, direct, sans détour inutile. Chaque
événement compte ; rien n’est gratuit. L’auteur ne cherche ni à embellir ni à
adoucir la réalité. Il montre les conséquences des actes dans toute leur
brutalité, même lorsque cela peut paraître culturellement dérangeant ou
inconfortable. Cette honnêteté donne au roman une force saisissante et rend les
personnages profondément humains, malgré leurs vices innombrables.
Avec La Maison vide, Mauvignier signe
une fresque intense et marquante. C’est un roman exigeant, parfois dur, mais
profondément sincère. Une lecture que je recommande à ceux qui aiment les
récits familiaux puissants, où le passé refuse de se taire et où chaque silence
a un poids.
Julie Khabbaz
Département de traduction
Faculté des Lettres et des Sciences humaines
Université Jinan, Liban
La Collision
Paul Gasnier
Éditions Gallimard, 2025, 134 p.
Quand le journalisme répare les fractures de
l’âme
Est-il possible de combler le vide
laissé par l'absence brutale d'une mère sans céder à la haine ? C’est la
question qui porte le récit de Paul Gasnier, intitulé La Collision. Ce livre
n’est pas un simple témoignage sur le deuil. C'est une œuvre d'une dignité rare
qui transforme une tragédie intime en une quête de paix universelle. Ce récit
est remarquable car il allie la précision du reporter à l'émotion d'un fils
orphelin.
L'histoire débute treize ans après le
drame, durant l'été 2024. Paul Gasnier, devenu journaliste, rouvre l'enquête
sur l'accident de moto qui a tué sa mère, une architecte devenue professeure de
yoga. Il retourne à Lyon pour se confronter à son passé et retrouve Saïd, le
responsable du drame, toujours prisonnier de la délinquance. À travers cette
démarche, l'auteur cherche à comprendre comment deux mondes qui s'ignorent ont
pu se percuter avec une telle violence. Le thème central dépasse l'accident ;
il s'agit d'une analyse de la collision des mondes. Gasnier refuse de voir ce
drame comme une fatalité. Il l'analyse plutôt comme la rencontre brutale entre
deux classes sociales fracturées. Cette réflexion s'enrichit grâce au juge
Philippe Moreau. Ce dernier définit la justice comme une « tribologie », ou
science des frottements. Selon lui, la loi doit agir comme un « film d’huile »
pour éviter que les rouages de la société ne s'enflamment. La justice devient
alors un outil de régulation indispensable face aux tensions.
Le style de Paul Gasnier, sobre et
sans pathos, reflète sa rigueur professionnelle. Cependant, cette distance
journalistique peut parfois paraître froide et mettre l'émotion pure au second
plan. Néanmoins, cette retenue est nécessaire car elle lui permet de
transformer sa souffrance en une analyse lucide. En découvrant le mémoire de
yoga de sa mère sur le lâcher-prise, il comprend que son enquête est une quête
d'équilibre face à l'absurde. La compréhension de l'autre devient alors la
seule voie pour dépasser le traumatisme.
La force de ce récit réside dans son
refus des réponses simplistes. Malgré un contexte politique tendu, l'auteur
évite les jugements hâtifs. Je recommande ce livre à ceux qui cherchent une
réflexion profonde sur la résilience. En conclusion, c'est une œuvre nécessaire
qui prouve que l'intelligence et la dignité restent les meilleurs remèdes pour
réparer les fractures humaines.
Razane Abdulhay
Département de traduction
Faculté des Lettres et des Sciences humaines
Université
Jinan, Liban
Le nom des rois
Charif Majdalani
Éditions Stock, 2025, 113 p.
Une passion au milieu du chaos
Charif Majdalani a grandi au Liban. Enfant, il était
fasciné par la généalogie des rois, en particulier ceux moins connus, de
dynasties lointaines. Il passe une enfance particulièrement heureuse dans ce
pays fastueux. Malheureusement la Guerre Civile est sur le point de faire son
apparition, et pour l'auteur, rien ne se sera plus comme avant. Il va devoir se
confronter à une triste réalité.
J'ai eu un coup de cœur pour ce récit à la fois tendre et
bouleversant. J'ai été très émue pendant cette lecture. Notamment au moment
dans lequel le pays part en Guerre Civile. L'auteur nous relate ces événements
et tous les bouleversements qui en découleront.
Avec beaucoup de pudeur, mais aussi une belle part de
générosité, il va ainsi nous raconter son adolescence, ses amitiés, ses premiers
émois. Il va longuement nous parler de la passion qui le fascine depuis petit.
En effet, il tentera de reconstruire la généalogie de rois méconnus.
Au fil de ses amitiés et de ses premières amours, le jeune
homme va se construire jusqu'au terrible drame qui va s'abattre sur le Liban.
Il devra alors grandir d'un coup, et il va, dans ce récit, nous livrer ses
sentiments et ses ressentis avec beaucoup de sensibilité.
La plume de l'auteur m'a conquise. Avec un style généreux,
des descriptions de paysages très bien rendues, et une grande acuité au moment
de retranscrire ses sentiments, il réussit ainsi à nous livrer un récit
sensible.
Un beau roman d'initiation dans lequel l'auteur mêle
subtilement ses souvenirs aux tourments de son pays meurtri.
Fatima Choueib
Département de Traduction
Faculté des Lettres et des Sciences humaines -
Branche Tyr
Université Islamique du Liban
Le crépuscule des hommes
Alfred de Montesquiou
Editions Robert Laffont, 2025, 243 p.
Au tribunal de l’Histoire
Dans
« Le crépuscule des hommes », l’écrivain et journaliste Alfred de
Montesquiou plonge le lecteur dans l’un des moments les plus décisifs du XXᵉ siècle : le procès de
Nuremberg, ouvert en 1945 à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. À travers un
récit à la fois historique et narratif, il restitue l’atmosphère lourde de
cette justice naissante, chargée de juger les crimes du nazisme et de poser les
bases d’un droit international.
L’auteur
s’appuie sur une documentation rigoureuse — archives, témoignages, comptes
rendus judiciaires — pour reconstituer les rouages du procès. Mais loin de
livrer un simple exposé factuel, il donne chair aux événements en mettant en
lumière les figures de procureurs, juges, accusés et témoins, tous confrontés à
l’ampleur inédite des crimes jugés.
Ce
qui frappe dans l’ouvrage, c’est la tension constante entre justice et
histoire. Montesquiou montre combien il était difficile de juger l’innommable
avec les outils du droit existant. Le procès apparaît alors comme un moment
fondateur, imparfait mais nécessaire, où l’humanité tente de répondre à sa
propre barbarie.
Le
titre, « Le Crépuscule des hommes », revêt une forte portée
symbolique. Il évoque à la fois la chute morale des dignitaires nazis, la fin
d’un monde ravagé par la guerre, mais aussi un passage vers une nouvelle ère
juridique et éthique. Ce « crépuscule » n’est pas seulement une fin : il
annonce une reconstruction, fragile, de la conscience humaine.
La
force du livre réside également dans son écriture : sobre, précise, mais
profondément habitée. Montesquiou parvient à rendre accessibles des débats
juridiques complexes tout en maintenant une intensité dramatique. Le lecteur
est ainsi amené à réfléchir sur la mémoire, la responsabilité individuelle et
collective, ainsi que sur la capacité du droit à prévenir de futurs crimes
contre l’humanité.
J’ai
trouvé cette œuvre particulièrement marquante par sa puissance documentaire et
sa portée réflexive. Elle rappelle l’importance du devoir de mémoire et
interroge notre rapport contemporain à la justice internationale. Je recommande
ce roman à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire, à la géopolitique et aux
grandes questions morales, car il éclaire avec profondeur un procès qui
continue de façonner notre monde actuel.
Nouralhuda Hadi
Hanoon
Département de français
Faculté des Langues
Université de Bagdad
Alfred de Montesquiou
Editions Robert Laffont, 2025, 243 p.
Au tribunal de l’Histoire
Dans
« Le crépuscule des hommes », l’écrivain et journaliste Alfred de
Montesquiou plonge le lecteur dans l’un des moments les plus décisifs du XXᵉ siècle : le procès de
Nuremberg, ouvert en 1945 à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. À travers un
récit à la fois historique et narratif, il restitue l’atmosphère lourde de
cette justice naissante, chargée de juger les crimes du nazisme et de poser les
bases d’un droit international.
L’auteur
s’appuie sur une documentation rigoureuse — archives, témoignages, comptes
rendus judiciaires — pour reconstituer les rouages du procès. Mais loin de
livrer un simple exposé factuel, il donne chair aux événements en mettant en
lumière les figures de procureurs, juges, accusés et témoins, tous confrontés à
l’ampleur inédite des crimes jugés.
Ce
qui frappe dans l’ouvrage, c’est la tension constante entre justice et
histoire. Montesquiou montre combien il était difficile de juger l’innommable
avec les outils du droit existant. Le procès apparaît alors comme un moment
fondateur, imparfait mais nécessaire, où l’humanité tente de répondre à sa
propre barbarie.
Le
titre, « Le Crépuscule des hommes », revêt une forte portée
symbolique. Il évoque à la fois la chute morale des dignitaires nazis, la fin
d’un monde ravagé par la guerre, mais aussi un passage vers une nouvelle ère
juridique et éthique. Ce « crépuscule » n’est pas seulement une fin : il
annonce une reconstruction, fragile, de la conscience humaine.
La
force du livre réside également dans son écriture : sobre, précise, mais
profondément habitée. Montesquiou parvient à rendre accessibles des débats
juridiques complexes tout en maintenant une intensité dramatique. Le lecteur
est ainsi amené à réfléchir sur la mémoire, la responsabilité individuelle et
collective, ainsi que sur la capacité du droit à prévenir de futurs crimes
contre l’humanité.
J’ai
trouvé cette œuvre particulièrement marquante par sa puissance documentaire et
sa portée réflexive. Elle rappelle l’importance du devoir de mémoire et
interroge notre rapport contemporain à la justice internationale. Je recommande
ce roman à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire, à la géopolitique et aux
grandes questions morales, car il éclaire avec profondeur un procès qui
continue de façonner notre monde actuel.
Nouralhuda Hadi
Hanoon
Département de français
Faculté des Langues
Université de Bagdad
Le bel obscur
Caroline Lamarche
Éditions du Seuil, 2025, 240 p.
L’absence comme miroir de l’âme
Le Bel Obscur est un roman de l'auteure belge
Caroline Lamarche. Si on regarde l'histoire dans laquelle se déroule ce roman, on
se rend compte que ce n'est pas une simple histoire d'amour traditionnelle,
mais plutôt un voyage introspectif d'une femme qui s'adresse à un homme absent
et tente de comprendre ses sentiments et ses souvenirs.
En fait, ce roman s'articule autour d’une femme qui écrit sur la vie d’un
homme qu'elle a aimé et perdu. A travers ce récit, elle se remémore leur vie
commune, révélant la douleur, le désir et les moments de partage. Un autre
personnage apparaît dans la quête de la narratrice qui va éclairer le récit, un
membre de la famille qui a été rayé de la généalogie officielle.
De mon point de vue, il me semble que l'écrivaine présente ce roman comme
un dialogue intérieur avec l'absence, où les mots reflètent la réflexion et la
confrontation avec soi-même.
Dans son roman, Caroline Lamarche adopte un style très sensible, comme dans
ce passage :
« Quelques gouttes de pluie me touchaient le visage. J’avais hâte d’arriver,
je souhaitais qu’aucun incident climatique ne trouble l’ordonnance de mes
cheveux brossés jusqu’à en devenir électriques. Soudain Brian nous a désigné
une porte. Il s’est engouffré dans l’antre, nous, dans son sillage. Noir.
Musique assourdissante. Air raréfié ».
Cet extrait du roman illustre le style d’écriture de l'auteure où le
quotidien et le sensuel se mêlent à l'intime et à l'émotionnel, transformant ainsi
les lieux et les événements en miroirs de l'âme humaine. On sent que chaque
mouvement, chaque son, chaque sensation contribue à construire le monde
intérieur de la narratrice, et c'est ce qui confère au roman sa force poétique
Sarah Jawad Fadhil
Université de Mossoul
Faculté des
lettres
Département de
français
La Collision
Paul Gasnier
Éditions
Gallimard, 2025, 134 p.
Deux destins parallèles
Récit bouleversant, « La
Collision » parle de la fragilité de la vie et des fractures de la
société française. Paul Gasnier nous présente, au début, une famille heureuse.
La mère est une architecte qui vient de réaliser son rêve en ouvrant son propre
centre de yoga à Lyon. Il n’y a pas plus formidable que cela ! Or, cette
famille a vécu une crise brutale : un après-midi de juin, la mère est
terriblement percutée par un jeune homme à moto cross. Cet accident inattendu a
fait basculer la vie des personnages pour toujours. Le fils Paul, âgé de 21
ans, voit son monde s’effondrer en un instant. Cette catastrophe l’a mené à une
quête de vérité, dix ans après l’accident, pour connaître l’auteur de cet acte tragique.
À travers cette enquête, on
trouve la douleur omniprésente et parfois invisible. L’auteur la révèle par les
silences, les gestes et les pensées des personnages plutôt que par la parole. L’intrigue
de ce livre réside dans la rencontre entre deux mondes. Après avoir perdu sa
mère, l’auteur ne s’est pas contenté de la colère même si elle était très forte.
Il a cherché à connaître le jeune motard (Saïd), non pour un acte de vengeance mais
pour comprendre comment leurs voies se sont croisées. Malgré son deuil, l’auteur
découvre la souffrance de l’autre camp : Hafsia, sœur de Saïd, a, elle aussi,
perdu son deuxième frère (Abdel) assassiné avant la collision. Toutefois, « Les
morts n’ont plus que les vivants pour ressource » dit Paul Gasnier. Cela
veut dire qu’il existe des sentiments qui sont profonds comme la volonté de
pardonner pour vivre en paix. Ainsi la littérature, dans ce roman, devient le
lieu où Paul Gasnier transforme un événement catastrophique en une leçon
d’humanité et où les mots dépassent la haine pour tenter de comprendre le
destin de celui qui a brisé sa vie.
Pour conclure, ce livre, si
alarmant qu’il soit, nous montre comment un seul instant peut tout briser, ce
qui nous oblige à réfléchir sur la fragilité de notre propre existence. Ce
n’est pas seulement un chagrin personnel, c’est l’histoire de deux couches
sociales qui s’ignorent. Gasnier nous invite à regarder l’autre en laissant tomber
les stéréotypes. C’est un beau travail de mémoire et d’humanité que je vous
recommande de lire.
Ali Raad Khazal
Département de Français
Faculté des Langues
Université de Bagdad
La Collision
Paul Gasnier
Éditions Gallimard, 2025,
134 p.
Quand un accident
brise des vies !
Un bruit sec, une moto
lancée trop vite, et tout bascule. La Collision de Paul Gasnier s’ouvre
sur un accident dramatique à Lyon, mais très vite, le roman dépasse le simple
fait divers pour interroger la culpabilité, le deuil et la possibilité du
pardon dans une société tendue.
Le récit met en scène
Saïd, un jeune homme qui provoque un accident mortel, et le narrateur, fils de
la victime, qui a perdu sa mère. Autour de cet événement, le roman explore les
conséquences humaines de la collision : une famille détruite, une autre
marquée par la honte, et des individus qui tentent malgré tout de continuer à
vivre. La cour des Voraces, lieu central du roman, devient un espace symbolique
où se croisent mémoire, violence sociale et coexistence fragile.
Paul Gasnier adopte une
narration sobre et sensible. L’écriture est marquée par une grande attention
aux lieux, aux silences et aux gestes du quotidien. Le roman ne cherche pas à
juger, mais à comprendre. Cette démarche se retrouve dans la figure de Hafsia,
la sœur de Saïd, personnage fort et discret, qui incarne la stabilité, la
responsabilité et l’espoir d’une reconstruction possible.
Un autre axe essentiel du
roman est la présence de la mère du narrateur, à travers ses écrits sur le
yoga, le temps et la paix intérieure. Ces textes apportent une dimension
philosophique à l’œuvre et proposent une autre manière de répondre à la
violence : ralentir, accepter, chercher l’équilibre intérieur. Le yoga devient
ainsi une métaphore centrale du roman, opposée à la vitesse mortelle de la
moto.
Parmi les points forts du
roman, on peut souligner la profondeur psychologique des personnages et la
justesse avec laquelle l’auteur décrit le deuil et la colère. La confrontation
indirecte entre la victime et le responsable de l’accident est traitée avec
finesse, sans manichéisme. Le roman pose des questions importantes sur la
responsabilité individuelle, la haine collective et la difficulté de vivre
ensemble.
Cependant, certains
passages peuvent sembler exigeants pour le lecteur. Le rythme est parfois lent,
et les longues réflexions intérieures peuvent donner une impression de
répétition. De plus, l’absence d’une action très dynamique peut dérouter les
lecteurs qui attendent un récit plus classique. Ces choix restent néanmoins
cohérents avec le projet du roman, centré sur l’introspection plutôt que sur
l’action.
La Collision est un roman nécessaire, profondément humain, qui invite
à réfléchir plutôt qu’à condamner. Il montre que la colère ne répare rien, et
que comprendre l’autre, même dans la douleur, peut être une forme de
libération. Ce livre s’adresse à celles et ceux qui acceptent de regarder la
complexité du réel et de reconnaître que, parfois, avancer signifie apprendre à
vivre avec l’irréparable.
Lina Othman
Alqudah
Département de français
Faculté des langues étrangères
Université de Jordanie-Amman
Passagères
de nuit
Yanick Lahens
Éditions Sabine
Wespieser, 2025, 121 p.
Une mémoire
féminine refusant de disparaître
L’Histoire est généralement perçue comme le récit des
puissants et des conflits armés. Pourtant, l'écrivaine haïtienne Yanick Lahens
crée une nouvelle perspective. Dans « Passagères de nuit », publié en
2025 aux éditions Sabine Wespieser, l’autrice permet à celles qui ont vécu dans
l’ombre de s’exprimer. Lauréate autrefois du prix Femina, l’autrice propose un
roman historique et social qui explore les enjeux postcoloniaux. Ce récit
intime, qui s’adresse à un public adulte et jeune adulte, puise dans l’histoire
familiale de l’écrivaine et se déploie comme un chant universel de liberté
autour de l’identité et du rôle des femmes.
Le récit traverse les époques pour faire résonner deux voix
marquées par la violence masculine et les hiérarchies raciales. D'abord, en
1818 à La Nouvelle-Orléans, nous rencontrons Élizabeth Dubreuil, une jeune
femme métisse éduquée. Harcelée par un homme cynique, elle refuse de se
soumettre et prend la décision de partir en Haïti pour protéger sa dignité.
Plus tard, dans la seconde moitié du siècle à Port-au-Prince, nous découvrons
Régina Jean-Baptiste, placée comme enfant domestique « restavec ». Face à la faim
et aux humiliations, elle décidera de fuir lors d’un Carnaval pour recommencer
sa vie. Deux pays, deux époques, deux classes sociales différentes… mais les
destins de ces femmes rebelles s’entrelacent à travers la figure du général
Léonard Corvaseau. La façon dont ce lien se tisse demeure le cœur du suspense.
Cette œuvre m’a profondément touchée par sa puissance. Ce
qui impressionne, c’est que Yanick Lahens rejette à la fois le misérabilisme et
l’idéalisation : ses personnages ne sont pas des héroïnes extraordinaires, mais
des femmes fortes parce qu’elles continuent malgré la peur et la fatigue. J'ai
particulièrement adoré la puissante métaphore du « mouchoir-ciel ». Pour
résister aux maltraitances, Régina s’entoure d’un vaste ciel imaginaire,
bâtissant une forteresse intérieure qui incarne la résilience.
De plus, l’autrice, par son style majestueux, manie le
contraste avec une grande maîtrise. Son style, à la fois riche et poétique,
oscille entre brutalité de l’esclavage et la beauté des traditions locales.
L’intégration fine du créole haïtien et de la spiritualité vaudou agit comme
une mémoire collective, donnant au texte une sonorité fascinante. Même si la
narration fragmentée et le rythme parfois lent paraissent exigeants, ils
reflètent fidèlement les détours complexes de la mémoire. Grâce à la première
personne, nous sommes projetés dans la réalité de ces femmes, et leurs récits
deviennent des hymnes de survie.
« Passagères de nuit » va bien au-delà du roman
historique : il s’agit d’une œuvre de mémoire, à la fois nécessaire et
lumineuse. Yanick Lahens parvient avec talent à donner voix à des vies
silencieuses, en les transformant en une parole littéraire forte et digne. Je
conseille vivement cette lecture passionnante. C’est un ouvrage exigeant, mais
il marque durablement l’esprit et interroge notre force face aux injustices
actuelles.
Mariam Haitham
Département de Langue et de Littérature
française
Faculté des Lettres
Université d’Alexandrie, Egypte
Le nom des
rois
Charif
Majdalani
Éditions Stock,
2025, 113 p.
Quand les rêves
défient le réel
C’est la réflexion que propose Charif Majdalani dans son
roman « Le nom des rois ». À travers l’histoire d’un jeune narrateur
à Beyrouth entre les années 1960 et 1970, l’auteur explore les thèmes de
l’identité et de la mémoire. Ce garçon vit dans un monde de rêves où il
collectionne les noms de rois et de guerriers anciens afin d’échapper à la
simplicité de son quotidien. Alors, comment l’imaginaire d’un enfant peut-il
survivre à l’effondrement d’un monde réel ?
Pour lui, la mémoire et la transmission familiale
deviennent des trésors intérieurs qu’il préserve grâce à la force de son imagination.
Cependant, l’évolution des personnages montre rapidement
que la réalité est plus complexe. Le narrateur passe d’un enfant rêveur à un
jeune homme confronté à l’exil et à la perte. C’est par sa rencontre avec son
camarade de classe Walid Abdessalam, fils d’un roi déchu, que l’auteur aborde
le thème de l’exil et de la chute des illusions. Le titre « Le nom des
rois » peut ainsi symboliser une noblesse intérieure que chacun tente de
préserver malgré les épreuves et les bouleversements de l’existence.
Par ailleurs, le roman met en lumière le lien étroit entre
histoire individuelle et histoire collective afin de raconter l’Histoire
libanaise. Pour décrire une société libanaise marquée par la douceur de vivre
mais frappée par les tensions et les conflits, Majdalani adopte un style fluide
et élégant. C’est pour cela que le lecteur ressent une émotion particulière :
on voit une époque magnifique qui s’effondre alors que le narrateur essaie de
se construire et de forger son identité au cœur d’un monde en bouleversement.
Enfin, une grande émotion s’exprime personnellement devant
cette fin de l’innocence. Dès lors, on comprend que le narrateur restera marqué
par ses racines, même en quittant son pays. Ce récit montre qu’il est
impossible d’oublier totalement le “nom des rois” qui a enchanté et a formé
notre enfance. Le nom des rois reste le monde personnel que chacun a créé
pendant son enfance.
C’est pourquoi je recommande cette lecture aux passionnés
d’histoire et aux amateurs de récits de formation touchants. Ce livre permet de
saisir comment la mémoire familiale nous construit. En guise de conclusion,
l’écriture de Majdalani est une véritable leçon d’humanité : elle prouve que la
dignité de nos origines est notre plus bel héritage, même lorsque notre monde s’écroule.
Mariam Mahmoud
Département de Langue et Littérature françaises
Faculté des Lettres
Université d’Alexandrie, Egypte
Le crépuscule des hommes
Alfred de Montesquiou
Editions Robert Laffont, 2025, 243 p.
Nuremburg : les témoins du chaos
Alfred de Montesquiou est un
écrivain et journaliste français contemporain. Il s’est formé dans le domaine
des sciences humaines et du journalisme, ce qui marque profondément son
écriture. Grand reporter, il a travaillé sur des terrains de crise, couvrant
des conflits armés, des bouleversements politiques et des catastrophes humaines
majeures.
Le Crépuscule des Hommes, paru
en 2025 aux éditions Robert Laffont, s'est imposé comme un ouvrage
incontournable de la rentrée littéraire. Ce roman-reportage a suscité
un vif intérêt grâce à son approche inédite d'un événement historique capital :
le procès de Nuremberg. Cet ouvrage s’ouvre le 9 novembre 1945, dans une
Allemagne en ruines, onze jours avant l’ouverture du procès de Nuremberg,
souvent qualifié de « procès du siècle ». Alfred de Montesquiou choisit de ne
pas raconter le procès du point de vue des juges ou des accusés, mais à travers
le regard de ceux qui l’observent : journalistes, photographes et interprètes
venus couvrir un événement appelé à redéfinir la notion même de crime contre
l’humanité.
Le livre ne suit ni une
intrigue classique ni un fil narratif linéaire. Il procède par fragments
donnant à voir des situations humaines souvent extrêmes. Alfred de Montesquiou
adopte la subjectivité des journalistes présents au procès, parmi lesquels
figurent Joseph Kessel, Elsa Triolet ou John Dos Passos. Également, il
interroge la responsabilité de chacun dans l’effondrement moral du monde.
L’homme n’est ni entièrement coupable ni totalement innocent : il est présenté
comme un être pris dans des systèmes qui le dépassent, mais auxquels il
participe.
Le style est sobre et simple.
L’auteur reste fidèle aux faits. Il rapporte les événements essentiels du
procès, mais toujours à travers le regard des journalistes.
Tous les protagonistes évoqués
ont réellement existé et l’auteur s’attache à une rigueur historique absolue.
Les dates, les faits et le déroulement du procès sont scrupuleusement
respectés. Pourtant, Le Crépuscule des hommes ne relève pas du
roman historique au sens classique. Il s’inscrit plutôt dans ce que l’on
pourrait appeler un « roman vrai ».
Pour conclure Le
Crépuscule des Hommes est un appel puissant à la vigilance, à la
compréhension de l'Histoire et à la reconnaissance de ceux qui, par leurs plumes ou
leurs objectifs, ont forgé notre conscience collective.
Jaylène AbouKleila
Département de langue et de littérature françaises
Faculté des Lettres
Université d’Alexandrie, Egypte
Le bel
obscur
Caroline
Lamarche
Éditions du Seuil,
2025, 240 p.
La rive obscure
« Le corps du bel obscur hors du drap des
paroles » Francis Ponge.
Dans les ténèbres des lieux clos, réside un corps opaque,
qui s’est voué aux abris des cercueils avant que son heure soit venue. Pour
lui, mieux vaut s’ensevelir que de vivre avec le poids d’une lourde vérité inhumée
au fond de son âme. À l’improviste, ce corps se rebelle, et s’exhume de la
sépulture de la narration commune qui l’a longtemps étouffée. Ainsi, il montre
ses vraies couleurs. Certains jugent qu’il est beau, mais, de toute façon, sa
vérité restera une énigme sibylline, à peine résolue, et c’est pour cela que ce
corps est nommé « le bel obscur ».
Sous la plume de Caroline Lamarache, le lecteur s’invite dans
l’intimité d’une sphère familiale déformée par un « bel obscur ». Cette famille
qui paraîtrait morphologiquement normale à un inconnu, composée d’une épouse,
d’un mari et de deux petites filles, est loin d’être ordinaire. Puisqu’elle
cache, dans son foyer, un secret morbide et sombre qui se dévoile au lecteur au
fil des pages.
Le secret consiste en la nature singulière et discrète du
foyer familial qui change continuellement de résidents. De sorte que le père,
Vincent, après avoir avoué son inclinaison envers les hommes à sa femme et,
symboliquement, à ses deux filles, devient un hôte qui invite ses multiples
amoureux mâles dans sa maison devenue une auberge de ses liaisons passagères.
Cette série enchainée d’amants successifs déracine l’arbre généalogique de ses
fondements en ébranlant sa stabilité. La maison est ainsi devenue une « maison
qui vole ».
En effet, l’épouse, contrainte d’accepter la réalité de son
mari, commence à s’engager dans ce mode de vie polygame. Et le premier membre
qui s’ajoute au duo conjugal est Brian, le guide salvateur, dépeint comme étant
une figure prophétique qui ouvre les yeux de la narratrice sur le monde secret
de son époux en annonçant l’arrivée de ses successeurs.
Cependant, l’épouse reste égarée et confuse à la vue de
cette image familiale fracassée. Alors, en étant délaissée dans un lit qui
devrait être partagé à deux, elle décide que « le récit remplace le lit ». Elle
se jette à corps perdu dans une rédaction cathartique qui lui est salvatrice et
qui semble être le seul havre de ses soupirs ignorés.
Cependant, au cœur de ce chaos conjugal, « Lomdelo » fait
irruption dans la vie de l’épouse délaissée et lui procure une forme de
soulagement. Bien qu’il ne s’agisse que d’un amour bref, son jaillissement dans
la vie de la protagoniste rafraichit son âme comme le fait l’eau d’un baptême
et l’incite à prendre son destin en main après avoir été passive face à sa
situation maritale depuis longtemps.
Pourtant, le véritable pilier qui sauve la narratrice de
cet océan conjugal houleux fut son ancien ancêtre Edmond dont elle s’acharne à
repérer la trace. Cet ancêtre, qui a vécu pendant le dix-neuvième siècle et qui
a été décoré par la ville de Liège pour avoir sauvé un couple de la noyade, a été,
malgré sa bravoure, mystérieusement banni de son arbre généalogique. Intriguée
par ce fait, la narratrice s’adonne à une quête afin de savoir la raison pour
laquelle cet ancêtre exemplaire a été exclu voire condamné à la damnatio memoriae.
Cette quête plonge la narratrice dans un univers onirique
puisqu’afin de résoudre l’énigme de son ancêtre elle se renseigne auprès des
astrologues et des voyants.
En rassemblant des fragments d’incertitude sur la vérité de
son aïeul, une toile vraisemblable se peint malgré l’invraisemblance de ses
teints, qui désigne la route vers la découverte personnelle de la narratrice.
Ainsi, l’amorce d’un voyage suscite le commencement d’un autre : la découverte
du passé du défunt ancêtre engendre, en corrélation, celle de la découverte de
soi qui est censée ramener la narratrice à sa délivrance voire à la vérité
existentielle.
Dans « Le bel obscur », un personnage sourd erre
sur un paysage occulte d’une noirceur charbonneuse. Il est sourd parce qu’il
ferme ses oreilles aux vrais noms des choses. Ainsi, sous prétexte que « le
trois sauvait le deux », des mots comme « rupture », « oppression », «
infidélité » et « aberration » sont passés en sourdine. Les lieux obscurs sont
propices à la commission de l’illicite parce que c’est là où le coupable juge
son acte comme beau, sans en être jugé. Pourtant, ce jugement nous parait
erroné pour une raison bien simple : la véritable beauté resplendit, sans
honte, en pleine clarté et ne rougit pas de s’abandonner à l’éclat des lumières.
Salma Rostom
Département de langue et de littérature
françaises
Faculté des Lettres
Université d’Alexandrie, Egypte
La nuit au cœur
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard, 2025, 288 p.
Trois voix et une même voie
« Pourquoi on tue sa femme ou son ex-femme ? Pourquoi certains hommes ne supportent pas d’êtres quittés ? Être tuée par la personne qui dit vous aimer. » (P.134)
Raconter « un terrorisme intime » ou « l’angle mort » d’une vie est une tâche fort ardue.
C’est, en grande partie, le défi relevé par la romancière et journaliste Natacha Appanah au fil de son nouveau roman intitulé « La nuit au cœur ». Ce dernier a remporté plusieurs prix prestigieux comme le prix Femina 2025. C’est un récit hybride, à la croisée de l’autobiographie, de l’enquête journalistique et de la fiction, plongeant le lecteur dans l’enfer des violences conjugales à travers trois voix féminines.
Nathacha Appanah, romancière mauricienne installée en France, commence « La nuit au cœur » en mêlant un drame réel à une expérience personnelle de l’emprise. C’est ce mélange entre l’intime et le social qui confère au roman toute sa force et son authenticité. Et ce qui frappe encore le lecteur, c’est la manière avec laquelle Appanah articule le symbolique et le psychologique dans son récit. En fait, cette idée-là a été montrée dès l’ouverture du roman avec les voix masculines enfermées dans « une pièce imaginaire ». C’est une sorte de théâtre inversé, qui prépare le lecteur à écouter autrement les protagonistes. Tout aussi bien, Appanah montre comment le traumatisme ne se limite pas à l’acte lui-même, mais se prolonge dans le silence, les regards des autres et la difficulté à se reconstruire. Voilà pourquoi, la nuit, dans le roman, n’est pas seulement un cadre temporel bien figé, mais aussi une métaphore de l’obscurité intérieure, de l’isolement et de la perte de repères.
Le style d’Appanah est simple et direct. Les phrases sont courtes mais percutantes, comme des respirations brisées traduisant la puissance émotionnelle du texte. Le roman amène également à réfléchir sur plusieurs questions importantes à savoir l’invisibilité de la violence dans le quotidien, la responsabilité collective face à ces situations, le rôle de la littérature dans la compréhension et la transmission de telles réalités. Il s’agit vraiment d’une œuvre engagée.
La nuit au cœur de Nathacha Appanah est bien plus qu’un simple roman : c’est une œuvre qui secoue et éclaire. La fin du roman fait écho au proverbe « l’espoir fait vivre ». Autrement dit, la clôture est porteuse d’une lueur d’espoir, malgré l’obscurité qui traverse tout le récit. Le roman se termine sur une note positive qui rappelle que la vie, même après l’horreur, peut continuer, non pas en niant ou en oubliant la souffrance, mais en la traversant. La romancière montre que l’écriture peut être une forme de salut, ou une manière de transformer la souffrance en force. En somme, Appanah ne clôt pas seulement une intrigue, mais ouvre aussi une réflexion sur la possibilité de se reconstruire après la violence. Bref, elle donne à son roman une résonance particulière, qui touche autant le cœur que la conscience.
Mariam Qasim et Alaa Ahmed
Département de Langue et de Littérature Françaises
Faculté des Lettres
Université d’Alexandrie, Égypte
La
Maison vide
Laurent
MAUVIGNIER
Éditions
de Minuit, 2025, 752 pages
Mémoire d’une
génération rangée
Très vite dans ma vie il a été trop tard.
-
Marguerite Duras
De plus en
plus, la mort lui apparaissait
comme un sacre
dont seuls les plus purs sont
dignes :
beaucoup d’hommes se défont, peu
d’hommes
meurent.
-
Marguerite Yourcenar
Souvent, on entend répéter la tournure hyperbolique “ce
livre m’a sauvé” ; mais, elle sonne rarement aussi vraisemblable qu’en sortant
de la bouche de Laurent Mauvignier.
Affrontant un cancer, celui-ci s’est réfugié dans le
souvenir d’un univers lointain qui remonte à l’enfance de son
arrière-grand-mère. Le résultat fut à la fois une distraction de la douleur de
la maladie, mais aussi un chef-d’œuvre qui a décerné à son auteur le
prestigieux prix Goncourt.
La Maison vide est un roman multigénérationnel qui retrace
presque 150 années de l’Histoire contemporaine de la France sous l’angle de la
famille de son auteur en se focalisant sur trois générations de femmes,
Jeanne-Marie – longtemps connue sous le nom de « la préposée aux confitures et
aux chaussettes à repriser » – Marie-Ernestine, et Marguerite.
Le roman se déclenche avec l’entrée de l’auteur dans une
supposée maison familiale cherchant la légion d’honneur de son
arrière-grand-père, Jules. L’attention du lecteur est captée par le biais de
deux révélations : d’un côté, celle du suicide du père du narrateur ; d’un
autre, celle du grattage du visage de sa grand-mère Marguerite de toutes les
photos familiales, un acte délibéré qui laisse le lecteur avec cette question :
Qui a voulu effacer le souvenir de cette femme et pourquoi ?
Par la suite, le lecteur reste entre les mains de l’auteur,
ébloui devant cette histoire qui remplit 752 pages, divisées en cinq parties et
dont l’action se déroule sous la Troisième République, les deux guerres
mondiales, l’Occupation et la Quatrième République.
Au cœur de l’intrigue se dressent deux portraits : celui
d’une mère, Marie- Ernestine, et celui de sa fille, Marguerite, qui mèneront
deux vies aussi paradoxales que parallèles, chacune secrètement hantée par la
crainte d’avoir raté sa vie avant même de la commencer.
Le roman jette également la lumière sur l’injustice et la
cruauté de la guerre, s’engageant pour ceux qui perdent leur vie, littéralement
et symboliquement, pour cette affaire infernale.
Deux cas sont illustrés, celui de Jules mythifié comme un
héros, et Florentin, une « gueule cassée » cicatrisée et aliénée de
la société dans laquelle il s’épanouissait autrefois.
Mais ce qui touche le plus dans ce roman, c’est que les personnages
sont vivants sur la page ; et, leur vivacité n’a aucun rapport avec le fait
qu’ils ont réellement existé. Elle provient plutôt du regard aussi empathique que
critique avec lequel Mauvignier les traite. Ce sont des personnages
multi-dimensionnels, imparfaits et cependant on comprend la motivation de leurs
actions. En un mot, l’on pourrait dire que ce roman est une étude sociologique
traitant les questions du déterminisme, de l’étiquetage social, de l’arrivisme,
de la déviance, de la stigmatisation, du délaissement, du syndrome de
l’imposteur, etc.
Pour ce qui est du récit, il est raconté sous forme de flux
de conscience. On assiste à des répétitions, des interruptions de la narration
mais aussi à des paroles qui incisent le récit, placées à la ligne, soulignant
donc leur rareté dans cette histoire où domine le mutisme. C’est d’ailleurs ce mutisme
qui incite Mauvignier à recourir à la fiction et aux suppositions afin de
combler les silences auxquels sont réduits les personnages. Ainsi, a-t-il
souvent recours au conditionnel, aux questions rhétoriques, et à la répétition
des syntagmes "on peut imaginer" et "peut-être".
Quant à l’harmonie entre le style de l’auteur et l’époque
de la narration, elle rend la lecture plus fraîche. La première partie du
roman, où l’action prend place vers la fin du XIXe siècle, rappelle les
tendances littéraires de l’époque ; notamment par le portrait des personnages qui
peuvent facilement trouver leur place dans un Balzac ou un Zola. De plus, plus
le récit avance vers le XXe siècle, plus on retrouve une écriture moderne, où
la familiarité du langage fait écho au goût de l’expérimentation qui rappelle
la lecture d’un Céline.
En gros, cet énorme projet qu’a entretenu Laurent
Mauvignier, a été exécuté magnifiquement. C’est un livre qui se lit d’une
rapidité surprenante et qui laisse son lecteur époustouflé du début à la fin.
Fatma Zaky
Département de Langue et de Littérature
françaises
Faculté de Lettres
Université d’Alexandrie, Egypte
La Collision
Paul Gasnier
Éditions
Gallimard, 2025, 134 p.
Un fait divers au cœur des fractures sociales
Dans « La collision », Paul
Gasnier propose un récit poignant fondé sur un fait divers tragique, qu’il
transforme en une réflexion profonde sur la société contemporaine. À partir
d’un accident mortel survenu en 2012 à Lyon, l’auteur dépasse le simple cadre
événementiel pour explorer la violence urbaine, le deuil et les inégalités
sociales.
Le roman s’articule autour du point de
vue du fils de la victime, devenu journaliste dix ans après la mort brutale de
sa mère. Cette enquête n’est pas seulement professionnelle : elle est
profondément intime. Le narrateur cherche avant tout à comprendre les
circonstances de la disparition maternelle et à donner un sens à une douleur
qui l’habite encore. L’écriture se situe ainsi à la frontière entre le
témoignage personnel et l’analyse sociale.
Paul Gasnier met en parallèle deux
univers que tout oppose. D’un côté, celui de la victime, femme calme et
intégrée, menant une vie ordinaire et paisible. De l’autre, celui du jeune motard,
adolescent issu d’un milieu défavorisé, marqué par la précarité, l’exclusion et
l’absence de repères.
La collision devient alors hautement
symbolique : elle ne représente pas uniquement un choc physique, mais aussi la
rencontre brutale entre deux mondes sociaux qui se côtoient sans jamais
réellement se comprendre.
L’auteur refuse toute vision
manichéenne. Le jeune motard n’est pas présenté comme un monstre, mais comme le
produit d’un contexte social difficile. Ce choix narratif invite le lecteur à
dépasser le jugement immédiat et à réfléchir aux responsabilités collectives.
Le roman pose ainsi des questions essentielles : comment une société
fabrique-t-elle ses propres drames ? Et comment le fait divers révèle-t-il des
fractures profondes et durables ?
Le style de Paul Gasnier est sobre,
précis et maîtrisé. Il évite le pathos excessif et adopte une écriture presque
journalistique, marquée par la retenue et la lucidité. Cette sobriété renforce
l’impact émotionnel du texte et permet au lecteur de ressentir pleinement la gravité
des événements sans manipulation affective.
En définitive, « La collision »
est un roman à la fois intime et social. À travers une enquête personnelle,
Paul Gasnier montre comment un drame individuel s’inscrit dans une réalité collective
plus vaste. Le roman rappelle que derrière chaque fait divers se cachent des
vies, des douleurs et des histoires humaines complexes. Par cette approche
sensible et réfléchie, l’auteur transforme une tragédie en une méditation sur
la justice, la mémoire et la compréhension de l’autre.
Martina Adel Mahrous
Département de
langue et de littérature françaises
Faculté des
Lettres
Université d’Alexandrie, Egypte
Kolkhoze
Emmanuel Carrère
Éditions P.O.L, 2025, 346 p.
Les traces du passé
Dans Kolkhoze,
Emmanuel Carrère d’Encausse propose un récit intime où l’histoire familiale
devient un miroir de la grande Histoire des nations. À travers le portrait de
sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, l’auteur explore les traces laissées
par la révolution bolchévique, la guerre et l’exil sur plusieurs générations.
Le roman n’est pas une
simple biographie familiale. Le romancier y mêle autobiographie, enquête
historique et réflexion personnelle, donnant ainsi naissance à un texte profond
et émouvant. La mémoire occupe une place centrale : le passé n’est jamais figé,
il continue d’habiter le présent, de façon parfois douloureuse mais nécessaire.
Le titre Kolkhoze,
qui désigne à l’origine une ferme collective soviétique, prend dans
le roman une valeur symbolique forte. Il représente la famille comme un
espace partagé, non imposé par une idéologie, mais construit par l’amour, la
solidarité et les souvenirs. Cette symbolique apparaît clairement dans la scène
de l’hôpital, où les enfants se réunissent autour de leur mère malade. Le lit
devient alors un véritable « kolkhoze familial », lieu de fragilité mais
aussi de protection et de lien.
Le style de l’auteur est
sobre, analytique et sincère. Il évite le pathos excessif et préfère une
écriture lucide, parfois critique, qui laisse au lecteur la liberté de
ressentir l’émotion. Cette retenue rend le texte encore plus puissant.
Kolkhoze est donc un roman
touchant, qui montre comment l’Histoire politique des pays impacte, mais aussi
façonne les destins individuels et fragilise les identités.
En transformant son histoire familiale en une expérience universelle,
Emmanuel Carrère d’Encausse rend hommage à toutes les familles dont l’exil, la
perte et la mémoire ont marqué les histoires.
Gilana Abdelmoneim
Département de langue et
de littérature françaises
Faculté des Lettres
Université d’Alexandrie,
Egypte
Le bel obscur
Caroline Lamarche
Éditions du Seuil, 2025, 240 p.
Un clair-obscur
identitaire
L’écriture a toujours été
un moyen de livrer les évènements d’une vie qui forgent et élaborent la
personnalité. Le Bel Obscur en est un exemple. En effet, ce roman autobiographique entrelace
simultanément deux histoires : celle d’une femme qui enquête sur un
ancêtre masculin mystérieux et qui tente d’élucider le mystère de son
bannissement de sa famille au XIXe siècle ainsi que celle de cette même femme
qui retrace sa propre vie après que son mari, son grand amour, lui ait révélé
son homosexualité.
Par le biais d’une écriture élégante, lucide et pragmatique, et le jumelage
de ces deux récits, Caroline Lamarche, autrice belge, explore la reconstruction
de soi, la liberté, l'amour, le corps, la recherche de l’identité et la manière
dont les tabous et les "corps obscurs" façonnent une vie.
Cet écrit à la première
personne dévoile la solitude d’une femme, son isolement et son étouffement au
sein de son couple. En ce qui concerne l’ancêtre Edmond, un homme banni de la généalogie
familiale, l’écrivaine décide de « l’adopter », à plus d’un siècle et
demi de distance, afin de comprendre son histoire et de sauver sa mémoire. L’autrice réussit, à
travers « l’outil merveilleux qu’est l’écriture », de croiser les
époques, les personnages et les récits. Enfin, ce roman permet de combler un
ample « trou dans la littérature de l’homosexualité » et dénonce
l’homophobie remontante dans la société actuelle.
En mêlant plusieurs récits à la fois, le roman peut ainsi
convenir aux goûts de tous : un roman policier, de filiation, d’amour…
Ce roman autobiographique n’est pas que bouleversant et
touchant par son contenu mais également par l’effet sensoriel qu’il provoque
chez le lecteur grâce au style d’écriture facile mais riche de l’autrice. Cette dernière réussit à
transmettre toutes les sensations et émotions ressenties durant les différentes
étapes de sa vie de couple et de chercheuse.
Yara
Mattar
Département
de langue et littérature françaises
Faculté
des Lettres et des Sciences Humaines - Section 2 - Fanar
Université
Libanaise
La Collision
Paul Gasnier
Éditions Gallimard, 2025, 134 p.
La Collision : un reflet intérieur
La Collision de Paul
Gasnier n’est pas seulement un roman autobiographique, c’est un miroir dans
lequel chacun de nous peut se reconnaître. Tout le monde, un jour, a pensé à
ces “et si” qui hantent l’esprit : Et si cela arrivait à quelqu’un que j’aime ?
Serais-je capable de pardonner ? Pourrais-je vivre sans cette personne ?
Ce récit nous renvoie à nos propres
peurs et à nos blessures les plus profondes. Paul Gasnier, en racontant la
perte brutale de sa mère, ne cherche pas seulement à comprendre un drame
personnel : il interroge la société tout entière. Ce qui m’a bouleversée, c’est
sa volonté de rouvrir la porte du passé, non pas pour se venger, mais pour
redonner à sa mère sa dignité, cette dignité volée par les discours politiques
qui ont transformé son histoire en argument électoral.
Il écrit pour affirmer que sa mère
n’est pas une statistique, mais une vie, un amour, une présence irremplaçable.
Qui aurait pu imaginer qu’avant leur voyage, Paul et sa sœur voyaient leur mère
pour la dernière fois ? Et qu’un jour ordinaire, en pédalant vers son travail,
elle perdrait la vie ?
En cherchant à “maîtriser le tueur”,
Paul Gasnier tente de comprendre sans justifier, de raconter sans haïr. Il
montre aussi que la vie de Saïd, le jeune homme responsable de la collision,
n’a pas été simple : il a grandi dans un environnement brisé, entre exclusion,
violence et manque de repères. L’auteur réussit ainsi à faire dialoguer deux
mondes opposés : celui d’une France paisible et celui d’une jeunesse perdue,
dans un récit d’une intensité rare.
Ce roman est aussi marqué par un style
cinématographique : chaque scène est si visuelle qu’on a l’impression de la
voir se dérouler sous nos yeux, comme un film.
La Collision est un
livre que je recommande parce qu'il réveille les esprits autant qu’il touche
les cœurs. C’est une œuvre qui dénonce, qui émeut, et qui nous amène à voir la
justice autrement.
Ce livre nous pousse à réfléchir, à
plonger dans nos propres pensées, à apprendre à pardonner sans oublier, et à
profiter de chaque instant avec ceux qu’on aime. Car on ne sait jamais quand
sera la dernière fois qu’on dira “je t’aime”.
Tout le monde me répète : “Vis chaque
jour comme si c’était ton dernier.”
Mais après avoir lu La Collision,
j’ai envie de répondre :
“Vis chaque jour avec ceux que tu aimes
comme si c’était le leur.”
Josée El Hayek
Département de langue et
littérature françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences Humaines - Section 2 - Fanar
Université Libanaise
Passagères de nuit
Yanick Lahens
Éditions Sabine Wespieser, 2025, 121 p.
Des voix de
femmes face à la traversée de l’ombre
Yanick Lahens est
une écrivaine haïtienne majeure de la littérature francophone contemporaine. Passagères
de nuit, publié chez Sabine Wespieser éditeur en 2023, s’inscrit dans une
œuvre profondément marquée par l’histoire, les blessures et la complexité de la
société haïtienne.
Ce roman fait
partie de la deuxième sélection du Prix Goncourt par suite du Choix Goncourt de
l’Orient.
À la lecture de Passagères
de nuit, j’ai été frappée par la force des voix féminines et par la manière
dont Yanick Lahens transforme une traversée nocturne en une réflexion profonde
sur la peur, la survie et la dignité humaine. Passagères de nuit est un
roman choral, centré sur plusieurs femmes réunies dans un destin nocturne.
Cette nuit devient un espace symbolique où se concentrent les peurs, les
souvenirs et les violences vécues, mais aussi une forme de solidarité
silencieuse.
Les thèmes
abordés sont forts et universels : la condition féminine, la violence sociale
et politique, la précarité, l’exil intérieur ou réel et la peur constante qui
accompagne les déplacements dans des sociétés instables.
Les personnages
féminins ne sont pas idéalisés. Ils sont complexes, marqués par leur passé,
mais dotés d’une grande force intérieure. Yanick Lahens ne cherche pas le
suspense classique ; la tension du roman vient plutôt de l’attente, de
l’angoisse diffuse et du poids du non-dit, ce qui rend la lecture profondément
prenante.
Le style de
Yanick Lahens est sobre, poétique et maîtrisé. La langue est riche sans être
inaccessible, avec des phrases souvent courtes, qui renforcent l’impression
d’urgence et de fragilité.
La structure
fragmentée du récit, alternant les voix et les points de vue, reflète la
diversité des expériences féminines. Le narrateur change, ce qui permet au
lecteur d’entrer dans plusieurs consciences, sans jamais perdre le fil général.
Cette écriture donne une grande place au silence, à l’implicite et à l’émotion,
ce qui demande une lecture attentive mais très gratifiante. Bien que
profondément ancré dans le contexte haïtien, Passagères de nuit résonne
fortement avec un lectorat étudiant de l’Orient. Les questions de violence, de
déplacement, de condition des femmes et de survie dans des sociétés en crise
sont universelles.
Le roman ouvre un
véritable dialogue interculturel, en montrant que certaines peurs et certaines
luttes dépassent les frontières géographiques. Son impact émotionnel est réel,
sans jamais tomber dans le pathos.
Je recommanderais
Passagères de nuit à des lecteurs intéressés par la littérature engagée,
les récits polyphoniques et les voix féminines fortes. C’est un roman exigeant
mais profondément humain.
Dans le cadre du
Choix Goncourt de l’Orient, ce roman remplit pleinement les objectifs du prix :
il suscite le débat, encourage une lecture critique et permet de réfléchir
collectivement aux réalités contemporaines à travers la littérature.
Zoya Al-Jocmek
Département des Langues et
Littératures
Faculté des Arts et des
Sciences
Université
Saint-Esprit de Kaslik
Le nom des rois
Charif Majdalani
Éditions Stock, 2025, 113 p.
Là où s’effondrent les royaumes
Il arrive que les royaumes les plus solides ne
soient pas ceux bâtis par les puissants mais ceux, éminemment fragiles, que les
enfants dressent dans un coin de leur chambre : cités miniatures, atlas
feuilletés à l’envers, souverains imaginaires et dynasties rêvées.
Dans Le Nom des rois, Charif Majdalani part de
ces empires d’enfance pour raconter leur chute simultanée avec celle d’un pays
réel, le Liban des années 1970, sur le point d’être fracturé par la guerre
civile.
Charif Majdalani n’en est pas à son premier
retour vers la mémoire d’un Liban disparu : depuis plusieurs romans, il tisse
les grandes secousses de l’histoire libanaise dans des récits où les familles
portent en elles les ruines du pays. Mais ici, il franchit un seuil et regarde
sa propre adolescence dans les yeux, celle d’un témoin distrait rappelé au réel par un vacarme d’Histoire. Une
seule phrase suffit à faire comprendre tout l’enjeu du livre : « Désormais,
l’histoire se faisait sous mes yeux et je la trouvais moche, roturière et
vulgaire. » Comment un adolescent aux lubies quelque peu bizarres, trop occupé
à rêver des dynasties aztèques ou des rois ituréens, peut-il survivre au moment où les rois
imaginaires auxquels il dédiait tant de ferveur laissent place aux miliciens,
aux rues quadrillées par la violence, à la guerre ?
Le roman
est d’abord une ode à l’errance. Il s’ouvre par une série de déambulations : un
dédale bruissant d’épices et de voix, de marchands et de promesses, de couleurs
saturées que l’Histoire n’a pas encore délavées. L’enfant
solitaire passait des salles de classe du lycée français aux salons mondains où
ses parents recevaient, avec comme compagnons nocturnes Napoléon et un vieux
Larousse qu’il épluchait pour en extraire les noms de souverains venus de
royaumes à peine croyables. Cette mobilité flottante rappelle les grands récits
anglo-saxons de formation, ces Bildungsroman où l’adolescent avance à pas
incertains, persuadé que le monde lui appartient tant qu’il ne le regarde pas
trop longtemps. Il découvre
ainsi les premiers élans amoureux, des rencontres un peu floues, un peu
irréelles, qui jalonnent l’adolescence comme autant de balises vers l’âge
adulte.
Majdalani parvient à faire cohabiter la
fragilité du sentiment naissant et la violence d’un monde qui se déchire :
l’adolescent découvre les premiers élans du cœur au moment même où tout autour
de lui s’effondre, et cette simultanéité donne au récit sa vibration la plus
juste et l’écriture proustienne,
toujours légèrement mélancolique, matérialise un été qui ne finit jamais tout à
fait… Jusqu’à ce que la nature reprenne ses droits et qu’advienne l’orage. La
guerre. L’effritement d’un pays, l’effondrement d’un décor que l’on croyait
immuable. Il y a l’insouciance d’un côté, la brutalité de l’autre : l’espace,
lorsqu’il se fissure, transforme irrévocablement les individus. L’auteur décrit
ce basculement sans emphase, avec une lucidité presque clinique : l’adolescent
éternel est forcé de sortir de son royaume intérieur pour découvrir l’Histoire,
la vraie. L’enfant d’hier cherchait des rois ; l’adulte de demain découvrira
que les royaumes sont faits de poussière.
Le roman
excelle justement lorsqu’il montre comment l’effondrement du pays devient un
effondrement intérieur. L’écriture laisse les événements s’imposer comme une
évidence, comme une fatalité qui vole la jeunesse et interrompt la
contemplation. Et le lecteur se confond avec ce narrateur qui n’a pas encore
appris à regarder la violence en face et qui doit à présent porter la fragilité
des jours, la brutalité du présent et l’injustice absolue de devoir grandir
trop vite. C’est en articulant
la perte individuelle à la déliquescence collective que le roman arrive à
toucher, par une écriture qui laisse affleurer le passé
dans les plis du présent. C’est un livre à lire ne serait-ce que pour la finesse
du regard et cette manière de raconter l’Histoire en commençant par le plus
intime. Parce que, longtemps après la dernière page, il demeure en nous une
phrase, simple et terrible, celle d’un pays qui perd son nom : « Et puis
d’un seul coup, le monde qui servait de décor à tout cela s’écroula. »
En
reliant ainsi les convulsions de l’histoire aux soubresauts du cœur, Majdalani
rejoint à sa manière l’intuition baudelairienne : « la forme d’une ville change
plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel ». Le Liban, déchiré sous ses yeux,
se métamorphose à une vitesse vertigineuse en même temps que son intériorité.
On se dira, pour se consoler, qu’un pays qui s’effondre n’emporte pas tout,
qu’il laisse derrière lui, dans les silhouettes des montagnes, dans le souvenir
d’un premier amour, dans les pages d’un Larousse aux couleurs passées, des
fragments de beauté auxquels on se raccroche pour ne pas sombrer à son tour.
Julia Ismail
Département de lettres
françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences humaines
Université Saint-Joseph
de Beyrouth
Le crépuscule des hommes
Alfred de Montesquiou
Editions Robert Laffont, 2025, 243 p.
L'œil et la voix de l'Histoire
« Le Droit
triomphera, mais pas avant que l’humanité ait admis la pire de ses barbaries. »
Le 20 novembre 1945 s’ouvre à Nuremberg le procès le plus marquant de
l'Histoire. Dans son « roman vrai » intitulé Le
Crépuscule des hommes, Alfred de
Montesquiou ne se contente pas de raconter le jugement des nazis. Il nous
emmène dans les coulisses, là où des hommes et des femmes ordinaires ont dû
faire face à l'horreur absolue pour tenter de reconstruire un monde juste.
Le
décor que nous décrit l’auteur est presque irréel. D’un côté, il y a la ville
de Nuremberg totalement détruite, et de l’autre, le Palais de Justice et le
château Faber-Castell qui sont restés debout. C'est dans ce château que se
mélange une foule incroyable de journalistes, de photographes et d'interprètes
du monde entier. Pour tenir le coup face à la noirceur du procès, ces gens travaillent
énormément mais font aussi la fête et boivent beaucoup. On sent bien cette
tension entre la mission historique et le besoin de se sentir vivant.
Pour
nous faire vivre ce moment, Montesquiou choisit de suivre deux personnages très
touchants. Il y a d’abord Ray D’Addario, un photographe américain qui doit
prendre les photos officielles des accusés. Il est « l’œil » de l’histoire. À
ses côtés, on découvre Margarete Borufka, une interprète qui doit traduire en
direct les témoignages atroces des survivants. Elle est la « voix » de la
vérité, et on ressent vraiment sa souffrance physique à devoir prononcer des
mots qui décrivent l'indicible.
Le
plus marquant dans ce livre, c'est le contraste entre l'arrogance des chefs
nazis comme Göring et le choc total de la salle quand sont projetés les films
des camps de concentration. C'est le moment où le monde entier réalise enfin la
réalité du génocide. Au milieu de ce chaos, l’histoire d’amour qui naît entre
Ray et Margarete apporte une touche d'espoir. C'est comme une preuve que
l'humanité peut encore exister, même sur des ruines.
Le
récit se termine sur le jugement de 1946 et le suicide de Göring, qui réussit à
échapper à la pendaison par un dernier geste d'orgueil. Ce livre est
passionnant car il ne se contente pas de donner des dates. Il nous montre que
l'Histoire est faite de gens qui souffrent et qui espèrent. C'est une lecture
nécessaire pour comprendre comment on a réussi à rallumer la flamme de la
justice après une telle période d'obscurité.
Maria Gebrael
Département de lettres françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences humaines
Université Saint-Joseph de
Beyrouth
Le bel obscur
Caroline Lamarche
Éditions Seuil, 2025, 240 p.
Une alchimie perverse
« J’arracherai le buddleia, [...] Malgré
son parfum et l’éclat de ses fleurs, ses feuilles renferment une molécule
toxique pour les chenilles, [...], bref, c’est une plante invasive. »
C’est par cette déclaration de guerre,
botanique et existentielle, que débute Le bel obscur de Caroline
Lamarche (Gallimard, 2025). Le roman se déploie dans un va-et-vient constant
entre passé et présent, où la protagoniste tente de se comprendre et de se
redécouvrir au-delà de son rôle d’épouse. En partant d'une enquête sur l'un de
ses ancêtres, elle finit par puiser la force de vivre hors des attentes
sociales.
Dans le Bruxelles du début du XXIe siècle,
entre cosmopolitisme et solitude, la narratrice découvre l’homosexualité de son
mari, Vincent. Pour tenter de donner un sens au présent, elle entame une quête
sur Edmond, un ancêtre mort jeune au XIXe siècle, qui semble avoir été effacé
de la mémoire familiale. Le récit oscille entre l’investigation archivistique
pour faire la lumière sur Edmond et la complexe cohabitation de la protagoniste
avec les différents partenaires de Vincent.
La recherche de ce « bel obscur » se transforme
inconsciemment en une découverte du monde LGBTQ+ dans lequel elle s'est
retrouvée, mais deviendra surtout le moyen de se libérer d'une relation qui
n'était plus qu'une « plante invasive ».
Lamarche n’est certes pas étrangère aux thèmes
de la solitude et de l’obsession amoureuse, largement abordés dans des œuvres
telles que Le jour du chien (1996), prix Victor-Rossel. Son écriture
prend racine dans une exploration intime de la mémoire. Avec une introspection
accrue et une vision aux accents féministes, Lamarche explore la condition
méconnue des femmes qui épousent des hommes gays pour les aider à
maintenir une apparence hétérosexuelle en société. Elle réfléchit ainsi à cette
attente persistante qui veut que la femme se sacrifie.
En toile de fond, une Europe en crise
d’identité, marquée par les violences homophobes. Si le thème de la
discrimination sexuelle aurait pu sembler plus ancré dans le débat de la
décennie passée, Lamarche évite tout lieu commun : elle ne s’arrête pas à la
chronique, mais se concentre sur l’effondrement de certitudes que l’on croyait
immuables.
La mémoire devient un acte de reconstruction de
soi. C’est à travers ses racines familiales qu’elle peut remonter vers son
identité perdue, dissimulée sous l’étiquette d’épouse. Cette soumission totale
de la protagoniste provoque la colère du lecteur, qui la regarde s’annuler pour
un lien désormais stérile. C’est une alchimie perverse celle qui transforme
trente ans de mariage non pas en sagesse, mais en une sorte de plomb
existentiel, empêchant tout mouvement.
Paradoxalement, elle serait libre de s’explorer
elle-même, mais elle reste bloquée. Le lecteur demeure frustré par sa décision
de vivre dans l’ombre de son mari, par ses tentatives continuelles de rétracter
cet amour.
En elle subsiste le besoin de ne pas être
invisible aux yeux de son aimé, et ce « Regarde-moi » sonne de manière
déchirante, désespérée. C’est le cri de celle qui réclame une existence propre
au sein d’un lien qui l’a effacée. Pourtant, l’écriture de Lamarche se fait ici
magistrale en maintenant le lecteur dans une position d’impartialité
inconfortable. D’un côté, nous percevons nettement sa détresse et l’égoïsme
presque infantile de Vincent, projeté vers sa nouvelle liberté ; de l’autre,
nous réalisons que c’est la protagoniste elle-même qui choisit de rester dans
cette cage. La responsabilité n’est plus seulement celle de Vincent : Lamarche
nous montre comment la dépendance affective peut devenir une prison aux portes
ouvertes, où la victime est aussi, d’une certaine manière, sa propre geôlière.
On se demande alors : quand une condition subie
devient-elle un libre choix ? C’est dans cet écart que le lecteur cesse parfois
d’empathiser pour commencer à juger, jusqu’à la catharsis finale.
Héritière d’un père passionné de botanique et
de géologie, Lamarche use souvent d’un langage scientifique qui se métamorphose
en métaphores puissantes. L'atmosphère reste poétique (rappelant les recueils
de poésie de l’autrice), mais peut parfois paraître ardue en raison des
références intertextuelles allant de l’alchimie à la philosophie et à la
littérature. Bien qu'ils puissent ralentir le rythme, ces outils permettent à
la narratrice de déchiffrer sa propre réalité et le mystère d’Edmond. Le choc
thermique entre la chaleur du passé et le froid de la vérité finit par forger sa
nouvelle détermination.
Accepter l’obscurité (ce « bel obscur »)
devient le seul moyen de ne plus en avoir peur. Lorsque la dernière page se
tourne, il reste le sentiment que déraciner le buddleia n’est pas un geste de
haine, mais la seule façon de permettre à une vie nouvelle, enfin authentique
et non plus invasive, de fleurir sur les ruines de ce qui fut.
Martina Zampini
Département de lettres
françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences humaines
Université Saint-Joseph de
Beyrouth
La
nuit au cœur
Nathacha
Appanah
Éditions
Gallimard, 2025, 190 p.
Une plume, deux silences
« De ces nuits et de ces vies, de ces
femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si
accablants qu’ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire
quelque chose. » C’est par ces mots que Natacha Appanah entame un récit où
l’intime devient universel, où le témoignage se fait littérature, où l’écriture
devient l’ultime acte de justice. Après son expérience troublante à l’île
Maurice, elle retrouve cette même violence sous d’autres facettes à Bordeaux en
mai 2021 : trois pays, trois destins, trois femmes victimes d’un même fléau,
Nathacha, elle, en sortit vivante.
L’auteure a dix-sept ans
lorsqu’elle rencontre HC pour la première fois, un écrivain et poète charismatique
âgé d’une trentaine d’années de plus qu’elle. Venant d’une famille patriarcale,
elle grandit au sein d’un monde perfectionniste où la liberté est restreinte. Étant
passionnée de littérature dès son adolescence, la jeune fille tombe amoureuse
d’une illusion : un complice littéraire. Mais, en réalité, il s’agit d’un prédateur, un
manipulateur qui l’isolera et la détruira peu à peu, la coupant de sa famille
et de ses repères. Incapable de se confier à ses parents, elle décide ainsi de partir
vers Lyon, en France. En 2000, elle apprend que sa cousine Emma a été tuée par
son mari à l’île Maurice, puis vingt et un ans plus tard, en 2021 à Bordeaux,
elle découvre que Chahinez Daoud, une femme vivant dans le quartier voisin, a
été brûlée vive par son ex-conjoint : un féminicide d’une cruauté inouïe.
Victime
d’une relation toxique, Appanah comprend qu’elle doit écrire pour redonner vie
à ces femmes, pour leur donner une chance d’exister indépendamment des hommes
qui les ont abattues. Par cet acte d’écriture, Emma et Chahinez ne sont plus
réduites à leur mort tragique, mais sont reconnues pour leur tendresse envers
les autres et leur courage lorsqu’elles tentent de fuir. Les deux femmes
étaient mères de trois enfants qu’elles n’ont jamais eu la chance de voir grandir.
Ainsi, c’est la justice que Nathacha Appanah cherche à rendre : une justice qu’elle peut accorder elle-même grâce
à sa plume, une justice qui ne lui paraît plus impossible. Une justice qu’Emma
et Chahinez n’ont pas pu obtenir en raison de la corruption et du manque de sérieux
de la police. Nathacha interroge les proches, fouille les archives judiciaires,
visite les lieux du drame. Elle cherche à comprendre qui étaient vraiment Emma
et Chahinez, ce qu’étaient leurs rêves, leurs peurs, leurs ambitions, leur
quotidien avant que la violence ne les efface. Car c’est précisément cet
effacement qu’elle combat : après un féminicide, seule subsiste souvent la
parole du meurtrier, sa version des faits, ses justifications.
Que reste-il
d’une femme après un féminicide ? Ses proches, ses souvenirs, ses objets,
peut-être son foyer ? Pourtant, même la maison de Chahinez a été réduite en cendres.
L’auteure insiste pour rendre hommage à cette femme. Elle visite ses enfants,
ses voisins, ses rues et ses bâtisses, témoins de ce qu’elle a vécu. Souvent, après
un féminicide, les femmes sont réduites à leur statut de victime, dominées par
la parole de leurs agresseurs qui tentent de se défendre avec des
justifications fallacieuses et des excuses misogynes. Ils cherchent à susciter notre
pitié, du moins RD, qui a réussi à persuader son entourage qu’Emma était une
femme instable et infidèle. Dans le tribunal, l’auteure enferme ces trois
hommes dans une pièce imaginaire qu’elle contrôle : elle y dévoile leurs
secrets et les similarités entre eux, et elle expose toutes les brutalités
qu’ils ont commises envers leurs femmes, notamment MB qui a infligé à son ex-femme
de terribles sévices. Ainsi, à travers la plume, le rapport de force est inversé
: ce ne sont plus les victimes qui sont jugées et effacées, mais les bourreaux
qui sont enfin exposés, dépouillés de leurs mensonges et réduits à leur barbarie.
Face à de
tels récits, nous ne pouvons plus nous rendre complices du silence. Ce livre
offre une chance précieuse : découvrir qui sont vraiment ces femmes, au-delà de
leur statut de victimes. Devenons des témoins actifs ! Refusons l’indifférence,
et reconnaissons que chaque vie brisée par la violence
conjugale porte en elle une histoire qui exige d’être entendue. C’est là le
véritable appel de l’auteure, lauréate du prix
Goncourt des lycéens 2025 pour ce roman, du prix Goncourt de l’Orient 2019 pour
Le ciel par-dessus le toit et du prix Fémina en 2016 pour Tropique de
la violence. À travers son style lyrique et
poétique, elle nous rappelle notre responsabilité collective : agir
maintenant, briser le silence, redonner une voix à celles qu’on a trop
longtemps réduites au mutisme.
Christelle Antakly
Département de lettres françaises
Faculté des Lettres et des
Sciences humaines
Université Saint-Joseph de
Beyrouth
La Collision
Paul Gasnier
Éditions Gallimard, 2025, 134 p.
Choc et mat
« Ce 7 juin 2012, à 3 h 18 du matin, 23 h 48 heure française »,
la vie de l’auteur bascule. Réveillé par son père, Paul Gasnier reçoit la
nouvelle qui changera sa vie. Sa mère se trouve dans un coma après avoir été frappée
par une moto KTM dans la rue Romarin. Dix ans plus tard, le journaliste décide
d’écrire un roman sur la collision de sa mère avec Saïd.
D’une tragédie intime à une plongée dans les failles d’un pays, Paul
Gasnier évoque le parallélisme entre la collision réelle qui a abouti à la mort
de sa mère et la collision symbolique de deux mondes différents. « Ce
livre est le récit de cette collision, qui n’est ni un accident ni un meurtre.
Une histoire française du début du XXIe siècle, où deux destins parallèles
voués à s’ignorer se sont percutés, dans un pays éclaté et malade. »
Comme pour un article de presse, l'auteur débute son œuvre en rapportant le
discours d’un candidat d’extrême droite afin de faciliter par la suite la
transition avec son expérience personnelle « Je le sais, parce que
j’aurais pu en être le meilleur réceptacle, si l’on ne m’avait pas appris à en
détecter les receleurs. ». Paul Gasnier va décrire la scène du crime et ajoute
le témoignage des passants ainsi que le rapport du procès de Saïd.
Bien qu’ayant une relation plutôt amicale avec sa mère, ne l’appelant pas
maman à la maison, l’auteur n’évoque pas son nom dans l’œuvre. Il faut aussi
noter que La collision est une œuvre autobiographique basée sur des
faits réels qui a demandé 10 ans à l'auteur pour être construite. Lors de la collision, l’auteur et sa sœur
étaient dans deux villes différentes, et quand ils se retrouvent en famille
dans leur cuisine, ils sentent le manque laissé par l’absence de la mère. « On
se réunit dans la cuisine de l’appartement familial, à trois, au lieu de
quatre, vingt-quatre heures après la collision. La famille idéale, épargnée jusque-là
par les coups du sort, se retrouve mise K.-O. debout par une catastrophe qui
échappe totalement à son monde. »
C’est une première œuvre marquante que nous livre Paul Gasnier qui essaie
de trouver un sens à la tragédie. La manière particulière de l’auteur de
traiter ce sujet est intéressante vu qu’il ne parle pas uniquement du moment du
drame et qu’il cherche aussi à comprendre Saïd, en s’entretenant notamment avec
son avocat et sa sœur. Ce livre n’est pas un témoignage de son empathie ou de son
soutien, mais une quête de la vérité, menée à la manière d’une investigation.
La collision, au-delà d'être une simple reconstitution, est un ouvrage empreint de
colère et d'ambivalence. L’auteur y prend deux postures, celle du fils de la
victime et celle du journaliste. La première posture est ici un outil littéraire
puissant. Elle révèle la tension constante entre le désir de justice et la
haine, mais aussi entre le besoin de comprendre et le refus de pardonner. Cet équilibre
est fragile mais l’auteur ne tombe pas dans le piège de l’apitoiement. Il dénonce
aussi la corruption du système policier, « toutes les traces d’une
machinerie policière et judiciaire qui s’est mise en branle pour établir des
responsabilités, leur donner une traduction pénale, consigner le tout, puis
l’archiver quelque part, l’oublier, et passer au suivant, après avoir fait
rentrer au chausse-pied des sentiments dans des formulaires. ».
Paul Gasnier montre dans son livre la facilité avec laquelle certains
individus transforment une tragédie individuelle en symbole national. En analysant
la scène de la collision sous un nouveau regard, il refuse la simplification, la
catégorisation et la réflexion pavlovienne sur le conditionnement (réactions automatiques,
socialement apprises, qui réduisent un événement complexe à des réponses
simplifiées et morales). Il dépeint une société française fracturée. Il nous montre
que certaines collisions ne relèvent pas du hasard mais du monde que nous construisons.
Dans ce roman, Paul Gasnier ne cherche ni à condamner ni à excuser ce qui
s’est passé mais à comprendre l’incompréhensible. En remontant le fil de cette
nuit qui a changé sa vie, il affronte non seulement la violence d’un choc, mais
tout ce que le choc révèle d’un pays fissuré, d’une justice imparfaite et d’une
humanité fragile. Son livre devient ainsi moins un acte de réparation qu’un
passage obligé de l’ombre vers quelque chose qui ressemble à une vérité
intérieure. « Pour vivre en paix, et non plus en prisonnier de
l’événement, il faut comprendre. Et pour comprendre, il faut désosser. »
Elissa Hanna
Département de lettres françaises
Faculté des Lettres et des Sciences humaines
Université Saint-Joseph
de Beyrouth
Passagères de nuit
Yanick Lahens
Éditions Sabine Wespieser, 2025, 121
p.
À la recherche de la
lumière
Et si la nuit n’était pas seulement
une période de sommeil, mais un espace où s’épanouit la liberté des femmes ?
Dans Passagères de nuit, Yanick Lahens nous convie à explorer l'ombre, à
la recherche du courage, de la mémoire et de la résistance discrète des
héroïnes qu'elle met en avant. Il y a eu un temps – et peut-être est-ce encore
le cas aujourd’hui – où la couleur de la peau déterminait un destin.
Dans Passagères de nuit,
Yanick Lahens examine cet héritage troublant à travers des femmes qui avancent
dans l’ombre, non pour s’y égarer, mais pour y trouver refuge. La nuit, loin
d’être un simple arrière-plan, se transforme en un espace de résistance, de
connaissance et d’émancipation. Situé entre la Nouvelle-Orléans du début du XIXᵉ siècle et
le Haïti postrévolutionnaire, le roman donne la parole à deux figures féminines
importantes : Élisabeth et Régina. Bien que séparées par le temps, elles sont
liées par une même lignée de violence, de silence et de courage. Dans un monde
marqué par l’esclavage, la domination masculine et l’exploitation des corps
noirs, être femme signifie vivre sous une menace constante. Pourtant, ces
héroïnes refusent de se présenter comme des victimes. Leur résistance ne
s’exprime ni par des cris ni par des affrontements directs, mais par une
insoumission intérieure, souvent silencieuse, mais toujours résolue.
Élisabeth, affranchie et commerçante
prospère, incarne un refus radical de la soumission. Après avoir été victime
d’une tentative de viol, elle choisit de fuir plutôt que de se laisser
anéantir, quittant La Nouvelle-Orléans pour Haïti, terre de mémoire et de
renouveau. Son parcours est celui d’une femme qui refuse de se laisser réduire
à un corps disponible. Régina, pour sa part, évolue dans le silence. Un silence
face aux humiliations, aux violences et aux désirs sexuels. Toutefois, ce
mutisme n’est jamais une forme de passivité : il devient une arme, une « première
déclaration d’amour à soi-même », un espace de reconstruction.
L'insertion du créole donne au texte
une musicalité unique et ancre le récit dans son contexte géographique et
culturel. Cette écriture nocturne, parfois chuchotée, éclaire les corps et les
consciences à la lueur d'une pénombre persistante. Cependant, cette richesse
stylistique peut parfois déstabiliser : certaines transitions rapides et la
multiplicité des voix requièrent une attention soutenue, au risque de perdre
temporairement le fil de l'histoire. Ce léger déséquilibre n'entame cependant
ni la force du propos ni la profondeur des personnages.
Passagères de nuit s'adresse à celles et ceux qui choisissent de marcher dans l'ombre pour
mieux saisir la lumière. C'est une œuvre profondément nécessaire, où la nuit
devient un espace de reconquête de soi, plutôt qu'un refuge de peur. La nuit,
omniprésente, sert de métaphore centrale. Elle représente le passage, la
transformation et la lucidité. À l'image de la chouette, symbole ambigu de
sagesse et de malédiction, les héroïnes discernent la vérité là où d'autres
demeurent aveugles. Traverser la nuit, c'est accepter de confronter l'horreur
sans se laisser submerger.
J’ai été profondément touchée par la
manière dont Yanick Lahens confie à la nuit la mission de révéler ce que le
jour refuse d’exposer. La nuit devient ainsi un lieu de transition et de
révélation, où les femmes apprennent à se tenir droites face à la violence et à
l’héritage de la domination. Comme le souligne le roman, « Il y a tant de
portes dans le monde qui donnent sur un autre monde » (p. 54), et ces
passagères de nuit osent franchir ces seuils invisibles, non pas pour fuir,
mais pour se reconstruire.
Je recommande vivement ce livre à
tous ceux qui désirent découvrir un roman intense, poétique et engagé, où la
résilience féminine se manifeste comme un acte de courage et de liberté.
Omamah Hasan
Département de français
Faculté des langues
étrangères
Université de Jordanie-Amman
Le nom des rois
Charif Majdalani
Éditions Stock, 2025, 113 p.
Lorsque le mythe se
confronte à la violence de l’histoire
Dans son nouveau roman Le Nom des
Rois, Charif Majdalani nous transporte dans un Liban d’avant-guerre à
travers une narration empreinte de touches autobiographiques. Le protagoniste,
cherchant à échapper à la réalité pragmatique de son père commerçant, trouve
refuge dans l’étude obsessionnelle des lignées royales. Pour lui, Napoléon et
Alexandre le Grand ne sont pas de simples personnages historiques, mais les
fondations d’un univers imaginaire où la gloire perdure.
La rupture se produit en 1975. À
l’éclatement de la guerre civile, le vernis des temps anciens se fissure.
Majdalani excelle à rendre compte de cette profonde désillusion : ce jeune
homme, qui admirait les conquérants, réalise avec horreur que la « vraie »
guerre n’a rien d'épique. Elle ne se résume qu’à des ruines et à la désintégration
des héritages familiaux. Comme le souligne l’auteur vers la fin de son œuvre :
« Je jetai un dernier coup d’œil aux montagnes... pour ce que j’avais investi
en elles pendant des années, les peuplant de tribus barbares et d’envahisseurs,
de rois antiques... » (page 112). Ce passage marque la fin de l’innocence et
l’entrée brutale dans l’âge adulte.
Majdalani utilise une langue
française très précise pour établir des liens entre la psychologie des
personnages et le cours de l’histoire. Cependant, cette richesse peut parfois
poser un défi au lecteur. La narration, bien que fluide, se concentre sur de
nombreux détails et une vaste galerie de personnages, ce qui peut
considérablement ralentir le rythme du récit.
Pour ma part, j’ai trouvé ce roman
quelque peu laborieux. Bien que la réflexion philosophique sur l’identité et le
temps soit captivante, la lenteur de l’intrigue et l’abondance des descriptions
peuvent devenir lassantes.
Je le conseillerais vivement à ceux
qui sont passionnés par l’histoire et la littérature contemplative, car il
offre une profondeur et une richesse d’analyse qui sauront les captiver.
Cependant, il pourrait s’avérer décourageant pour les lecteurs en quête d’un
récit plus dynamique et d’une action immédiate.
Sarah Da’na
Département de français
Faculté des langues
étrangères
Université de Jordanie-Amman
Le bel obscur
Caroline Lamarche
Éditions Seuil, 2025, 240 p.
Des personnages en quête
d’auteur
Le livre se structure autour de deux
fils narratifs. D'une part, la narratrice fait ressurgir la mémoire d'Edmond,
un ancêtre décédé prématurément en 1865 et effacé de l'arbre généalogique.
D'autre part, elle relate sa vie avec Vincent, son mari, qui lui a révélé son
homosexualité après plusieurs années de mariage. Deux figures masculines, l'une
spectrale et l'autre proche, qui ébranlent son existence. Elle enrichit son
écriture avec des documents familiaux, des lettres et des photographies
anciennes. Edmond, qui a vécu au XIXe siècle, a été oublié tant par sa famille
que par l'Histoire à cause d'une relation considérée comme inacceptable à
l'époque. Cette révélation aide la narratrice à mieux appréhender sa propre
situation et lui donne la force nécessaire pour aller de l'avant : « Il
m’a fallu rôder autour de l’effacement d’Edmond pour trouver une expression
datant de l’Antiquité qui s’applique à moi-même. Mais moi, je ne suis pas
morte. Surtout, je refuse d’oublier notre amour. Les racines en sont trop profondes,
trop tenaces. Faire table rase, refaire sa vie, ces formules si courantes
n’appartiennent pas à mon lexique. Pour tout dire, je ne les comprends même pas »
(page 32).
Pendant un moment, elle ne se sent
plus seule, entre les murs de sa chambre. Assise sur une chaise, elle entend le
léger bruit des papiers sur son bureau, remués par la fenêtre restée ouverte
toute la journée. Un verre de café au lait a refroidi, des mouches
l’assaillent, ainsi que le biscuit à côté. À cet instant, la narratrice retrouve
enfin son souffle. Elle prend une profonde inspiration. Pour la première fois
depuis longtemps, elle se met en marche.
Dans ce
texte, le présent et le passé résonnent, révélant que les malentendus et la
confusion traversent les décennies. Ce qui rend Le
Bel Obscur si percutant, c'est la façon dont Lamarche lie les différentes
temporalités et émotions. Elle montre que la douleur, le secret et la honte ne
masquent pas la beauté, mais l'enrichissent au contraire. Ce qui est « obscur »
devient « beau » lorsqu'il est enfin perçu et reconnu.
Malak Shalash
Département de français
Faculté des langues
étrangères
Université de Jordanie-Amman
La nuit au cœur
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard, 2025, 190 p.
Quand on est grugé
On entend souvent que la lumière
émerge de l'intérieur de chaque individu, et que chacun est maître de son
destin. Cependant, que se passe-t-il lorsque le cœur est plongé dans une
obscurité qui transforme ses jours en nuits froides et solitaires ? Saura-t-il
briller dans les ténèbres, ou sera-t-il submergé par l'obscurité ?
La nuit au cœur aborde la violence faite aux femmes et le fléau des féminicides perpétrés
par des partenaires. Il évoque des signes d'alerte comme la manipulation, le
contrôle et l'isolement de la femme sous le prétexte de l'amour. Cet ouvrage
met en lumière les dangers de certaines relations, montrant que des hommes,
perçus comme intègres par la société, sont souvent présentés comme des maris
idéaux, alors que la réalité est très différente. Ces hommes sont célébrés,
tandis que la faute est attribuée aux femmes, qui subissent des violences
terribles de la part de ceux qui vivent sous leur toit. Ils justifient leurs
actes par des excuses telles que la jalousie, le choix vestimentaire ou
l’autorité conjugale, créant ainsi un environnement toxique pour les enfants
qui grandissent dans ces contextes.
L'histoire commence avec Nathacha qui
partage son expérience avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Au début, il
lui semblait offrir un sentiment de sécurité, presque comme une figure
paternelle. Cependant, cette relation portait déjà les germes du danger.
Celui-ci s'est manifesté lorsque son compagnon a commencé à l'isoler du monde
et à la manipuler, en jouant sur son amour pour la poésie et la littérature et
en lui faisant croire à leur connexion. Graduellement, la relation a
déséquilibré la narratrice, entraînant une souffrance psychologique. À travers
son récit, Nathacha Appanah illustre comment la violence faite aux femmes peut
commencer dans des relations qui paraissent normales, mais renferment de
véritables risques.
L'histoire se poursuit avec Chahinez,
une jeune femme algérienne divorcée et mère. Elle fait la connaissance de MB,
qui prétend être l'homme idéal, promettant amour et protection. Il lui propose
mariage et voyage en France. Toutefois, là-bas, la relation devient toxique,
marquée par la méfiance et une violence alimentée par une jalousie excessive.
Cette transformation affecte profondément Chahinez, qui, autrefois rayonnante
et pleine de vie, devient une personne perdue et effrayée, face à celui qui
était censé être son refuge.
La dernière femme est Emma, une jeune
Mauricienne mariée à RD et mère de trois enfants. Une nuit de décembre 2000,
son mari l’a poursuivie en voiture, l’a percutée et l’a écrasée, la laissant
morte devant leur maison. Son histoire dans le roman illustre le visage le plus
cruel de la violence faite aux femmes : une vie auparavant pleine de sourires
et d’énergie qui se termine de manière tragique.
Cette épreuve a poussé l’auteure à
rechercher et à raconter d'autres histoires de femmes, afin de montrer que
cette violence n’est pas un événement isolé, mais une réalité partagée par
beaucoup.
C'est sans aucun doute un roman à
lire. La nuit au cœur se présente en effet comme un miroir essentiel
pour la société. Le message le plus fort de l'auteure est que le silence
constitue une complicité dans le crime, et que l'écriture permet de briser
cette complicité. C'est une histoire révélatrice, visant à dévoiler la vérité,
à déconstruire les mythes de l'amour romantique toxique et à remplacer le
silence par l'écriture. L'auteure considère l'écriture non pas comme une forme de
thérapie passive, mais comme un acte politique pour reprendre le contrôle sur
sa vie.
Noor Ismail Abo Omar
Département de français
Faculté des langues
étrangères
Université de Jordanie-Amman
La nuit au cœur
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard, 2025, 288 p.
Reprise du pouvoir
« Elle répétait toujours qu’elle
partirait… mais elle restait par peur. » Dès les premières pages, La nuit au
coeur de Nathacha Appanah confronte le lecteur à la brutalité de la
violence conjugale et à ses conséquences irréversibles. Ce texte explore trois
parcours de femmes marqués par la peur, le silence et l’enfermement : la
narratrice, sa cousine Emma et Chahinez Daoud, victime d’un féminicide.
À travers un récit fragmenté,
l’auteure partage son expérience personnelle tout en enquêtant sur les morts
d'Emma et de Chahinez. Ces femmes tentaient d’échapper à des hommes violents,
mais seule l’auteure a survécu. La violence ne se manifeste pas seulement par
des coups, mais aussi par une domination psychologique qui rend progressivement
les victimes silencieuses : « Chaque jour, elle devenait davantage silencieuse,
comme si sa voix s’évanouissait ».
Le texte met également en avant la
responsabilité collective. Les signes étaient évidents et les alertes
nombreuses, mais elles ont été négligées : « On avait détecté les signaux, mais
personne n’a voulu affronter la réalité ». Cette passivité, tant sociale
qu’institutionnelle, permet à l’agresseur d’agir librement et enferme les
victimes dans une tragique solitude.
Pour la narratrice, c’est le temps de
reprendre le pouvoir. La narratrice retourne les rôles en enfermant
symboliquement les agresseurs dans une pièce close, reprenant ainsi le contrôle
par le biais de l’écriture : « Je les laisserai mijoter un peu… ils appelleront
au secours en vain ». Les mots deviennent alors un espace de justice et de
réparation, là où la réalité a failli.
Ce roman m’a profondément touchée et
bouleversée. Il montre que le silence peut être aussi meurtrier que la violence
elle-même. La figure de la femme enfermée dans la peur habite le texte et le
lecteur. À travers une langue sobre et sincère, Nathacha Appanah tente de
libérer les victimes de l’emprise du silence et de rendre leur dignité par la
parole. La nuit au cœur est une œuvre nécessaire, qui oblige à regarder la
vérité en face et à ne plus détourner le regard. Écrite à la croisée du
témoignage personnel et de la mémoire collective, La nuit au cœur va
au-delà d’un simple récit individuel. Elle se transforme en cri pour celles qui
n’ont plus de voix et en appel urgent à reconnaître les signaux d’alerte avant
qu’il ne soit trop tard.
Majd Rasim Hindi
Département de français
Faculté des langues
étrangères
Université de Jordanie-Amman
La nuit au cœur
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard, 2025, 288 p.
Sous le poids du
silence
Certaines réalités restent longtemps
cachées dans le silence collectif. La violence conjugale en fait partie, se
développant loin des regards et des mots. C'est ce silence que Nathacha Appanah
explore dans La nuit au cœur, un texte court et sérieux dédié à trois
parcours féminins marqués par la domination et la brutalité.
Le récit se concentre sur trois
trajectoires distinctes, un choix narratif qui permet à Appanah d'aller au-delà
du simple témoignage. Deux de ces femmes subissent la violence : l'une est écrasée
par un quotidien de contrôle et d'humiliation, tandis que l'autre est victime
d'un acte brutal et soudain qui lui coûte la vie. La troisième, quant à elle, a
survécu, incarnée par l'auteure elle-même. Elle adopte une
perspective à la fois intime et distanciée, non pas héroïque, mais pleinement
consciente de la fragilité de la survie. Cet amalgame de destins individuels
confère au récit une profondeur humaine remarquable, permettant de ressentir, à
travers chaque histoire, l'intensité et la variété des expériences liées à la
violence conjugale.
L'un des aspects les plus marquants
de La nuit au cœur est la manière dont l'auteure aborde la question de
l'emprise. La violence n'apparaît jamais comme un acte brutal isolé, mais se
développe progressivement, souvent à l'insu des victimes. Appanah met en
lumière avec subtilité des signes souvent ignorés : le contrôle discret, la
peur omniprésente, l'isolement croissant et la perte progressive de confiance
en soi. En illustrant cette montée lente et insidieuse de la domination, le
texte permet au lecteur de comprendre comment la violence conjugale s'installe
dans la vie quotidienne, devenant ainsi difficile à identifier, voire à
reconnaître.
Cette lecture m’a particulièrement
marquée par sa rigueur éthique. Elle rappelle que la littérature n'est pas
seulement un espace de fiction, mais aussi un lieu de responsabilité, capable
de nommer ce que la société préfère occulter. Cet ouvrage confirme donc que
l’acte d’écrire peut devenir un geste de mémoire, de résistance et de
transmission. C'est un roman qui, par sa retenue et sa profondeur, s'affirme
comme une œuvre majeure de la littérature contemporaine et renforce ma
conviction sur le rôle essentiel de la littérature dans la compréhension du
réel.
Lamis Nael El-Muhtaseb
Département de français
Faculté des langues étrangères
La Collision
Paul Gasnier
Éditions Gallimard, 2025, 134 p.
Au-delà de la simple
douleur : le pardon
Le récit suit un jeune homme face au
deuil, au choc et à l’incompréhension. Après l’accident qui a coûté la vie à sa
mère, la douleur ne s’efface pas : elle s’installe durablement et réapparaît
par moments, comme des vagues incontrôlables. L’auteur illustre avec précision
les effets psychologiques de cette perte, notamment le sentiment de vide, la
culpabilité et la difficulté à retrouver une vie normale après un tel drame.
En 2022, dix ans après l'accident,
Paul Gasnier choisit de briser le silence et de relancer l'enquête sur la mort
de sa mère, se sentant enfin prêt à affronter un passé douloureux. Au cours de
ses investigations, il découvre les souffrances et les épreuves vécues par
Saïd, dit "le motard", qui l'ont poussé à commettre cet acte
tragique.
Le roman va au-delà du simple récit
d'un accident ; il illustre comment un événement tragique peut bouleverser une
vie entière et influencer profondément l'identité d'une personne. La collision
est donc à la fois physique et intérieure, touchant aussi bien les émotions.
En outre, la rencontre entre Paul et
la sœur de Saïd représente un moment particulièrement marquant dans l'histoire.
Cette scène est chargée de malaise et de tension sous-jacente. Chacun vit sa
propre douleur, et leurs échanges, parfois hésitants, soulignent la difficulté
d'affronter la vérité quand elle touche à la souffrance de l'autre.
À travers ces parcours entremêlés, le
roman questionne la notion de responsabilité individuelle dans un contexte
social précaire. L'auteur révèle comment un ensemble de choix, de circonstances
et d'influences peut mener à une collision allant au-delà de la simple
culpabilité. La société décrite apparaît ainsi fragmentée, marquée par
l'exclusion et l'injustice.
Ce que j'ai particulièrement aimé
dans ce roman, c'est le courage et la grandeur de Paul, le narrateur, qui
s'efforce de comprendre les circonstances de la vie du motard qui a causé la
mort de sa mère, tout en exprimant son désir de vérité malgré la douleur.
Certaines scènes, en particulier celles qui suivent immédiatement l'accident,
sont particulièrement déchirantes, permettant aux lecteurs de ressentir sa
souffrance. Enfin, ce roman nous encourage à réfléchir sur l'importance du
pardon et sur la nécessité de surmonter la douleur pour continuer à vivre et
retrouver la paix intérieure.
Raghad Hani
Département de français
Faculté des langues
étrangères
Université de Jordanie-Amman
Kolkhoze
Emmanuel Carrère
Éditions P.O.L, 2025, 346 p.
Je suis le fils de ma
mère
Dans Kolkhoze, l’écrivain
Emmanuel Carrère, le fils d’Hélène Carrère d’Encausse -la première femme
secrétaire perpétuelle de l’Académie française- se remémore sa mère et explore
leur relation. Carrère y raconte l’histoire de sa famille aux racines russes et
géorgiennes, ainsi que les événements historiques qui ont marqué leurs
parcours, notamment durant les deux guerres mondiales en Europe.
Carrère souhaite explorer sa relation
avec sa mère, qui a joué un rôle clé dans son parcours d’écrivain. Ce texte
transcende le roman traditionnel en se présentant comme une autobiographie et
un portrait reflétant une relation à la fois admirative et conflictuelle. L’auteur
s’engage dans une quête pour comprendre l’amour qui les a unis, tout en se
demandant comment ce lien a influencé son œuvre. Ce récit devient également une
réflexion sur la mémoire et le deuil. Emmanuel Carrère s'appuie sur des
archives familiales pour retracer l’histoire de ses parents et de leurs
ancêtres, abordant les zones d’ombre et les contradictions de leur trajectoire,
telles que des engagements politiques ambigus, des relations controversées et
des choix de vie difficiles. Kolkhoze montre que l’amour et l’admiration
peuvent perdurer malgré les conflits. La mort de ses parents est narrée avec
respect et émotion, et le roman se conclut par un hommage : à travers
l’écriture, l’auteur cherche à comprendre la vie de ses parents tout en leur
exprimant sa gratitude et son affection.
Le titre de cet ouvrage, « Kolkhoze
», provient du russe et désigne les grandes exploitations agricoles de l’Union Soviétique.
Cependant, pour la famille d’Emmanuel Carrère, cela revêt une signification
différente ; c’était un rituel qu’Hélène Carrère institua avec ses trois
enfants avant de les coucher, en l’absence de leur père, Louis Carrère,
lorsqu’il était parti pour le travail. Les enfants se réunissaient autour de
leur mère dans un moment qu’ils appelaient leur kolkhoze.
Dès la première page de son livre,
Carrère écrit : « Cette nuit-là, réunis tous les trois autour de notre mère,
nous avons fait kolkhoze pour la dernière fois ». C’était au moment de son
décès en 2023.
J’ai été profondément émue par cet
ouvrage, car il souligne l’importance de nos origines et de nos familles qui
nous inspirent pour avancer dans la vie et mieux comprendre qui nous sommes et
d’où nous venons. Je le recommande à tous ceux qui s'intéressent à l’histoire
et aux relations familiales, car il illustre à quel point nos origines peuvent
éclairer nos parcours et enrichir notre compréhension de nous-mêmes.
Aroub Al-Zghoul
Département de français
Faculté des langues
étrangères
Université de Jordanie-Amman
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